Le bonheur est dans le people (part 1)

dans Presse people


Chers semioblogueurs,

J’ai souhaité, comme cela m’est déjà arrivé par le passé, vous livrer ici un extrait de mon dernier livre : Télévision, presse people : Les marchands de bonheur. Cette fois, nous allons parler de la presse people…

La télévision n’est pas le seul média qui véhicule des images du bonheur et qui présente une forme de bonheur idéal qu’il faudrait atteindre. Il est une autre catégorie de marchand de bonheur, dont la forme se rapproche beaucoup du discours de la télévision, en matière de mise en scène du bonheur et du malheur, il s’agit de la presse people. Pour Jean-Marie Charon, ce sont « des publications dont le concept rédactionnel est centré sur la vie des célébrités[1] ». Par « célébrités », le chercheur précise qu’il entend ici aussi bien les stars du spectacle que les top models, les têtes couronnées, ainsi que certaines personnalités du monde politique et des affaires. Concernant cette dernière catégorie, on peut dire que l’auteur avait vu juste, car désormais, et depuis la période électorale précédant l’élection présidentielle de 2007, nombre d’hommes et femmes politiques appartiennent désormais au monde du people, puisqu’ils apparaissent dans cette presse. L’appellation people provient au départ de l’expression américaine people journalism et peut faire aussi référence à l’hebdomadaire People[2]. Le genre presse people est plutôt baptisé, en Angleterre et aux Etat-Unis, du nom de « gossip » ou « celebrity magazines ». En France, le marché de la presse people a connu une croissance importante dans les années 80, avec l’arrivée de Voici. Auparavant, et durant de nombreuses années, la presse people (que l’on appelait plutôt « presse à scandale » oscillait entre deux genres, qui étaient l’information romancée sur les célébrités (avec des titres comme France Dimanche et Ici Paris), et le carnet mondain des têtes couronnées (avec Point de vue – Images du monde)[3].

C’est le magazine Voici qui, en 1987, a commencé de bouleverser le domaine de la presse qui ne s’appelait pas encore « people ». Produit du groupe Prisma, Voici était annoncé comme appartenant à la gamme des magazines féminins du groupe, avec un contenu familial. Cependant, face aux ventes décevantes, le concept fût très vite revu et réorienté vers le people, avec de nouveaux contenus, jusque là inconnus. Dans l’hexagone toujours, le terme presse people est véritablement usité à partir des années 1990, ce qui correspond au succès de Voici qui, en 1992, se repositionne sur le domaine de la presse à scandale (alors qu’il s’agissait au départ de celui de la presse féminine). Dans la presse people, la place du visuel est toujours très grande, mais les modes de traitement varient, et des magazines français comme Voici, Public ou Closer, s’ils sont chacun des titres dits people, ont pourtant des identités bien différenciées. Trop peu souvent analysée, ou alors sans jamais vraiment tenir compte de sa grande sœur, la télévision, la presse people est donc une presse qui traite de l’actualité privée des gens célèbres et qui souvent le sont devenus par la télévision. En France, la presse people est composée de magazines hebdomadaires. Dans les pays anglo-saxons, la presse quotidienne populaire, dite tabloïd, est associée à ce genre de presse qui existe aussi sous la forme de quotidiens. Souvent, les photos qui alimentent la presse people sont fournies par des paparazzi.

De plus, depuis quelques années, on parle d’une « people-isation » des autres catégories de la presse, dans le sens ou de nombreux magazines et journaux accordent de plus en plus de place à l’actualité des célébrités, autrement appelés des people. Certainement plus qu’un phénomène de mode, cette presse est bel et bien le symptôme d’un univers médiatique qui décline ses produits sur plusieurs supports. Comme pour le roman sentimental, on parle de ce type de presse de façon méprisante[4] et, tout comme pour le roman sentimental, les lecteurs de la presse people « avouent » la lire en montrant qu’ils la rejettent en public. Il s’agit souvent d’une pratique non-assumée. L’autre point commun entre la presse people et le roman sentimental est que le sujet essentiel de cette presse concerne l’amour et la question des relations amoureuses. Qu’il apporte le bonheur ou qu’il soit source d’ennuis, qu’il porte en lui la promesse des jours heureux ou qu’il soit question d’une séparation, c’est bien l’amour sous toutes ses formes qui est une préoccupation essentielle des médias people. Enfin, s’il faut prendre cette presse au sérieux et tenter de comprendre les raisons de son succès, c’est aussi (et peut-être surtout) parce que ces magazines se vendent bien, que le marché est florissant et que la multiplication des titres, ces dernières années en France est très symptomatique. Il existe en France trois hebdomadaires people dans une gamme similaire et qui nous intéressera ici (Voici, Public et Closer). Ils côtoient d’autres types de magazines tels que Gala (un peu plus haut de gamme et ne présentant pas de photographies sans l’accord des personnes photographiées), tandis que d’autres magazines tels que VSD ou Paris-Match flirtent de plus en plus avec la question du people. Analyser la presse people doit donc permettre de comprendre les raisons de ce succès et observer comment s’opère le lien entre cette presse et la télévision.

