Le bonheur est dans le pré : Le 13 heures de TF1 (Part 2)

dans Télévision

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Voici la suite des aventures de Jean-Pierre au pays de TF1, à l’heure du déjeuner…

1.2. Les gentils contre les méchants

Ces méchants ne sont pas incarnés. Il ne s’agit pas d’une personne en particulier, mais, d’une entité supérieure, grande, et qui voudrait du mal aux petits (défendus par Jean-Pierre Pernaut). C’est une fois de plus tout le positionnement de TF1 que l’on retrouve dans le 13 heures (tout comme c’était le cas chez Julien Courbet précédemment). François Jost, cité par Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos le repère d’ailleurs en disant : « C’est tout le positionnement éditorial de TF1 qui est résumé dans le « 13 heures » : le petit contre le grand, le faible contre le fort[1] ». Ce « grand méchant », représenté bien évidemment par l’Etat, l’administration fiscale, celui qui punit (qui est composée de fonctionnaires qui ne travaillent pas), est très présent dans le début du journal (dans la partie « actualité »), car ce sont essentiellement ses décisions qui sont discutées (comme par exemple pour la loi anti-tabac). Les gentils, quant à eux, sont des particuliers, commerçants, artisans, ceux qui travaillent dur et se lèvent tôt le matin. Ils ont mérité leur bonheur, à la sueur de leur front, et « on » voudrait les en priver. Dès lors, les ennuis provoqués par ce grand méchant qui ne voudrait que notre malheur, vont être compensés par la partie bienheureuse de fin de journal qui nous dirait : ensemble, on va s’en sortir. Se dégage ici l’idée de communauté de publics, inventée par l’énonciateur, sur laquelle nous allons revenir.

Les sujets traités en début de journal sont en général anxiogènes : L’arrivée de la grippe, qui fait 6000 morts en France par an fait l’ouverture du journal du 31 janvier, les infections nosocomiales très inquiétantes, le 18 janvier dernier, ou encore les microbes qui pullulent à cause de la météo trop clémente, ce qui est, selon le présentateur, « quand même étonnant et un peu inquiétant ». La météo est d’ailleurs le sujet d’inquiétude principal du 13 h de TF1, ce sujet permettant toutes les déclinaisons possibles sur l’échelle des inquiétudes quotidiennes. C’est toujours le quotidien dont il est question : la vie au quotidien, celle des « vrais gens ». On parle toujours de « l’ordinaire ». Dans ce sens, le 13 h de TF1 est exactement à l’inverse des autres journaux, censés traiter de l’extraordinaire. Ici, on fait de l’ordinaire un discours. Ce qu’il y a alors d’extraodinaire, c’est que ce soit traité dans le journal. Retenons enfin, en ce qui concerne les objets du discours que celui-ci est toujours prescripteur : On a le droit de manger gras, de fumer (comme je l’ai dit), et de boire, car c’est dans la tradition française…

Le 13 h de TF1 est donc porteur de nombreuses promesses. Promesses qui posent en face d’elles, comme le dit Paul Ricoeur[2], un bénéficiaire. Ce dernier, téléspectateur du 13 heures a face à lui des promesses sans cesse renouvellées d’un discours qui nous décrirait une France dont il fait partie, d’un pays dont il est citoyen. Citoyen-consommateur, devrait-on ajouter. Par ailleurs, Ricoeur explique que « La grandeur de la promesse a sa marque dans sa fiabilité[3] ». C’est, dit-il, « de la fiabilité habituelle attachée à la promesse d’avant la promesse que chaque promesse ponctuelle tire sa crédibilité au regard du bénéficiaire et du témoin de la promesse[4] ». Cette idée de fiabilité me paraît tout à fait fondamentale à l’analyse de ce corpus. En effet, par la permanence de son discours, le traitement, toujours similaire des faits, le rendez-vous du 13 heures est un rendez-vous fiable pour les téléspectateurs, bien plus que pour les autres journaux (car ce n’en n’est pas un), et parce que, quoi qu’il arrive dans le monde, et sauf dans un cas extrême comme dans le cas du 11 septembre, on ira toujours dans les régions, on décrira toujours un monde parfait, les traditions seront toujours au rendez-vous.

