« Foot et politique : investissement de valeurs et retournements de situation » par Céline Schall

dans Coupe du monde du Semioblog

Hier, à 10 heures, l’ex-sélectionneur de l’équipe de France Raymond Domenech et le président démissionnaire de la Fédération française de football Jean-Pierre Escalettes ont été entendus à l’Assemblée nationale. Événement exceptionnel ? Juste retour de bâton ? Récupération politique ? Mélange des genres ? Probablement un peu de tout cela à la fois… Car la politique et le foot ont toujours été liés : la première se servant généralement du second pour exacerber les sentiments nationalistes et pour montrer à « l’homme de la rue » à quel point « l’homme politique » est proche de lui (même passion, même attention au match, même maillot, même vuvuzela)… Cette coupe du monde et la « débâcle française » (qui est, rappelons-le, une simple défaite sportive) permettent d’observer la capacité de réaction des politiques face à un imprévu : que se passe-t-il lorsqu’un gravier se glisse dans la chaussure à crampons des hommes politiques, ou autrement dit : que se passe-t-il quand le plan de com’ gouvernemental est mis en danger par les joueurs ? Comment les médias participent-ils de ces joutes politiques via le foot ? Rapide tour d’horizon…

Foot, politique, gloire et beauté… : d’un sport à un objet social

La récupération du foot par les politiques n’est pas chose nouvelle. Dès les années trente, le football est un moyen d’intensifier le sentiment national et un outil de propagande pour les pays fascistes. Hitler notamment, a beaucoup encouragé l’équipe allemande, qui lui servait de support de « relation publique » avant l’heure (source : http://www.euractiv.com/fr/sports/football-tactique-politique/article-128737). De nos jours, les championnats européens et internationaux constituent des événements potentiellement fédérateurs, comme de nouveaux rites païens permettant d’« être ensemble ». C’est également un moyen pour les politiques de séduire l’électeur qui se cache derrière chaque supporter. Beaucoup de philosophes et chercheurs de tous horizons ont d’ailleurs écrit sur la dimension politique du foot (voir par exemple http://akhbar.aljil-aljadid.info/spip.php?article160).

Les enjeux stratégiques qui se cachent derrière ce rapprochement, sont assez semblables aux enjeux du sponsoring d’entreprise : une entreprise ou un groupe, en soutenant un sport publiquement, s’attache à des représentations positives et se situe ainsi dans un système de valeurs profondément identitaire (en interne et en externe). Il y a quelques années encore, sponsoriser du foot aurait été inconcevable, tant ce sport était vu comme « populaire » au sens le moins noble du terme. Pour le dire crûment, Charlie Hebdo parlait alors d’un sport réservé aux débiles mentaux (http://contre-pied.blog.lemonde.fr/).

Mais depuis le mondial de 1998 et l’Euro 2000, tout a changé : le foot est devenu le symbole d’une France unie « Black-Blanc-Beur », modèle de l’intégration à la française et modèle de réussite. Dès lors, le foot français est rattaché à l’idée de combativité, d’esprit d’équipe, de courage. Un documentaire (Des noirs en couleurs de Pascal Blanchard) et plusieurs reportages français et de nos voisins francophones (notamment québécois avec Radio Canada http://www.youtube.com/watch?v=HVv3pXknFec) ont souligné cet utilitarisme du football.

Ce qui n’était qu’un sport est alors devenu le lieu d’investissement de valeurs et de représentations positives qu’il convient dès lors de s’approprier. On se souvient encore des efforts du Président Chirac pour se familiariser rapidement aux us et coutumes du foot et pour pouvoir s’approprier ces valeurs (« Et un, et deux, et trois zé-ro… ! »). Le foot devient alors un objet social, qui engage différents rapports sociaux et l’investissement de représentations variées.

La coupe du monde : une occasion rêvée… de faire rêver !

Plusieurs médias ont souligné qu’en ces temps troublés de crise économique et politique, la coupe du monde était une occasion inespérée pour le gouvernement de faire peau neuve, de se situer dans un système de valeurs positives (et de faire oublier un peu le reste de l’actualité).

Dès lors, les médias se font les relais de cet intérêt marqué pour le foot, de la part de presque toute la classe politique. Le Point du 12 juin désigne par exemple ses bons et mauvais élèves : du côté des premiers de la classe, Martine Aubry et Xavier Bertrand ne manquent pas un match des bleus : « Le patron du parti majoritaire assure que son agenda est bloqué pour les matches des Bleus : « Je ne rate pas une Coupe du monde depuis 1974. » » (voyons le côté positif : Xavier Bertrand a beaucoup de temps libre maintenant).