Si, comme le disait Edgard Morin à travers les stars, l’écran (de cinéma) a offert « un miroir à l’être humain[5] », on peut aussi considérer que, à travers les people, l’écran (de télévision), a offert un nouveau miroir au public. Ce denier n’est pas « mono-médiatique », au sens ou il est rare que l’on ne soit public que d’un seul média. Désormais, on est un spectateur, mais aussi un téléspectateur, un lecteur, un auditeur et un utilisateur d’Internet. Par ailleurs, si la star se situait « dans une zone mixte et confuse, entre croyance et divertissement », le régime d’adhésion au people est également assez confus, puisque le public est invité à la fois à rêver au phénomène de la célébrité, mais les magazines présentent aussi les people comme des personnes « normales » ou « comme tout le monde ». Nous sommes dans un processus communicationnel qui relève d’une part de la projection, qui pour Edgar Morin permet à l’individu de rejeter sur le personnage des traits ou pulsions qu’il porte en lui selon le principe de la catharsis aristotélicienne, et l’identification, par laquelle l’individu s’approprie une caractéristique du personnage pour lui ressembler. Ce mode d’adhésion méritera d’être étudié pour tenter de comprendre le phénomène de la presse people. Car comme pour la télévision, le mode d’adhésion à cette presse s’exprime souvent sous la forme d’une fascination/répulsion, une sorte de « j’aime/j’aime pas », comme en témoignent certains lecteurs, qui déclarent ne pas aimer la presse people, tout en la lisant régulièrement.

Si une star de cinéma peut être un people, c’est au sens où cette star est souvent présente dans la presse people. A l’inverse, un people, n’est pas forcément une star, loin de là. Une star, pour Edgar Morin, « peut être un idéal, un symbole, une incarnation[6] » et elle appartient à un star system désormais disparu, du moins dans les formes qu’il a pu connaître. Ainsi, « Le star system qui établissait la synthèse de l’onirisme et du réalisme, de la star-déesse et de la star-modèle s’est effondré[7] » et les modèles, dit-il, se sont multipliés en migrant dans d’autres univers tels que celui de la culture de masse. Il s’agit précisément de cet univers qui nous intéresse, et puisque la presse concernée est désignée comme people, il est communément admis que les personnes dont parle la presse people soient elles-mêmes appelées des people. Puisque l’objet de ce travail n’est pas de définir ce que pourrait être un people, mais d’étudier le phénomène médiatique par le prisme du bonheur nous conserverons ce terme en se contentant de la définition minimale et en partant du principe selon lequel un people est une personne dont parlent les magazines du même nom. Dans le cas qui nous intéresse, le people est quelqu’un que l’on voit à la télévision et dont on parle aussi dans la presse dite people.

Désormais, dit-on, paraître dans une image médiatique, signifie exister, du moins aux yeux des autres, et la presse dite people en est l’illustration la plus significative. A présent, les personnalités doivent, dans le processus de construction de leur image, « composer avec un récit people centré sur l’image en tant que représentation iconique, à travers de très nombreux clichés posés ou volés[8] » Les liens entre presse people et télévision sont forts car de nombreuses personnes qui passent à la télévision (en étant animateur, présentateur ou chanteur) ont une existence médiatique dans la presse people. Tels des produits plus ou moins périssables, ils apparaissent et disparaissent dans les médias, se déclinent comme le produit d’une même marque, trouvant leur mode d’existence sous différentes formes.

Cette recherche s’appuie sur une étude de terrain, effectuée à la fin du mois de mai 2007, durant laquelle j’ai été accueillie au sein de la rédaction du magazine Public. A cette occasion, j’ai pu assister chaque jour au point de la rédaction, mener des entretiens avec chacun des rédacteurs du magazine, et rédiger des articles, comme une double page qui a fait la couverture sur les enfants de Britney Spears ou encore sur « les défauts des stars ». L’analyse sémiologique quant à elle s’appuie sur des magazines hebdomadaires des années 2005, 2006, 2007 et début 2008. Voici, Public et Closer sont les trois titres qui vont essentiellement nous intéresser ici. Il s’agit de magazines qui se livrent une concurrence forte et qui, même s’ils ne s’adressent pas tout à fait au même public, ont pourtant une cible relativement commune. Mais étendre la recherche à ces trois seuls magazines serait insuffisant dans le sens où, comme l’a noté Jamil Dakhlia, « les modalités du récit people se diffusent dans l’ensemble du paysage médiatique français[9] », à tel point que l’on a parfois du mal à distinguer les spécificités entre les récits d’un magazine tel que Public ou VSD… La question que nous allons nous poser pour commencer est de savoir quelles sont les personnes suffisamment « dignes d’intérêt » pour avoir une existence médiatique à la fois à la télévision et dans la presse people. Il en existe au moins trois catégories. Ce sont les animateurs d’émissions (comme Benjamin Castaldi et Flavie Flament dont les amours puis les problèmes de couple ont fait les beaux jours de cette catégorie de presse), les personnes dont la notoriété « nait » à la télévision par des programmes spécifiques tels que la Star-Academy, Loft Story ou encore La Nouvelle Star. Ces personnes au succès nouveau constituent une bonne partie du « fond de commerce » du magazine people Public dont le lectorat est jeune et féminin. Enfin, la troisième catégorie est constituée des acteurs et chanteurs qui occupent une grande place dans les médias (de Katie Holmes à Britney Spears). Quelle que soit la raison de la notoriété de ces personnes, ce qui compte, pour la presse dite people, c’est de pouvoir mettre en récit certaines de leurs aventures. Mais avant cela, il faut que, quelle que soit la catégorie à laquelle appartient la personne, celle-ci remplisse certains critères qui sont essentiellement la beauté ainsi que la jeunesse.