2. Le système narratif

Le 13 h de TF1 s’ouvre toujours sur la météo, se termine toujours par la tendance à la bourse de Paris. Après la météo, il n’y a pas de sommaire, ce qui est original pour cette forme discursive. On entre alors immédiatement dans le vif du (non) sujet, ce qui montre d’ailleurs que l’énonciateur se présente comme un énonciateur fiable, qui n’a pas besoin de présenter le menu avant d’envoyer les plats. Ensuite, dans « La bonne soupe », on distingue trois parties dans le 13 heures : L’actu à la Pernaut (arrivée de la grippe, ou l’histoire étonnante de l’autocollant « Non à la pub »), chaque jour suivie de l’actu obligatoire expédiée en une ou deux minutes (attentats en Irak, mais il s’agit le plus souvent d’une brève ou d’un off), et les sujets concernant, par exemple, le dernier savetier de Trifouillis-les-Oies[5].

Si cette description est assez juste, il semble cependant important d’observer qu’il y a, finalement deux parties essentielles dans ce journal qui sont : D’une part le dysfonctionnement de la société, avec, comme l’a relevé François Jost, une vision poujadiste du monde[6]. Nous sommes dans le cas où l’Etat est présenté comme le méchant. C’est ce que JP Esquenazi appelle le « modèle réactif », dans lequel donner la parole à des personnes concernées par un fait suffit pour faire expertise[7]. D’autre part le monde beau, merveilleux et heureux, dans lequel le bonheur est simple. C’est le cas de ce que Jean-Pierre Esquenazi appelle le « modèle créatif », dans lequel une activité insolite est mise en avant. L’idée du bonheur est sous-jacente dans ces deux parties. D’un côté, on veut nous l’enlever et il faut se battre pour le préserver (car on a travaillé toute notre vie pour cela), de l’autre, comment le bonheur est préservé, et incarné par des personnes heureuses.

Plus que dans d’autres journaux (et même si le 13 h de France 2 s’y est essayé), le 13 h de TF1 fonctionne en séries : une semaine avec un reportage par jour sur les îles bretonnes, l’autre sur les différents patois, la troisième sur la préparation de noël dans les écoles des villages, etc. De plus, les reportages n’ont pas de durée aussi formatée que dans d’autres programmes, et il arrive qu’un sujet dure plusieurs minutes.

Par ailleurs, la place de l’énonciateur est essentielle. Il y a en premier lieu Jean-Pierre Pernaut, sur qui repose l’identité du 13 heures. Personnage médiatique, il est aussi un personnage ambigu, prônant la vie simple et le goût des « choses vraies », mais tout en étant très exposé, notamment parce que sa femme, Nathalie Marquay, ex. miss France, a fait l’émission « la ferme des célébrités », en 2005, et dans laquelle il a lui-même accepté de se rendre, avec ses enfants. Il fait donc partie désormais des fameux « people », qui, tout en dénonçant le système médiatique, en font partie intégrante. On se souvient également que, durant l’été 2005 (qualifié d’ « été meurtier » par le présentateur du 13 heures), le couple a fait la une des magazines people, car Nathalie était soupçonnée d’avoir une « love affair » avec Daniel Ducruet, l’ex de Stéphanie de Monaco (nous reviendrons sur cette « affaire » dans la troisième partie de cet ouvrage, qui concerne les people).

Jean-Pierre Pernaut a « profité » de ces histoires pour sortir un livre, un an plus tard, en juillet 2006. Dans « Pour tout vous dire », il explique qu’il déteste faire parler de lui, qu’il est « tout sauf un people ». Il dit avoir une « passion pour les régions, pour la vraie vie, celle des gens de tous les jours, parfois plus inventifs que les vedettes[8] ». Il explique par ailleurs qu’il « aime les artisans parce qu’ils nous font la vie belle au quotidien, et nous permettent d’échapper à l’uniformité des productions industrielles. Je les aime pour leur sens du travail accompli, de « la belle ouvrage », comme on disait jadis »[9]. Sur un peu moins de 300 pages, le présentateur parle de son histoire, explique ses choix, et la façon dont il conçoit son travail.

