Cuisine et télévision, une relation presque parfaite ?

dans Télévision

Si culinaire et télévision entretiennent d’étroites relations depuis plus de cinquante cinq ans en France, les programmes ont cependant beaucoup évolué en cinq ans, montrant qu’il existe de nombreuses autres façons de mettre en scène l’art et la manière de faire la cuisine. D’un programme tel que Oui chef sur M6, en 2005, qui mettait en scène un jeune chef cuisinier, Cyril Lignac, qui avait pour ambition de monter son propre restaurant devant les caméras, à Fourchette et sac à dos, émission diffusée sur France 5 à partir de 2007 et dans laquelle on suit Julie Andrieu dans des aventures culinaires à travers le monde, en passant par Master Chef depuis le mois d’août dernier sur TF1, on ne compte plus les différentes façons de raconter la cuisine à la télévision.

Parmi ces émissions, Un dîner presque parfait est un programme qui connaît un grand succès depuis son démarrage au début de l’année 2008 sur M6

Pour sa première diffusion, le 11 février 2008, Un dîner presque parfait a attiré l’attention de 1,4 million de téléspectateurs pour 8,6 % de part de marché. Au fil des semaines, l’émission a enregistré une hausse d’audience et plus particulièrement auprès des « ménagères de moins de 50 ans ». L’émission est devenue progressivement leader auprès de l’ensemble des publics de moins de 50 ans. Pour la première fois de son histoire, l’émission a permis à M6 de se positionner en première place des audiences à 18 heures au mois d’avril 2008, lui donnant même l’occasion d’enregistrer sa meilleure performance depuis la diffusion de Loft story 1. De fait, TF1 a revu sa programmation à cet horaire car même un programme tel que Star Academy n’a pu venir à bout du succès d’Un dîner presque parfait qui (en septembre 2008) faisait non seulement une meilleure audience que l’émission de télé-réalité phare de TF1, mais en plus, battait des records en terme de parts de marché sur les téléspectatrices. Le succès d’audience de l’émission d’M6 est en ce sens une réussite idéale puisque il permet de toucher la cible commerciale des « ménagères »,  celle visée par les annonceurs.

Forte de son succès, l’émission se décline également en prime-time, avec la rencontre des champions (mettant en compétition les meilleurs candidats de l’année), ou encore en se déroulant dans un camping. L’émission se décline également en livres, qui reprennent les concepts de l’émission et qui ont pour ambition de permettre au lecteur de devenir un « hôte d’exception ».

Le récit du goût

A travers sa succession de plans et les mouvements de caméra, l’émission est très dynamique. Par exemple, dans la présentation de la ville dans laquelle se déroule l’émission de la semaine, les plans sont courts (deux secondes en moyenne), et composés de zooms rapides, de panoramiques ou de travellings qui se succèdent rapidement. Ainsi montées, les images racontent une ville, et d’autres récits se superposent tout au long de l’émission. Si cette prétention au récit (au sens d’un système narratif de faits mélangeant les genres pour tendre vers le divertissement) n’est pas neuve, la succession de récits présentés dans Un dîner presque parfait dévoile une rhétorique télévisuelle qui empile plusieurs récits et M6 se pose en grand ordonnateur des différentes histoires qui bien entendu se recoupent.