Les magazines people sont essentiellement basés sur l’image. C’est elle qui va orienter l’énonciation du magazine et chaque matin, lorsque les vendeurs de photographies apportent la livraison du jour aux rédactions, les membres de la rédaction commencent à imaginer ce qu’ils vont faire des images qu’ils achètent. Dès lors, c’est principalement l’image qui oriente le récit. Les vendeurs de photographies peuvent même suggérer, à l’occasion, ce que le magazine pourrait faire de telle ou telle photographie. Lorsque l’image est achetée, c’est à partir d’elle (une grimace, un beau décolleté, un baiser), que l’on demande au rédacteur de tenir un discours qui puisse être en lien avec l’image, et qui corresponde à l’identité médiatique du magazine. Le plus souvent, le texte a une fonction de légende auprès de l’image et la tournée des vendeurs de photos est un moment essentiel chaque matin puisqu’il oriente, au fur et à mesure des achats de la semaine, la tournure que prendra le magazine. Il n’en demeure pas moins que le discours écrit a cependant un rôle important dans le sens où il témoigne de l’énonciation du magazine. Un texte du magazine Public n’est pas un texte du magazine Voici. L’humour n’est pas le même, le second degré est de mise pour Voici, il ne l’est pas, ou très peu pour Public. D’ailleurs, lorsque de mon enquête au sein de Public et puisque je rédigeais des articles et légendes comme un rédacteur lambda, il est arrivé que l’on me fasse refaire des légendes en m’expliquant que là, je n’étais pas dans le ton du magazine. L’écrit et l’image se répondent véritablement pour assurer une certaine cohérence visuelle et c’est bien cet aspect iconique qui domine, à tel point que le directeur du magazine Public dessine sur des feuilles au format A3 les pages telles qu’il les imagine avant de les suggérer à son directeur artistique et aux rédacteurs.

Le lectorat de ces magazines est en premier lieu féminin, mais il ne s’agit pas d’une exclusivité. Par les questions de mode, de tendances, ils s’adressent tout d’abord aux femmes, qui achètent plus facilement la presse people. Mais on sait également que ces magazines sont lus par des hommes, auxquels s’adressent aussi de nombreuses rubriques. Par ailleurs, le lectorat de la presse qui nous intéresse ici est assez jeune. Avec l’arrivée de Public et Closer, qui se définissent comme des magazines « générationnels », ce lectorat s’est rajeuni, et les femmes de 15 à 35 ans constituent une part essentielle du lectorat des deux derniers people arrivés sur le marché. Par ailleurs, la presse people affiche des chiffres de vente tout à fait honorables : En 2007, Voici a vendu 492 556 exemplaires, Closer a vendu 469 242 exemplaires, et Public, 433 362 exemplaires[10]. L’une des clefs de ce succès ? La mise en scène du bonheur, et du malheur…

La suite de ce chapitre très bientôt sur le semioblog…


[1] Charon, JM, La presse magazine, Paris, La découverte, 1999, coll. Repères, p. 68.

[2] Dakhlia, J , « L’image en échos, Formes et contenus du récit people » in Réseaux n° 132 Les récits médiatiques, Paris, Hermès, Lavoisier, 2005. p. 76.

[3] Charon, JM, ouvrage cité, p. 68.

[4] Péquignot, B, ouvrage cité, p. 7.

[5] Morin, E, Les stars, Editions du Seuil, Coll. Points, Essais, 1972, p. 7.

[6] Morin, E, ouvrage cité, p. 162.

[7] Morin, E, ouvrage cité, p. 162.

[8] Dakhlia, J, texte cité, p.77.

[9] Dakhila, J, texte cité, p. 77.

[10] Diffusion « France Payée » selon l’OJD, Association pour le contrôle de la diffusion des médias

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