Crash d’avion et aubaine médiatique

dans Medias, Télévision

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Un Airbus A330 de la compagnie Air France qui assurait la liaison Rio de Janeiro- Paris-Charles-de-Gaulle a disparu au dessus de l’Atlantique lundi matin. Si vous ne le saviez pas encore, c’est parce que vous étiez en hibernation du côté de l’Alaska en train de paufiner votre Igloo pour la prochaine saison, ou sur une île déserte sans la 3G. Dans le cas contraire, vous avez comme tout le monde vécu cette journée au rythme médiatique de cette catastrophe aérienne. Essayons de comprendre pourquoi les médias ont focalisé sur cet événement, et surtout pourquoi, lors de tels accidents, les chaînes de télévision emploient la même rhétorique et disent, globalement, toujours la même chose. Je précise, pour les non-habitués du Semioblog que cette courte réflexion ne remet pas en cause la douleur des familles, et qu’il ne s’agit que d’un regard sur les médias et leur discours. Alors, que se passe-t-il toujours à la télé, lorsqu’il y a un crash ?

. Des « envoyés spéciaux » à l’aéroport : ils ne savent rien de plus que la rédaction, mais ils attestent d’une forme de réalité et du fait que « s’il se passait quelque chose », le téléspectateur en serait informé très vite. C’était surtout le cas aujourd’hui pour les journaux de la mi-journée, qui ont eu du mal à « se retourner » et ont tous tenté d’improviser quelque chose depuis Roissy. Ce que font les journalistes sur place, c’est dire ce qu’ils ont vu à l’aéroport, mais souvent sans plus d’informations que ce qu’a déjà évoqué le présentateur du journal.

. Des spécialistes en plateau : ils se succèdent et passent même d’une chaîne de télévision à l’autre, expliquant ce qui a pu se passer, essayant d’éclairer le téléspectateur à partir de leur expertise. Le plus souvent, ces spécialistes sont des pilotes de ligne ou des anciens pilotes, mais il y a aussi Evelyne Dheliat, sur TF1 qui ce soir est venue expliquer la météo…

. Des couacs techniques : Comme le direct n’est pas vraiment préparé, on n’échappe pas, en général, aux problèmes techniques, de liaison avec un correspondant, ou de reportage qui ne se lance pas. Ce n’est pas très grave en fait, car cela apporte un supplément de réalité au direct, comme si on pouvait pardonner à la chaîne les couacs inhérent à la rapidité de l’info.

. Des informations qui ne servent à rien : face au manque d’informations, se succèdent, on l’a vu, des spécialistes mais aussi des journalistes qui donnent des informations techniques qui ont peu de sens et surtout aucun intérêt, pour qui n’a pas terminé son doctorat en aéronautique. Mais il faut bien remplir du temps d’antenne.

. Des difficultés inhérentes au manque d’images : l’avion étant tombé dans l’atlantique, aucune image subaquatique pourrait nous permettre d’entendre une famille de poissons témoigner. Il ne reste plus, alors qu’aux chaînes à tenter d’illustrer ce qui n’est pas illustrable, à broder sur des suppositions, bref, à faire de la radio.

. Des suppositions, à défaut de témoignages : Comme on manque d’informations et que personne n’est en mesure de témoigner, on ne peut alors qu’émettre des suppositions au sujet du crash, après avoir raconté en long et en large la journée à l’aéroport et les difficultés que rencontrent les familles des disparus.

Et si les médias parlent autant de ce crash, c’est parce qu’un accident de la sorte pourrait arriver à tout le monde, et qu’en cela, il est susceptible de toucher les téléspectateurs. C’est aussi bien entendu parce qu’il s’agit d’un événement exceptionnel et très grave, et enfin parce que nous sommes le lundi de Pentecôte, jour « pauvre » du point de vue des informations, l’agenda se repose. En ce sens, un crash d’avion le lundi de pentecôte est équivalent au suicide de Pierre Bérégovoy un 1er mai : une véritable aubaine médiatique.

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10 commentsOn Crash d’avion et aubaine médiatique

  • J’ajoute à « Des spécialistes en plateau : ils se succèdent et passent même d’une chaine de télévision à l’autre, expliquant ce qui a pu se passer, essayant d’éclairer le téléspectateur à partir de leur expertise », que souvent ce sont des bras cassés de l’expertise et que chaque domaine a son propre incompétent qui ne l’est (compétent) qu’en matière de tenue d’un carnet d’adresse de journalistes bien étoffé.

