Coco Chanel, Femme et Maison

dans Culture et Société

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Johanne Tremblay prépare une thèse dans le cadre du Doctorat International entre l’Université du Québec à Montréal (Muséologie, médiation, patrimoine), et l’Université d’Avignon et des Pays du Vaucluse (Laboratoire Culture et Communication). Elle a accepté l’invitation du Semioblog pour venir nous parler d’un personnage de notre temps, remis au cœur de l’actualité par le récent film d’Anne Fontaine, Coco Chanel. Johanne Tremblay dessine en creux le portrait d’un personnage singulier, une femme de son temps qui a su précéder son époque. Ce qu’on peut voir dans ce texte, c’est aussi que la singularité de Coco peut se lire à l’aune d’un monde médiatique qui laissait alors le temps, aux légendes, de se construire.

Coco Chanel, Femme et Maison[1]

L’efficacité et l’inefficacité du leadership, tel que l’écrivent Kets de Vries et Danny Miller[2], s’expliquent souvent par des dispositions narcissiques du leader. Le cas de Mademoiselle Chanel (1883-1971), présente depuis peu sur nos écrans en la personne d’Audrey Tautou, est assez éloquent à ce sujet et laisse planer peu de doutes quant à l’influence de son «caractère» sur sa réussite et la persistance de sa légende.

Gabrielle Bonheur Chanel, dite Coco Chanel, verse dans l’opiniâtreté, la méticulosité et l’incapacité de se détendre, habitée par la crainte de trahison de l’entourage et les fantasmes de contrôle et de refus de se retrouver à la merci des autres. Les schémas internes formés jeune nourrissent son insécurité et son insatisfaction, et favorisent la mise en place de moult rituels qui servent à cacher son ignorance et ce qu’elle méprise d’elle-même. C’est cette nature tendue qui lui aura peut-être permis de se tenir droite dans un monde et à une époque où les femmes sont des cibles particulièrement vulnérables et ont peu de chance de devenir capitaine d’industrie[3].

Celle qui est très tôt prête à supprimer un passé qu’elle supporte mal a ses vêtements pour refuge (elle choisit toujours ses robes…) et la volonté de n’être faite que d’elle-même. Coco avant Chanel se créé un passé qui lui permet d’éviter les événements anxiogènes et modèle brillamment un présent correspondant à ce qu’elle a fabriqué dans ses rêves. Ce faisant, cette enfant audacieuse qui supporte mal la concurrence organise un contexte constructif qui mène à la création d’un empire qui aura tôt fait de laisser sa marque. N’oublions pas que c’est précisément son obsession que représentait l’encombrement qui constitua sa marque distinctive et au bout du compte révolutionna la mode féminine. Disposée à rompre avec tout ce qui la menace et consciente qu’elle vend du prestige et du mythe, Mademoiselle se comporte en célébrité… en regrettant le fait que cette dernière la transforme en objet. Coco Chanel, «incarne la femme moderne avant de l’inventer», tel qu’on peut le lire dans les descriptions du film d’Anne Fontaine.

Coco, que Picasso aura surnommée «la femme la plus intuitive d’Europe», s’est alliée des protecteurs qui lui ont donné un sentiment de puissance compensatoire mais aussi les outils, dont elle s’est finement servis pour créer sa propre maison (dans tous les sens du mot), une identité qui se mêle à la sienne tellement qu’elles confondent. De fil en aiguille se déploient son charme, son caractère obstiné, son perfectionnisme et son exigence, qui deviendront le crédo de son entreprise.

En avance sur son temps et une des rares femmes à la tête d’un empire, Chanel immortalise sa passion en création plutôt que de se laisser dévorer par elle. La rivalité vécue jeune dans son pensionnat des Moulins et qu’elle connaîtrait encore plus tard, quitte à en faire un monstre, ce que cette concurrence n’était peut-être pas, lui aura peut-être donné l’impulsion et l’idée judicieuse d’user du marketing avant qu’on en connaisse même le nom, et de faire de sa boutique un total look qui lui ressemble et la distingue de tout. Coco Chanel, l’unique. La blindée.

Exigeante, au caractère hautain et impérieux, son jugement reste sans concession, même auprès de ses mannequins, ses filles, qui apprennent à l’apprécier. Son charme aplanit toutes les difficultés. Brillante manipulatrice, rusée, méprisante envers les « gens doués de petits talents », stratège avec une étonnante compréhension intuitive de la psychologie et des manipulations des autres (véritables ou non), et un souci du détail qui ne laisse rien transparaître de tout cela, Coco Chanel a trouvé dans le luxe un terrain bénéfique en concordance avec sa personnalité et l’a investi comme tel, lesquels se sont renforcés mutuellement.

Celle qui n’était pas le génie créateur qu’elle aurait souhaité être, cette femme d’affaires au sang froid, se faisait tout un théâtre et faisait de sa vie une création. Son travail était sa créature et il la protégeait.

On peut se demander si sa réussite eut été aussi grande et pérenne si elle avait été plus «saine». Ou encore plus «apte» à se fondre aux exigences des industries culturelles et des pages people de notre monde contemporain, même à son avantage. Advenant le cas où ce genre de dirigeante dû être maîtrisée ou refaite à neuf par les fonctions de photoshop selon des critères de formes prédéfinis, une question se pose : qu’aurait perdu le monde,  les générations qui ont suivi, ses amis, ses amants, les ouvrières et les clientes… ? Ou encore si on avait évité de l’engager et de lui donner «trop de pouvoir», de telle sorte à la mettre hors de nuire et à réduire son influence ? Heureusement qu’il y en eut pour succomber.

« Que ma légende fasse son chemin, je lui souhaite bonne et longue vie ! »

Coco Chanel

Johanne Tremblay


[1] La note s’inspire de la vie de Coco Chanel telle que présentée par Lapierre, L., et coauteurs. Coco Chanel. L’esprit d’indépendance et la liberté créatrice, Imaginaire et Leadership : fantasmes inconscients et pratiques de direction, Tome 1, Québec/Amérique et Presses HEC, Montréal 1992, p. 321-344.

[2] Kets de Vries, M.F.R. et Miller, D. The Neurotic Organization: Diagnosing and Changing Counterproductive Styles of Management, San Francisco, Jossey Bass, 1984.

[3] Françoise Giroud aurait dit d’elle dans l’Express : «Chanel, une dessinatrice de mon ? Allons donc ! Un capitaine d’industrie, un des derniers grands chevaliers industriels et créateurs de ce pays». Galante, P. Mademoiselle Chanel, Henry Regnery Co., 1973, p. 86.

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