« Les « Samouraïs blue » prêts à en découdre » par Antoine Le Troadec

dans Medias

La légendaire modestie Nipponne serait-elle un trait de caractère national en voie d’extinction ? Nous pouvons légitimement nous poser la question quand l’étonnant sélectionneur Takeshi Okada (déjà une coupe du monde en 98, avec 3 défaites à la clé) annonce à la presse après la défaite du 26 mai contre la Corée du Sud 2-0 : « Nous voulons montrer qui nous sommes. Il n’y pas de raison de changer notre objectif. Nous viserons au moins le dernier carré ». Une demi-finale semble un objectif irréaliste pour les Japonais dont le meilleur résultat est pour l’instant un huitième de finale à domicile en 2002. Je me suis donc interrogé sur ce qui avait pu leur faire changer d’avis.

A coup sûr ce ne sont pourtant pas les qualifications qui ont donné des ailes à la « samouraï blue » (le surnom de l’équipe japonaise, assez incompréhensible de mon point de vue, puisque le bleu n’a jamais été une couleur nationale, en même temps, Corée et Chine jouent en rouge, il fallait bien se démarquer). Finissant deuxième du groupe A de la zone Asie à 5 points de l’Australie, la 45ème nation au classement FIFA affiche en outre des matches nuls peu encourageants face au Bahreïn ou à l’Ouzbékistan. Ce n’est certainement pas non plus l’inadaptation constante de ces pépites aux championnats européens qui lui inspirent cette confiance. Seuls Honda au CSKA Moscou, Hasebe à Wolfsburg, et Morimoto à Catane jouent en Europe, et ceci dans des clubs mineurs. De plus, les dernières sorties face à la Corée du Sud  (0-2), l’Angleterre (1-2), et dernièrement la Côte d’Ivoire (0-2), n’ont rien de très encourageantes. Enfin, il y’a plus rassurant que de tomber dans le groupe des Pays-Bas, du Cameroun, et du Danemark…

Les Japonais doivent en outre faire face à une économie et une société japonaise en crise depuis maintenant une vingtaine d’années. Ralentissement économique depuis l’éclatement de la bulle immobilière à la fin des années 80, baisse de la natalité, explosion du nombre de seniors, la première alternance politique depuis 45 qui se solde par un échec au bout de 8 mois… les facteurs ne sont définitivement pas au vert pour le pays du soleil levant.

Pour bousculer cette situation et ainsi redonner aux habitants de l’archipel de l’honneur, LA valeur fondamentale de ce pays, et du continent asiatique en général, Adidas a imaginé une campagne dithyrambique. La lumière est donc venue du sponsor de l’équipe qui semble avoir donné foi à tout un peuple.

Le clip publicitaire (clic, clic, clic) met en scène Shunsuke Nakamura le numéro 10, et atout numéro 1 de l’équipe nippone. Le spot d’une minute est un concentré de mythologie japonaise. Sous la forme d’un manga très dynamique, haut symbole de la culture pop japonaise qui s’exporte de mieux en mieux, le joueur part en ermite dans la forêt (comme tout bon Samouraï qui se respecte cf Miyamoto Musashi, incarnation de « la voie du sabre ») défier une créature surnaturelle (ici un phénix bleu gigantesque qui parle), qui une fois vaincu lui transmet son pouvoir sur son maillot (tout lien avec les Chevaliers du Zodiaque et leurs armures magiques sont fortuits…). Puis, il est télétransporté sur le terrain où seul, il affronte une équipe mi –hommes mi-démons qu’il vainc par un tir de l’aigle que Tsubasa Ohzora (Olivier Atton le meilleur ami de Tom chez nous) n’aurait absolument pas renié. Bien sûr tout y passe, les filets sont transpercés, le ballon finit en étoile filante, « Impossible is Nothing » etc etc… Cantona peut aller se rhabiller, il a trouvé son successeur, celui-ci est animé et beaucoup plus fort !

Tous les éléments fédérateurs de l’ancienne et de la nouvelle culture japonaise sont réunis dans cette publicité ô combien créative et enthousiasmante, même si je la tourne légèrement en ridicule dans le paragraphe ci-dessus. Plus sérieusement, pour tous ceux qui ont déjà regardé des mangas, ceux de Miyazaki, ou ceux qui faisaient le bonheur du club Dorothée, ils se sont aperçus que le surnaturel n’était jamais très loin de la réalité au Japon, ou plutôt que celui-ci s’insérait dans la réalité. Je m’explique. Le Shintoïsme, qui a servi de socle religieux au Japon, attribue aux éléments de la nature et aux animaux des pouvoirs surnaturels qui dépassent les hommes. Ainsi dans l’imaginaire japonais la figure du phénix est courante, mais aussi celle du renard-démon (reprise dans le manga au succès planétaire Naruto). Les chats sont des ambassadeurs des esprits et ainsi de suite jusqu‘aux Pokemon qui incarnent cette culture populaire d’animaux surnaturels peuplant les forêts, les grottes et les montagnes.

Encore plus symbolique est le pacte passé entre la créature et le joueur. Celui-ci lui confère son pouvoir par un tatouage de son maillot, un peu comme les yakusas se font tatouer des grands dragons dans le dos en signe de reconnaissance et de puissance. Les pactes passés entre la nature et les Japonais sont ainsi nombreux à travers les siècles. Pour se protéger des tremblements de terre très nombreux sur l’Archipel, ils priaient ces divinations. Quand l’invasion mongole fut stoppée par un typhon ils y virent un signe de ces « Kamui » qui les avaient choisis comme peuple préféré. La publicité parvient à faire retranscrire tout ce folklore en 1 minute, ce qui est un tour de force hallucinant.

Ce qui est encore plus intéressant est qu’un occidental comme moi ait pu comprendre tous ces signes, montrant ainsi que le Japon est devenu également un géant du « soft power » : un exportateur de culture. Cette publicité étalée à la face des Japonais déprimés agit comme un booster sur eux. Grâce à Youtube le monde comprend que les produits culturels sont devenus les meilleurs alliés du Japon. Il s’agit tout de même d’un changement fondamental pour un pays qui ne jurait que par ses biens industriels avant. Face à la montée en puissance industrielle et économique de ses voisins, les Japonais veulent affirmer que le chemin pour ses concurrents régionaux les plus sérieux (Chine et Corée du Sud en tête) est encore long avant de devenir une puissance aussi importante que la leur capable d’exporter des biens manufacturés, mais aussi des contes et des légendes.

Tout ceci ne nous dit pas néanmoins comment le peuple nippon, si prompt à s’enflammer et on le comprend vu cette pub, vivra une nouvelle déception si ses fiers Samouraï sortaient par la petite porte au Mondial.

Antoine Le Troadec

Quelques mots sur l’auteur :

Antoine Le Troadec. Il sera bientôt diplômé du Celsa en Communication Marketing et Management des Médias. Actuellement stagiaire au Channel Planning d’EuroRSCG C&O. vous pouvez retrouver ses clins d’œil médiatiques, artistiques, publicitaires et bien sûr footballistiques sur son Twitter http://twitter.com/a_letro

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A l’occasion de la coupe du monde, le Semioblog a monté une équipe de 11 chroniqueurs qui ont pour mission de regarder ce que la coupe du monde provoque sur la société et les médias. Le Semioblog leur a donné carte blanche pour nous raconter un mois de sport populaire, de rassemblements, de business, de bonheurs et de malheurs.

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