Après avoir montré (à grands traits) la ville, l’histoire est résumée telle qu’elle s’est déroulée depuis le début de la semaine, puis la vie des candidats est décrite. De ce point de vue, l’émission s’attache à quelques détails de la vie des personnes, notamment de leurs passions ou de leurs centres d’intérêt. Chaque épisode raconte la journée du candidat qui reçoit. Depuis les courses jusqu’au repas, en passant par la préparation des plats et la décoration de la table, il s’agit pour le téléspectateur de suivre le récit de la journée. L’accent est mis sur la préparation des mets, ce qui permet aisément de donner des conseils culinaires. D’ailleurs, le ton pédagogique de l’émission se retrouve à d’autres moments : souvent, la voix-over masculine ne fait que répéter ce que l’on peut voir à l’image, comme pour permettre au téléspectateur d’éventuellement faire autre chose que de regarder la télévision. N’oublions pas que cette émission est diffusée en fin de journée, moment où, si la télévision est allumée, le public a souvent autre chose à faire que de regarder exclusivement la télévision. En ce sens, Un dîner presque parfait est une émission « facile à regarder », qui s’écoute autant qu’elle se regarde. Enfin, pour que le téléspectateur ne s’y perde pas, le récit met l’accent sur la chronologie. Très régulièrement, c’est le candidat qui donne l’heure, avec une phrase du type : « il est 15 h 30, je suis dans les temps », ou encore « ouh là, là, il est 18 h 30, je suis en retard ».

Extrêmement didactique, la mise en scène du récit a également pour intention de garder le téléspectateur en haleine. Avant chaque page publicitaire, la voix-over explique ce qu’il va se passer après, et elle est accompagnée d’images qui donnent envie au public de rester : « Dans la deuxième partie de l’émission, le monde se met à tourner à l’envers, (la candidate) va commettre quelques maladresses (…) que va-t-il se passer d’autre ? Ah, ah ! Mystère ». S’il n’est pas nouveau, cet accent sur le narratif a cependant pris de l’ampleur à la télévision, et Un dîner presque parfait en témoigne. Comme l’a montré Barthes, les récits sont innombrables et peuvent prendre des formes très différentes (« presque infinies »). Désormais, le récit prends des formes encore plus multiples, allant jusqu’à s’immiscer dans le discours politique comme dans celui de la marque ou du management etc. Ce récit à tout prix s’affirme dans tous les types d’émissions de télévision, tout d’abord dans les programmes de télé-réalité, mais aussi plus largement dans les émissions de flux.

Le téléspectateur est alors comme « pris par la main » au moyen de ces différents récits, il peut en prendre et en laisser, s’attacher à une situation ou un personnage. L’intérêt de cette mise en récit est qu’il peut provoquer une forme d’attachement aux candidats (qui sont construits tels des personnages), et inviter le téléspectateur à rester pour savoir ce qu’il va se passer, et si son candidat favori va remporter le jeu.

Un jeu pour remplacer les conseils des spécialistes

En incitant chacun à donner son opinion sur les recettes et en permettant aux candidats de donner des conseils culinaires, Un dîner presque parfait place tous les participants sur un même rang : celui de spécialiste. Avec ce programme, nous sommes loin de l’émission de Raymond Oliver qui possédait le savoir absolu sur son art culinaire. Cette émission pose le non-spécialiste au centre de son dispositif et c’est lui qui va dispenser son savoir. Les personnes qui participent à l’émission doivent ressembler au maximum au téléspectateur lambda, afin de provoquer l’adhésion du public et pour que ce programme réunisse l’audience la plus large possible. D’ailleurs, en diffusant des appels pour que les téléspectateurs participent à l’émission lorsque le tournage se déroulera dans leur ville, Un dîner presque parfait développe l’idée selon laquelle tout le monde peut participer. Ce principe est pleinement apparu en 2001, avec la création de Loft Story également sur M6. Loana et ses camarades de l’époque représentaient un nouveau type de participants à des émissions de télévision : ils portaient en eux l’image du public visé par la chaîne et semblaient tout droit sortis de leur salon pour entrer dans la lucarne. Ce que disait M6 alors était : « Ces jeunes représentent les jeunes aujourd’hui, ils pourraient être vous ». À la suite du Loft, les émissions de télé-réalité ont toujours mis en avant le fait qu’il suffisait d’exister pour prétendre pouvoir participer à ces émissions. C’est sur ce principe qu’Un dîner presque parfait, invite le téléspectateur non seulement à participer, mais pratiquement à animer l’émission.

