« Comment j’ai failli apparaître dans « Inception » » Par Philippe Dana

dans Medias

Journaliste et animateur de télévision (« ça cartooon » sur Canal+), Philippe Dana a également été, de 1998 à 2001, l’adjoint d’Alain de Greef à la direction des programmes de Canal+. Il a présenté sur iTélé, un magazine consacré au cinéma. Il est désormais en train de créer sa société de production. Philippe Dana nous raconte avec beaucoup d’humour une aventure qui lui est arrivée l’été dernier, et qui a bien failli le mener au panthéon des plus grandes stars de cinéma.

Tout à commencé dans une petite épicerie du centre ville de Tanger. Amin est régisseur, il est installé à Marrakech et travaille sur les tournages de films, une véritable manne pour le royaume chérifien.

Hitchcock (« L’homme qui en savait trop »), Scorsese (« La dernière tentation du Christ ») et aussi Bertolucci, Zeffirelli, Chabat, Ridley Scott… Tous ces metteurs en scène et beaucoup d’autres ont profité de la lumière, des paysages ou des militaires (« Indigènes ») du Maroc.

Amin, donc, après deux ou trois bières finit par lâcher l’info : L’équipe d' »Inception » est en ville pour poursuivre un tournage entamé à Los Angeles, poursuivi à Paris (avec Marion Cotillard) avant de repartir à Calgary au Canada.

Dirigé par Christopher Nolan, on sait peu de choses sur « Inception » si ce n’est qu’il s’agit « d’un film d’action et de SF contemporain basé sur l’architecture de l’esprit ». Un teaser de 45 secondes est visible sur le net (clic, clic, clic) et le film doit sortir au cours de l’été prochain. That’s all folks!

Mais « Inception » est incontestablement l’un des gros paris de Warner pour 2010. Avec son budget de 200 millions de $, le film coute légèrement plus cher que « Dark Knight ». 15 millions de plus. Une broutille pour le studio de Burbank qui ne refuse rien au talentueux metteur en scène britannique. Sa vision du superhéros de Gotham City, sombre et tourmenté comme dans « Batman begins » a permis d’engranger un milliard de $ de recettes faisant de « Dark Knight » le deuxième film le plus rentable de l’histoire du cinéma( derrière « Titanic » de James Cameron).

A Tanger, peu de signes de la présence de l’équipe si ce n’est une immense tente en guise de bureau de production au port et des panneaux « Oliver’s arrow » (un faux titre, un « fake » pour dérouter les fans) à l’avant des voitures officielles qui stationnent devant l’hotel Minzah. Non loin de là, la place du grand Socco, coeur de Tanger.

C’est là que le futur roi Mohammed V prononça un discours fondateur sur l’indépendance du pays, en 1947, alors même que la ville était zone internationale selon un traité signé avant guerre. Epoque mythique pour la ville du détroit qui vit passer les plus grandes fortunes mondiales et de nombreux artistes, Paul Bowles, Jean Genet et plus tard Allen Ginsberg ou Brian Jones venus comme tout le monde s’asseoir au café Hafa, face à l’Espagne pour boire un thé, et parfois s’énivrer du kif du Rif. Le Rif, c’est aussi le nom donné à la salle de cinéma du grand Socco, réhabilité par une jeune artiste pleine d’énergie, Yto Barrada, pour en faire la « Cinémathèque de Tanger » à la programmation ambitieuse et éclectique.

C’est là que stationnent les camions de « Oliver’s arrow/ »Inception »…

Au Maroc, comme ailleurs, il y a des agents de sécurité qui empêchent le quidam de s’approcher des stars, mais avec tout de même un certain laisser-aller fort sympathique qui me permet en quelques instants de me transporter à Mombasa, Kenya. C’est là qu’est censé se situer l’action du film. Raison pour laquelle les rues du quartier Samarine de la médina ont été investies et transformées par les décorateurs de l’équipe. Impossible de reconnaitre les boutiques de souvenirs ou les cafés. Des affiches électorales ont été placardées sur les murs pour présenter les candidats des élections kenyannes. Toutes les devantures ont été transformées. Disparues les babouches ou planquées au fond du magasin comme les tapis, les lampes ou les lustres en fer ciselé.