Durant le journal, ses commentaires renforcent l’idéologie du journal, je le citais précédemment lorsqu’il explique que ceci est inquiétant, ou que cela coûte de plus en plus cher. Au-delà des mots, ses « mimiques » sont fondamentales, quant à la lecture souhaitée par le journaliste de la part des téléspectateurs : un grand sourire pour annoncer du soleil à la météo, un regard noir après un reportage sur l’interdiction de fumer, un œil attendri, la tête penchée, à la suite d’un sujet sur les enfants qui décorent le sapin avec leurs grands-parents. Jean-Pierre Pernaut fait bien plus que tenir et organiser un discours, il donne des indications sur la façon dont il faut le comprendre.

Les autres énonciateurs du 13 heures sont bien entendu les journalistes. Ceux-ci sont rattachés aux rédactions locales des journaux locaux (il y a un contrat entre les quotidiens locaux et TF1) et Jean-Pierre Pernaut se plait à parler de son équipe, de faire des clins d’œil à chacun. Dans les reportages, la parole est ensuite donnée à des témoins et jamais à des experts. L’expert est l’usager, le consommateur, celui qui paye ses impôts. Il illustre le discours de la chaîne : c’est notre patron du bar-tabac, qui va avoir des soucis à cause de la nouvelle loi. Le plus souvent victime, ce témoin exemplifie le cas. Il n’est jamais seul. C’est l’empilement des témoignages allant dans le même sens qui fait l’expertise : En ce 31 janvier, ce n’est pas un, ni deux, mais trois personnes qui se plaignent de la nouvelle loi. En ce sens, comme le souligne François Jost[10], « dans le réel, le plus réel, c’est le quotidien, et le témoignage est le plus réel du quotidien ». Le vrai vient donc forcément du vécu, et le témoignage en atteste. Nous retrouvons ici Paul Ricoeur, qui explique que le témoignage est cousin de la promesse. « Le témoignage, dit-il est une sorte de déclaration, de certification, avec l’intention perlocutoire de convaincre l’allocutaire, c’est-à-dire de faire en sorte qu’il soit « sûr »[11] ». Ici, le témoin certifie, authentifie plus qu’une information, un point de vue. Dans notre exemple : les témoins sont utilisés pour montrer que cette loi est une atteinte aux libertés (ce qui n’est pas une information, mais un point de vue). Et puisque le témoin demande à être cru, ce qui compte ici, c’est que le téléspectateur croit aux ennuis des témoins, et, bien sûr, se reconnaisse à travers ces témoignages. Car les témoins représentent une image du public du 13 heures de TF1.

Suite et fin du chapitre, bientôt sur le Semioblog…


[1] Garrigos, R, Roberts, I, ouvrage cité, p. 156.

[2] Ricoeur, P, «  La promesse d’avant la promesse » in La philosophie au risque de la promesse, par dirigé par Marc Crépon, Marc de Launay, Paris, Bayard, 2004, p. 27.

[3] Ricoeur, P, texte cité, p. 28.

[4] Ricoeur, P, texte cité, p. 28.

[5] Garrigos, R, Roberts, I, ouvrage cité, p. 17.

[6] Garrigos, R, Roberts, I, ouvrage cité, p. 159.

[7]Esquenazi, J-P, L’écriture de l’actualité : sociologie du discours médiatique, Saint-Martin-d’Hères, PUG, 2002, coll. La communication en plus, p. 95.

[8] Pernaut, JP, Pour tout vous dire, Neuilly-sur-Seine, M. Lafon, 2006, coll. Parenthèse, quatrième de couverture.

[9] Pernaut, JP, ouvrage cité, p. 153.

[10] Garrigos, R, Roberts, I, ouvrage cité, p. 158.

[11] Paul Ricoeur, texte cité, p. 29.

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