« Les renards des sables dans les foyers français » par Antoine Le Troadec

dans Coupe du monde du Semioblog

10h40, mardi 15 juin, la twittosphère s’emballe sur les excuses prononcées par Libé suite à l’article du journaliste de So Foot, Mathieu Pécot (supprimé du site mais disponible ici http://bit.ly/cCDPj7). Le but n’est pas de nous demander ici si l’article fait preuve d’humour potache voire d’un certain « racisme ordinaire », ou comme le décrit Libération dans son article d’excuses d’un humour au « 150e degré, et inintelligible. Nous nous sommes plantés. Nous présentons nos excuses à toutes les personnes qui se sont senties atteintes par cet article », mais bien de la distorsion qui peut exister dans le traitement de l’équipe d’Algérie entre un titre spécialisé tel que So Foot et TF1, Libération, L’Equipe, et RMC, médias institutionnels de masse.

Depuis le début de la coupe du monde, un fait marque les foot-furieux passionnés de médias : la surexposition médiatique de la sélection algérienne dans les médias français. Commentaires élogieux, records d’audience, double pages, débats sans fin, reportages inédits… tout y passe. Les fennecs sont définitivement présents dans le paysage médiatique français. Les renards des sables débarquent pourtant en Afrique du Sud avec une confiance en berne (4 défaites d’affilés pour se préparer avant de se rattraper contre les Emirats Arabes Unis, 1-0), et précédés d’une réputation sulfureuse (les deux matches plus qu’houleux contre l’Egypte, 3 cartons rouges en demi-finale de la Can contre… L’Egypte).

Chez TF1, la stratégie est simple. En tant que détenteur des droits télévisuels, la chaîne suivra la sélection algérienne jusqu’au bout. L’incarnation du média de masse en France a revendu 34 matchs à France Télévisions, mais ceux de l’Algérie resteront sa chasse-gardée. Le premier match, Algérie-Slovénie (match pourtant objectivement peu attrayant du point de vue footballistique) a réuni, le 13 juin à partir de 13h30, 3,8 millions de téléspectateurs, pour une part d’audience de 31,6 %. Gageons que le second match, Angleterre-Algérie, prévu le 18 juin à 20h30, promet de très bons chiffres. Enfin, parions que le dernier match, contre les Etats-Unis (le 23 juin), ne sera pas « donné » à France Télévision, même si les fennecs venaient à être déjà éliminés.

Le premier match de la sélection algérienne a été l’occasion pour TF1 de montrer tout ce que les amateurs de football détestent en terme de commentaires sportifs c’est-a-dire mielleux et subjectifs. Certes la première chaîne n’avait pas dégainé l’artillerie lourde : pas de Jean mi-mi et Christian Jean Pierre (Paul, Jacques…) mais Christophe Jammot et Franck Leboeuf au micro. Cela ne nous a pas empêché d’avoir le désagréable sentiment d’être devant un match des bleus et tout son lot de réflexions insipides. Sur la même chaîne, Téléfoot, le dinosaure des magazines de football, n’est pas en reste multipliant les reportages pleins de bons sentiments sur les fennecs (http://bit.ly/cGnpWX).

Du côté de l’Equipe et de la radio RMC, certainement plus d’objectivité, mais tout autant d’envie et de moyens mis à disposition pour parler de cette sélection. Le quotidien le plus lu en France a bien compris les bénéfices qu’il pouvait tirer d’une bonne couverture de la sélection algérienne. S’il n’a toujours pas fait sa Une pour l’instant sur elle, l’Equipe leur accorde une place de premier choix. De nombreuses doubles pages en font ainsi la sélection la plus suivie après la France, mais c’est surtout la présence de deux envoyés spéciaux à Marseille et à Alger, un dispositif inédit, qui marque les esprits. Chez RMC, le constat est le même. La radio « info, talk (et surtout) sport » laisse une grande part de ses « analyses » à la sélection algérienne. Une grande partie des émissions d’RMC étant consacrée aux auditeurs, il apparaît normal que celle-ci soit surexposée du fait de la forte communauté algérienne vivant en France.

La couverture médiatique des fennecs s’explique non pas parce qu’elle a la moindre chance de gagner la Coupe du Monde, mais parce que les individus qui composent cette communauté nombreuse en France sont des agents économiques avec un pouvoir d’achat, et une demande d’information à satisfaire. Cette demande, comme toute demande économique crée son offre et la logique financière qui l’accompagne, aboutissant à cette couverture médiatique importante. Si l’aspect sportif primait, l’Algérie ne serait certainement pas autant sous les projecteurs (en même temps, la France non plus…).

