« La vie au bout du ballon rond » par Johanne Tremblay

dans Coupe du monde du Semioblog

Demain, s’ouvre le bal du Mondial de la FIFA. Pendant un mois, les stars du foot retourneront à leur nationalité d’origine et joueront sous les bons ou mauvais auspices d’un drapeau. Pendant un mois, les populations se rattacheront à ce drapeau et à « leur équipe ». Ou à la beauté colorée de ce sport, quel que soit le drapeau. Tous plongeront dans ce festival intensif de jeu, de classement, de compétition, d’élimination, de liesse, de la sélection jusqu’au décernement de LA coupe qui entrera dans l’histoire.

La coupe du monde

Le monde. Pendant un mois, des hommes ne se sentiront plus seuls, qu’ils soient dans les stades, devant leur téléviseur, ou celui du bar du coin. Ils pourront crier en chœur, s’embrasser, se bagarrer, sans qu’on leur demande pourquoi. Tous sauront, dans le monde entier. Chacun son équipe, son drapeau, son joueur, son opinion à faire entendre. Pendant un mois, ils sauront pour quoi ils se lèveront le matin. Le monde entier ou presque, des centaines de millions, toute origine et classe confondues, fera de même, autour du jeu devenu lien par les outils de communication. Ils appartiendront à une nation, qu’elle s’intéresse d’ordinaire à eux ou non. Les règles du foot sont plus claires que celles de la politique. Plus colorées, plus physiques. Du moins sur le grand vert du tapis.

Pendant un mois, le monde pourra sortir de la vie ordinaire par procuration, de la vie ordinaire qu’il souhaite voir se transformer en or médiatique comme celle de leurs joueurs préférés : Zidane, Rooney, Ronaldinho, Ronaldo, Beckham… Ces noms les rassurent, les font rêver. Ils font rêver les enfants, comme on rêve en jouant à être son héros, l’espace d’un instant, l’espace du jeu, l’espace hors la vie, ou l’espace d’une vie rêvée où nous sommes quelqu’un, quelqu’un dont on est fier, et qu’on rend fier comme un gamin fier de son coup devant les regards aimant et admirateurs de ses parents. Ceux de son père, ceux de son coach. Ceux du monde, caméra à l’appui. Et avoir de l’impact.

Pendant un mois, les plus jeunes pourront espérer à voix haute être repêchés. En d’autres mots : sortis de l’eau. Des eaux noires et troubles qui les ont vus naître et que seule la mouche au bout de la canne à pêche, qui les amènera dans les espérances sportives de ce monde, peut sauver, et, qui sait, joindre les rangs des Michael Essien (Ghana) et Didier Drogba (Côte d’Ivoire), achetés par Chelsea pour 51M$ et 49$ respectivement. L’argent aussi est un sport d’équipe.

Arrêt sur image

La grand-messe du ballon rond est aussi affaire d’image(s). Mondial après Mondial, on nous donne à voir des pays hôte en forme de carte postale. Les scénarios font montre d’une étonnante similitude et les clés de contact d’une indéniable stabilité : les joueurs les plus célèbres sont invités dans des « cultures ». Quasi touristes, ils découvrent des gens qui les accueillent à bras ouverts, en bons amis et parents. Les populations sont valorisées, l’espace d’un instant médiatisé. Et nous ? Ça nous fait voyager ou nous donne envie de le faire. Les joueurs sont bon joueurs et se mêlent à la  musique, toujours, et à la danse, liée au jeu.

Le terrain est parfois aussi mis en lumière et sous tension. Le risque, la précision, sont tellement sexy. La force, l’agilité, et le temps qui s’écoule, clair et net, devant un but, avant la fin du match qui va tout jouer, tellement envoûtant. Les publicitaires et faiseurs d’images le savent. Et jouent le jeu. On pourrait même dire qu’ils ont largement participé à sa production. Leurs commanditaires -entreprises et pays- maîtrisent parfaitement les ficelles de leur image corporative. Car la fierté a un prix.

Write the future (clic, clic, clic), nous dit Nike, admirablement mis en images par Alejandro González Iñárritu (Babel, Biutiful). « Ecris le futur », le tien, celui de tous. Rends-nous fiers. Et concentre-toi pour réussir, faute de quoi tu retourneras dans l’oubli. La pression est sur les joueurs, l’échec –la solitude, la pauvreté- terrible, et la réussite –l’argent, les flash des caméras, les filles, la confiance en soi– brillante.

Iñárritu l’a bien compris en signant cette pub énergique pur bonbon pour l’intelligence et le plaisir de la reconnaissance dont savent jouir les fans de foot. Iñárritu va toutefois ici (et sans surprise, on le connait) plus loin que l’idéalisation à laquelle on a souvent droit, celle qui séduit tout un chacun, connaisseur ou non, à chaque coupe du monde de la FIFA, et qui réchauffe le cœur par sa combinaison « enfants des classes populaires-ballons-chansons locales-discipline du corps-innocence du jeu–montée au sommet-amour des foules déversée sur le terrain-sortie de sa condition-retour au jeu avec les enfants de la première image», pour soulever en 3 minutes 4 secondes pas mal de questions sur le foot, son énergie, son effet sur nous, les regardeurs, son esthétique, son impact, et le rapport qu’il entretient, je pense, entre la pauvreté et la gloire (et sa définition) et sur la valeur qu’on accorde à l’écart entre les deux.

Ici, the bigger the step, the better. Contrairement à d’autres sphères de la société, pas besoin d’être « bien né » ou d’avoir fait la « bonne école ». La vie est au bout du ballon rond. Qu’il roule sur le sable des favelas ou sur la pelouse d’un terrain anglais. Ça rassure le commun des mortels et lui donne du courage. Le Foot comme seule voie de salut. Pas faux, pour beaucoup. Même si c’est malheureux.

D’où le fait qu’on accepte assez bien de voir débarquer le Mondial et tout le marché qui le concerne, de près ou de loin, dans des endroits déjà écrasés par la criminalité et des inégalités extra-ordinaires et gouvernés par des princes qui chassent sans complexe, pour de bon ou temporairement, les petites gens qui luttent pour leur survie mais qui gênent -l’image ou le terrain- et qu’on console peut-être en leur rappelant que le monde les regarde ou en leur disant que Eh! Rooney too comes from a working-class family..! D’où le fait aussi qu’on laisse pousser des stades qui ne serviront plus à rien ou presque après la messe, mais qui pourront éventuellement faire office d’excuse pour la non construction d’une école, d’un véritable complexe sportif, libre, sécuritaire et gratuit, pour garçons et filles, ou d’un hôpital digne de ce nom.  Peu importe le niveau de fièvre.

Pendant ce temps, nous restons invariablement séduits. Pendant un long mois, nous nous gaverons de foot. Et nous regardons, épris, ces joueurs; nous regardons ces jeunes hommes talentueux et forts, jouer. Work hard and keep on dreaming.

Johanne Tremblay

Quelques mots sur l’auteur :

. Johanne Tremblay. Québécoise, Johanne Tremblay enseigne à l’université d’Avignon, où elle prépare une thèse sur la stratégie de renouvellement des opéras, entre tradition et innovation. Habituée du Semioblog, elle regardera la coupe du monde comme une américaine amoureuse de la France.

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