    Sur le plateau souvent on peut se demander qui du journaliste ou de l’expert en sait plus… ou moins.

  • Juste 3 commentaires :
    – oui, comme on manque d’informations, on se tourne vers les théoriciens/experts pour tirer des plans sur la comète ou on en arrive à diffuser des infos à la marge voire indécentes (exemple : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/06/01/01011-20090601FILWWW00392-avion-disparu-deux-francais-miracules.php)
    – un doute : un accident de la sorte n’arrive pas à tout le monde car tout le monde ne fait pas Rio/Paris sur Air France. La projection n’est pas si aisée ou alors elle est ici un peu malsaine. Le français moyen qui ne bouge pas de chez lui se voit réconforté, bien content de ne jamais devoir être un grand exécutif de la World Company dans l’avion ou suffisamment riche pour voler au-dessus de l’Atlantique.
    – une dernière remarque : ce n’est pas seulement le crash d’avion mais « Air France » et son « France » qui mettent le feu aux poudres médiatiques. Avec Sarkozy qui monte directement au créneau, la mèche finit d’être allumée.

  • Tu as raison sur la projection, même si je pense que les deux types de position spectatorielles peuvent exister. J’approuve entièrement ton point de vue sur le réconfort, hélas…
    Et concernant la France, en effet. La « France » qui tombe à l’eau, c’est l’illustration sémantique d’une crise à réparer, alors que c’est tout à fait impossible.

  • C’est vrai que je n’ai pas compris l’agitation et les coupures de programmes répétées pour nous tenir au courant d’un événement dont finalement personne ne savait grand chose, et ce quitte à décrédibiliser les plus professionnels des spécialistes.
    le mot de la fin à lionel chamoulaud pendant Roland Garros tentant de retrouver l’attention des télespectateurs après un flash spécial : « C’est vrai qu’il y a des choses plus graves dans la vie que de rater un service mais revenons quand même au jeu… »

  • Ajoutons à toute la dramatisation précédemment évoquée, la une consternante du figaro de ce jour : « Le mystere du vol AF 447.. »
    Un une qui hésite entre le trailer de Lost ou une couverture de Tintin, pathétique..

  • Qu’est-ce que vous voulez dire par « faire de la radio » ?

  • « faire de la radio » au sens de tenir un discours dont les mots suffisent, et sans images pour appuyer ou ajouter du sens.

  • J’ai également consacré un article à ce sujet : http://www.latetedansleposte.com/2009/06/01/af-447-une-nebuleuse-media/

    De plus, je partage tous les points que vous soulevez dans votre article.

  • TouteLaVerite

    Je suis dans l’ensemble d’accord avec les commentaires precedent.
    Neanmoins je voudrais rajouter les choses suivantes:

    1 Ce genre d’evenement produit un tel choc que l’on a besoin d’en parler pour le supporter et l’accepter. De ce point de vue la couverture media joue aussi le role d’une « pseudo therapie de groupe ».

    2 Sur un plan plus pratique on sait qu’il est necessaire de comprendre les causes de cet accident pour pouvoir resoudre les potentielles defaillances techniques ou autres causes et eviter de nouvelles catastrophes a l’avenir. On sait egalement que des interets vitals de La France sont en jeu et qu’on risque de nous cacher certaines informations genantes. Il est donc necessaire que la presse suive ce sujet de pres pour faire toute la lumiere. La vie humaine vaut bien ca!

  • Effectivement c’est beaucoup de battage d’un accident qui meme s’il a fait 228 morts est sans doute moins meutrier que les routes pendant les WE du mois de mai. Cependant pour quelqu’un qui prend souvent l’avion et qui avait une grande confiance dans Air France et Airbus je suis tres interesse par les commentaires et les etudes qui sont developes. Qui auparavant etait au courant des problemes de mesure de vitesse sur les A330/A340 pourtant recurant depuis 1998? Qui connaissait les problemes associes a la traversee du pot au noir dans l’Atlantique au passage de l’equateur? Je ne prendrai plus l’avion de la meme facon pour passer l’equateur; avant la compagnie aerienne je choisirai le type d’avion!

    D’autre part ce genre d’accident montre bien l’etroitesse d’esprit pour ne pas dire le ridicule des consignes de securite sermonees par pendant les vols, passe pour la ceinture, mais relever la tablette et le dossier du siege c’est certainement tres important… C’est a rapprocher de cette nouvelle mode qui consiste a passer le gilet reflechissant autour du siege de la voiture; surement tres elegant et efficace!

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