Bref, ces assidus du foot  soulignent les valeurs simples qui y sont associées : l’être ensemble, la sportivité, la détermination. Le plan de com’ est donc bien huilé : tout le monde est derrière l’équipe de France (un peu moins derrière son sélectionneur, mais c’est une autre histoire) et donc, tout le monde est avec les français et s’approprie les valeurs positives du sport et de cette équipe black-blanc (et plus très beur puisque aucun joueur nord-africain n’a été sélectionné)… Seuls finalement Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont déploré cet engouement pour le foot, dans un style et un objectif résolument différents. Ils déplorent tous les deux l’étalage de l’argent des joueurs. (http://www.lepoint.fr/coupe-du-monde/coupe-du-monde-ces-hommes-politiques-qui-vivent-au-rythme-du-ballon-rond-12-06-2010-466009_120.php)

Et là, c’est le drame…

Mais voilà ! Parfois, il en va des plans de com’ comme des pétroliers en mer : un imprévu et tout tombe à l’eau… L’insulte de Nicolas Anelka, la grève des joueurs puis la défaite française ont fait de l’équipe de France la risée des commentateurs internationaux (et de compatriotes quelque peu chafouins dont j’avoue faire partie). Finalement, les valeurs de sportivité autour desquelles sont construits tous les discours politiques et médiatiques s’effondrent… et la mythologie (au sens de Roland Barthes) aussi !

Mais alors, comment la classe politique peut-elle se repositionner ? C’est là qu’il devient intéressant de faire un petit panorama de nos médias… et ce d’abord pour voir lesquels ont été les plus rapides à se désolidariser. D’une large tête d’avance, on trouve la ministre des sports. Roselyne Bachelot affirme dans l’Équipe du 21 juin (avant la défaite, mais après l’insulte de Nicolas Anelka), que « rien ne sera plus jamais comme avant ». Dans un discours qui restera certainement dans les annales du foot (ou bien des Enfants de la Télé), elle annonce qu’elle s’est entretenue avec les joueurs pour les remotiver, allant même jusqu’à les faire pleurer d’émotion (…). Notons au passage que l’implication de la politique dans le foot prend ici une tournure pour le moins « intense »… Au niveau du discours, celui-ci est d’abord un discours d’encouragement, puis de rappel à l’ordre et aux valeurs (que le gouvernement a justement fait siennes). Sur Sport 24 notamment ou dans le Figaro, elle en « appelle à la dignité » des joueurs : « J’ai eu le capitaine de l’équipe Patrice Evra, il m’a confié qu’ils allaient faire honneur à notre maillot » http://www.lefigaro.fr/flash-sport/2010/06/20/97003-20100620FILSPO00181-bachelot-appelle-a-la-dignite.php.

Au lendemain de la défaite face à l’Afrique du Sud, et donc de l’éviction de la France de la Coupe du monde le 23 juin, volte-face : le discours se fait plus ferme. La plupart des médias relaye le discours de la ministre à l’assemblée, dans lequel elle dépeint l’équipe de France comme une bande de « caïds immatures et de gamins apeurés ». Plusieurs médias soulignent à l’occasion la proximité lexicale de son discours avec celui de Sarkozy sur les banlieues (comme par exemple le JDD du 24 juin : http://www.lejdd.fr/Sport/Football/Actualite/Savoir-raison-garder-202569/).

Ensuite, c’est une déferlante de critiques à gauche comme à droite : pour ne prendre qu’un exemple (au centre), François Bayrou déplore sur France Info « la dérive et le naufrage » de l’équipe et souligne que « les valeurs humaines ne sont pas respectées » http://www.france-info.com/chroniques-l-invite-de-8h15-2010-06-23-francois-bayrou-le-foot-la-politique-et-la-morale-458018-81-188.html. À cette occasion, il accuse l’argent, le star-system et l’absence de morale dans le foot. On remarque que ce sont les mêmes critiques qu’il adressait au Président durant la campagne présidentielle. On le voit ici : le foot est bien l’occasion de se positionner politiquement ; plus qu’un sport ou même qu’une mythologie, c’est un objet d’investissement, porteur de débats sociaux.

Ainsi, lorsque le gouvernement se désolidarise complètement de l’équipe de foot (l’affirmation de valeurs ne se fera pas avec et se fera donc contre), la gauche fait de cette équipe un symbole de l’échec de la politique du Président Sarkozy (et donc, une victime). Et puis, la droite et l’extrême droite récupèrent l’événement pour en faire un symbole de l’échec de l’intégration à la française, ce que Julien Dray (député PS et fondateur de SOS Racisme) déplore : « nous assistons à un règlement de comptes contre la France métissée de l’équipe de 1998 ». (Cette citation a d’ailleurs fait l’objet d’un commentaire intéressant de Marianne : http://www.marianne2.fr/Dray-se-trompe,-l-equipe-black-blanc-beur-est-tres-loin-de-nous_a194358.html.)