Qu’en est-il de So Foot alors ? Contrairement aux trois médias précédemment cités, So Foot ne se targue pas d’être une référence, une institution, un lieu d’objectivité et de vérité (Mêmes si les autres ne le sont pas, ils s’en donnent l’apparence, TF1 auréolé de sa puissance et incarnation de la vox populi, l’Equipe et sa posture d’expert, RMC et son « combat » anti langues de bois). Au contraire, on y défend une vision personnelle du football incarnée par des journalistes passionnés, et proches de leur lectorat de niche, puisqu’ils le sont eux-mêmes : les foot-furieux. Dans leur ton personnel, teinté de nombreux traits d’humour (coupe de cheveux, et chaussures de mauvais goûts mis au pilori, tacles scandaleux érigés en œuvre d’art, anecdotes connues des seuls passionnés et tournées en dérision comme les caractères de Diva de certains footballers, ou bien les Wags, ces femmes de footballeurs vénales dont on se moque beaucoup dans leurs pages, articles en forme de déclaration d’amour à un joueur, lynchage d’un autre etc. etc. Uniquement des éléments qui ont très peu leur place dans les Média institutionnels) réside leur principale force : créer un lien affectif fort avec leur public par une très forte proximité, dans la parole mais aussi dans l’écriture (vocabulaire argotique du footeux bac+5).

So Foot, Média de niche, a découvert à travers son partenariat avec Libération, les problèmes d’un média exposé à la vindicte populaire. Sur son site, il est en effet rare de trouver des commentaires, cette caractéristique indissociable du web 2.0 (modération ? absence ? suppression systématique des trolls ?), tandis que celui de Libération est plus qu’ouvert à la discussion, les contributeurs ayant même le nom de Libénautes, affichant ainsi le versant communautaire de son positionnement Internet. Par sa notoriété et son spectre d’actualités couvertes, il reçoit beaucoup plus de visites. Une fois la machine lancée, les vigies médiatiques telles que Rue89 se sont emparées de l’affaire et ont mené à la suppression pure et simple de l’article.

Injustice ? Nécessité ? Naïveté de la part du journaliste ? Je vous laisserai en juger. Une chose est sûre, les liens particuliers historiques, culturels, et démographiques entre la France et l’Algérie suffisent à expliquer cet engouement. Rappelons-nous que sa dernière apparition en Coupe du Monde remonte à 24 ans (et les aficionados du football adorent les come-backs, cf. Zizou en 2006). Ce qui est vraiment intéressant dans cette polémique, c’est qu’un groupe de presse comme Libération n’assume pas la publication d’un article dès les premières remontrances (26 commentaires en-dessous de l’article, c’est peu quand on sait le grand défouloir qu’est Internet) par peur du politiquement incorrect. L’aseptisation devient la norme pour les médias institutionnels, et entraîne avec elle la création de toujours plus de médias de niche, où leur audience moins importante justifie et autorise l’emploi d’un ton « impertinent ». Dans cette tendance, Didier Porte et Stéphane Guillon vont sûrement devoir très vite lancer un blog.

Antoine Le Troadec

Quelques mots sur l’auteur :

. Antoine Le Troadec. Il sera bientôt diplômé du Celsa en Communication Marketing et Management des Médias. Actuellement stagiaire au Channel Planning d’EuroRSCG C&O. vous pouvez retrouver ses clins d’œil médiatiques, artistiques, publicitaires et bien sûr footballistiques sur son Twitter http://twitter.com/a_letro

La coupe du monde du Semioblog

A l’occasion de la coupe du monde, le Semioblog a monté une équipe de 11 chroniqueurs qui ont pour mission de regarder ce que la coupe du monde provoque sur la société et les médias. Le Semioblog leur a donné carte blanche pour nous raconter un mois de sport populaire, de rassemblements, de business, de bonheurs et de malheurs.

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One commentOn « Les renards des sables dans les foyers français » par Antoine Le Troadec

  • Quand un journaliste écrit ca : « Ceux qui n’ont pas fait arabe LV2 ont de bonnes raisons de croire que «homme invisible» se dit «Karim Matmour» » ou ca : « Il a des seins, du ventre et un sacré coup d’œil, soit le parfait attirail du videur de night-club », il faut vraiment le vouloir pour ne pas voir le second degrès… A la limite, ok pour des commentaires, mais de là à retirer l’article, Libé ne s’assumerait-il plus?

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