Des dizaines de figurants africains ont été recrutés à travers tout le pays. Ils sont sénégalais, gambiens, maliens ou angolais. Tous habillés en costume traditionnel, ils papotent dans les petites rues de la médina tangéroise en attendant le « Moteur ». A l’image, ce sera le Kenya, et rien n’est laissé au hasard pour que le spectateur n’y voit que du feu…

Me voilà donc au coeur du cinéma, mais Je m’y habitue vite. Le sympathique Amin m’a permis de déjeuner avec les techniciens. Ils sont anglais, pour la plupart, à l’exception des cascadeurs, recrutés dans le monde entier. Parmi eux, la « doublure » de Di Caprio, même costume, même allure. Et puis, il y a un français, Jean-Pierre Gay, spécialiste des cascades à moto. Il a déjà travaillé avec Nolan sur « Dark Knight ». Il est au centre du dispositif déployé dans les petites ruelles de la médina. C’est lui qui pilote l’engin qui porte la caméra et qui suit Léonardo di Caprio pour une scène dont j’évalue la durée à quelques secondes au final mais qui va occuper toute l’équipe pendant 48 heures.

Assis sur les marches d’une petite échoppe, « Léo » comme tout le monde l’appelle, attend, seul, indifférent aux allers et venues. Il pianote parfois sur les touches de son téléphone ou bien saisit un micro ventilateur pour se rafraichir le visage. Malgré l’interdiction formelle et le risque d’exclusion définitive du plateau, quelques appareils tentent discrètement de photographier la star américaine. Nolan lui donne quelques indications et… »Action » ! Léo court dans la rue, sur une centaine de mètres, suivi par la caméra. C’est tout pour aujourd’hui mais la scène sera répétée à plusieurs reprises. Christopher Nolan contrôle les images sur un petit moniteur portable. Très calme, sa mise en place est rapide et précise. 17h, fin de journée. En quelques instants, plus aucune trace de la présence de l’équipe, le lendemain matin à 7h, c’est dans un autre quartier que va se dérouler la suite. En attendant, un hélicoptère survole le port et le détroit de Gibraltar pour les vues aériennes.

Ali est propriétaire d’une énorme ambulance. C’est à son bord qu’il voyage à travers tout le Maroc pour proposer son équipement médical de pointe aux équipes de tournage. Récemment, à Ouarzazate, il a sympathisé avec Guillaume Canet avec qui il a joué au poker. Ali est sympa… et il est au courant de tout: « Ils cherchent un figurant européen pour tourner la suite de la scène, ça t’intéresse ? » Me voici donc dès l’aube transporté dans l’immense tente dressée à l’entrée du port. Pris en charge par le chef costumier, venu tout droit de Los Angeles, je suis, en moins d’un quart d’heure habillé d’un costume, coiffé, maquillé et envoyé en voiture vers le café où va se tourner la scène. J’y retrouve les figurants de la veille, les cascadeurs, les techniciens…et « Léo », toujours flanqué de son micro ventilateur, téléphone et doublure lumière. Sans oublier ses parents qui suivent l’acteur régulièrement à travers le monde.

Je suis attablé dans le café, nous sommes une vingtaine dans le même cas. Dans cette scène, Di Caprio entre dans la pièce et échange des coups de feu avec les « méchants » (ne sachant pas grand chose d’autre du film, c’est ce que je vois objectivement). A ce moment, nous devons nous jeter au sol, nous couvrir les oreilles et nous planquer du mieux possible.

Il est clair que cette scène très « physique » pour moi justifie mon cachet de 800 dirhams ( 70€). Je sens aussi que dix ans apres « Au coeur du mensonge » de Chabrol ou je donnais la réplique à Valeria Bruni et Sandrine Bonnaire, ma carrière de comédien est en train de décoller. Pendant la mise en place, je réfléchis au choix d’un agent qui pourrait négocier pour moi des cachets faramineux puisque, tout de même, j’ai tourné dans une super production…

Patatras, c’est vers moi que se dirige l’assistant réalisateur : « You cannot stay here, Thank you… ». Il me faudra quelques instants pour comprendre que ma place est trop proche d’un caisson dans lequel viennent se loger les balles en plâtre tirées par mon collègue Di Caprio. Je dois être remplacé par l’un des fameux cascadeurs. Fin de tournage. L’usine à rêve va continuer sans moi.

Philippe Dana.

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