Une première : de la récupération à l’ingérence

Roselyne Bachelot annonce ensuite sur RTL les mesures qui « ont été prises » en réaction à ces événements : d’abord, les joueurs ne doivent pas recevoir de prime (la ministre s’approprie d’ailleurs la maternité de cette décision on ne peut plus courageuse par un très conquérant « ça, c’est fait »), ensuite le sélectionneur doit partir (« ça, c’est fait aussi ») et enfin, des têtes doivent tomber : « le dernier acteur de la bérézina, c’est effectivement la Fédération Française de Foot… » et elle demande la démission de Jean-Pierre Escalettes (http://www.rtl.fr/fiche/5943408758/roselyne-bachelot-le-depart-de-jean-pierre-escalettes-est-ineluctable.html). Le vocabulaire est guerrier (bérézina, débâcle, naufrage…), surtout pour qualifier (rappelons-le), un sport !

L’escalade de la récupération politique ira donc jusqu’à l’instigation d’une réunion de crise lundi dernier avec Patrice Evra, Jean-Pierre Escalettes et Raymond Domenech, sur la demande expresse du Président Sarkozy. Et puis, cerise sur le gâteau, le Point annonce la création d’une commission d’enquête parlementaire : « C’est une affaire nationale, car la France a été humiliée » déclare Laffineur, député UMP. Et d’autres de rajouter : « Il faut une commission d’enquête similaire à la commission Outreau »… http://www.lepoint.fr/politique/fiasco-des-bleus-ces-deputes-qui-veulent-une-enquete-comme-pour-outreau-24-06-2010-470021_20.php

Cette comparaison outrageuse montre à quel point les politiques se laissent actuellement déborder par une campagne de communication « douteuse ». Cette ingérence est d’ailleurs dénoncée par les syndicats de joueurs et aussi par la FIFA, qui se renvoient la balle (si je puis m’exprimer ainsi).

Que dire de plus ?

En attendant les énièmes rebondissements médiatiques qui suivront sans doute l’audition de Raymond Domenech et Jean-Pierre Escalettes, que conclure de tout cela ? D’abord qu’il serait temps de revenir aux basics : ce n’est que du foot et qu’une défaite. Ensuite, je ne suis personne pour commenter la récupération politique qui est faite du foot par tous les partis… Je citerais donc simplement un article de Courrier International du 24 juin, qui annonce des répercussions graves à venir pour la société française, de cette récupération politique : « ce n’est pas seulement sur les divas de l’équipe de France que l’hallali va tomber, mais sur les pauvres petits jeunes des cités françaises. Déjà les identitaires irascibles commencent à sortir le microscope pour nous dire que tout cela est la parfaite illustration d’une France coupée en deux ». http://www.courrierinternational.com/article/2010/06/24/les-bleus-ou-la-mort-du-black-blanc-beur. La suite pourrait donc avoir de graves répercussions…

Pour finir, il est intéressant d’analyser dans le détail comment, du point de vue communicationnel, un objet qui ne dit ontologiquement rien ou presque de la société (le foot) peut être investi de valeurs positives un jour, pour devenir un mythe, un objet social, porteur de valeurs à s’approprier en tant que politique. Et puis, comment il peut être soudain constitué en anti-système de valeurs, voire même en symptôme de tous les maux sociaux, … voire même en l’origine des maux sociaux ! Il y aura là de quoi occuper les chercheurs en sociologie et en communication d’ici quelques mois…

Céline Schall.

Quelques mots sur l’auteur :

. Céline Schall. Télévore et radiophile, Céline a soutenu récemment une thèse en sciences de l’information et de la communication à Avignon, qui porte naturellement sur la télévision. En attendant de décrocher le job de ses rêves ou un post doctorat sur les séries télé américaines, elle va tenter de découvrir le monde du foot (monde auquel elle est relativement hermétique) et d’analyser ses répercutions dans les médias.

La coupe du monde du Semioblog

A l’occasion de la coupe du monde, le Semioblog a monté une équipe de 11 chroniqueurs qui ont pour mission de regarder ce que la coupe du monde provoque sur la société et les médias. Le Semioblog leur a donné carte blanche pour nous raconter un mois de sport populaire, de rassemblements, de business, de bonheurs et de malheurs.

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