« C’est quoi, Cannes ? » Réponse à Sophie Marceau

dans Culture et Société, Medias

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Il y a quelques années, Sophie Marceau arrivant à la cérémonie de clôture du Festival de Cannes avait prononcé quelques phrases totalement hors contexte, inappropriées et qui résonnent encore dans ma tête. Elle pensait aux « pauvres enfants qui ont faim », et avait envie de parler de l’aspect futile d’un festival de cinéma. « C’est quoi, Cannes ? » disait-elle. Le message qu’elle a voulu faire passer est complètement tombé à plat, face à un jury et une assistance qui « vivait Cannes » depuis 10 jours. Alors, Sophie, je ne sais pas exactement ce que c’est, Cannes, mais comme j’essaye d’y réfléchir, en y posant mon regard de Sémiologue, je vais t’en dire deux mots.

Cannes est un spectacle

Voir un film dans le Grand Théâtre Lumière est un événement. C’est un sentiment  unique d’assister à une projection en compagnie de son auteur, de ses acteurs. Cette expérience, on ne s’en lasse pas, comme si on admirait un Picasso non loin du maître. L’expérience cinématographique est comme redoublée. Le spectacle est dans la salle, mais il est aussi à l’extérieur : la rue, les plages, les bars, enfin chaque endroit, à Cannes, est un lieu de représentation de l’ordinaire festivalier. Certains sont touristes et regardent ceux qui bossent courir dans tous les sens. Ceux qui bossent vivent le festival à 100 à l’heure, pour ne rien louper, faire un maximum de choses en peu de temps. Tout le monde est à sa place, chacun connaît parfaitement son rôle, comme dans un spectacle dont on maîtriserait bien les rouages à force de l’avoir répété.

Cannes est un lieu de rencontre

S’il y a bien quelque chose qui fait l’unanimité, c’est le fait que Cannes est un lieu qui permet non seulement de rencontrer des personnes d’horizons lointains, et d’autres, qu’on ne voit pas pendant l’année. Un journaliste-critique de cinéma me disait hier que durant l’année, il assiste à des séances de cinéma au milieu de ses collègues, avec lesquels il parle très peu. Ce n’est pas le cas lors du festival de Cannes où ils en profitent pour se rencontrer, discuter, échanger. Dans chaque lieu de convivialité, à y regarder de près, on voit que Cannes est le lieu de rencontre le plus important du monde du cinéma. Au-delà du marché du film, des films en compétiton et du « Glam » si souvent mis en avant, le festival de Cannes joue en dix jours, un an de business cinématographique.

Cannes est un regard

Cannes, ce sont aussi des regards, qui convergent vers un centre de l’attention, un tapis rouge posé sur des marches aussi célèbres qu’une star de cinéma. Chacun a les yeux ouverts, de nombreuses personnes cherchent quelqu’un à reconnaître, d’autres racontent, par leur posture, la façon dont ils se perçoivent par rapport au festival, car dans le fond, Cannes invite chacun à se choisir un rôle dans l’histoire festivalière qui s’écrit. Le regard est souvent prolongé par des appareils photos, ou des téléphones portables qui servent plus à immortaliser des instants qu’à téléphoner. Impossible d’estimer le nombre d’appareils photos au mètre carré, qu’il s’agisse d’appareils professionnels ou de pratiques amateurs. En montant les marches, ce qui frappe désormais, c’est à quel point les personnes qui les gravissent prennent elles-mêmes des photos, inversant de fait le regard. On photographie le moment vécu, ainsi que les photographes. Mise en abyme d’une pratique festivalière…

Cannes est codé

Comme l’ont montré Emmanuel Ethis et son équipe dans leurs travaux sur le Festival de Cannes, il s’agit d’un univers extrêmement codé, avec des accréditations, de différents niveaux. Comme une femme qu’il faudrait comprendre, séduire et étonner pour la conquérir, le festival de Cannes ne se donne pas comme ça, il s’apprivoise. Pour maîtriser les codes, il faut certains efforts, mais celui qui les possède pourra vraiment profiter du festival à moindre coûts, ce qui n’est pas le cas d’autres festivals (je parle ici par exemple du fait qu’on ne paye pas les places de cinéma, mais qu’il faut décrocher une invitation). Parmi les codes, il y a aussi le « dress code ». « Tenue correcte exigée » en journée, tenue de soirée pour monter les marches. A partir de 18 heures 30, vous pouvez donc distinguer « ceux » qui vont monter les marches et les autres, en observant les tenues.

Cannes a chassé les people à deux balles

En 2001, les lofteurs montaient les marches de Cannes tels des stars et ils faisaient l’événement. De l’avis des journalistes que j’ai rencontrés ces derniers jours, ce temps est terminé, de la volonté même du festival. Il ne s’agit pas de se débarrasser de tous les people, mais de faire le tri et de se concentrer sur l’aspect cinématographique, avec ce qu’il faut tout de même, pour alimenter la presse sur papier glacé. A Cannes, on préfère la star de cinéma au people.

Cannes est une institution

Avec une identité forte et une conscience aigüe de l’importance d’un tel événement, la ville entière accueille le festival comme un invité d’honneur à la plus grande garden party cinématographique du monde. La ville pense festival, respire festival, et c’est une relation exclusive. Cela contribue à construire l’institution festivalière avec la ville, et permet plus habilement qu’ailleurs la consolidation de l’identité du festival de Cannes. Comme toute institution forte, le Festival de Cannes forme une véritable unité, qui réussi à se décliner de manières différentes pour chacun, et les médias contribuent largement à la construction de l’identité du festival, puisqu’il s’agit de l’un des événements les plus médiatisés au monde.

Alors, Sophie, c’est quoi Cannes ? Tout cela et en même temps tant d’autres choses. Un marché du film, un palmarès à venir, un énorme business. Une place essentielle pour l’image, médiatique et personnelle, un miroir tendu. C’est une somme d’impression, une addition de moments vécus et d’expériences uniques. Ce sont premières fois qui ne cessent de se renouveler, des journées qui ne veulent pas finir et qui se transforment en nuits qui ressemblent à des films qu’on aurait oublié de scénariser vraiment. Cannes est un cinéma permanent.

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