L’une des différences avec les programmes de télé-réalité (au-delà du fait que nous ne sommes pas dans une longue temporalité – une ville par semaine – et que l’on ne parle pas de vie privée), est que cette émission ne se déroule pas sur un plateau spécifique, mais chez les participants eux-mêmes. Comme c’est le cas dans Maman cherche l’amour, Super Nanny ou Il faut que ça change, sur M6 également, Un dîner presque parfait se déroule « à la maison ».

Dans la lignée du succès du journal de 13 heures de TF1, l’univers télévisuel se positionne désormais le plus souvent à partir du local au détriment du global, et préfère le témoignage à la place de la parole de l’expert. En ce sens, Un dîner presque parfait met en valeur une logique de proximité qui nous dirait que la parole du voisin a plus de force que celle d’un spécialiste puisque ce voisin est « comme nous », et qu’il a déjà vécu ce dont il parle, comme si la reconnaissance ne nécessitait plus de connaissances avérées et que tout pouvait se juger à l’aune du vécu.

Du point de vue de son genre, Un dîner presque parfait se situe donc, non seulement comme un parent (certes éloigné) de la télé-réalité par son intérêt pour l’intimité des individus dans leur quotidien, mais également comme un jeu. La question culinaire existe bien, mais elle se raconte dans un esprit ludique, et il est même possible de jouer avec.

La place de l’individu dans la stratégie de programmation

L’émission est diffusée à un horaire stratégique, 17 h 50, heure à laquelle les enfants sont rentrés de l’école et lorsque les familles se retrouvent. Et c’est bien d’un programme familial qu’il s’agit, Un dîner presque parfait est à ce titre une émission représentative de la chaîne qui la diffuse, M6 se posant identitairement comme une chaîne familiale, avec des émissions destinés au plus grand nombre, telles que Super Nanny ou C’est du propre, qui font partie des programmes dits de télé-coaching, et s’adressent directement aux familles en leur prodiguant des conseils.

Il ne faut cependant pas se leurrer, et garder en tête que si la cible est familiale, il s’agit d’abord de s’adresser à des individus considérés du point de vue marketing comme des consommateurs. Il est autant question de l’individu que du groupe, qui sont toujours présentés à travers des instants heureux.  Car si Un dîner presque parfait met en scène un individu seul dans sa cuisine, c’est toujours lorsque cette personne prépare avec plaisir des plats pour recevoir. Non seulement cette situation a certainement été vécue par les téléspectateurs, (et elle peut donc les renvoyer à eux-mêmes), mais elle renvoie également à un esprit de convivialité. Fondée sur le modèle de l’invitation et du « savoir recevoir », cette émission parle de (et à) l’individu (consommateur), mais le place toujours au cœur du groupe, dans une relation agréable et heureuse, sans problèmes graves.

Dans cette société de la performance dans laquelle il faut impérativement tout gagner, les chaînes de télévision se proposent de prendre le relais des institutions et d’agir directement sur la vie d’individus, toujours présentés comme ayant des failles ou des défauts qu’il faut corriger. Plus ludique que les programmes de télé-coaching, Un dîner presque parfait reste cependant dans cette lignée, celle de l’individu au centre. Pour preuve, même lorsque l’individu a un conjoint ou des enfants, il leur est demandé de quitter le domicile pour toute la durée de l’enregistrement. C’est l’individu en tant que personnalité capable de recevoir, de conseiller et d’animer une soirée qui est mis en avant, jamais la cellule familiale. Et cet individu possède un pouvoir de consommation. En ce sens, Un dîner presque parfait offre, un espace idéal pour le marché publicitaire. Dans cette émission, dans laquelle on parle d’intérieurs, de plaisir de la nourriture et du bonheur de recevoir, nous sommes en plein cœur de l’univers de la consommation décrit par la publicité.

Un dîner presque parfait mène logique des programmes issus du marketing à son paroxysme : tout ce qui est vu dans l’émission peut se retrouver dans les publicités : du jambon, de la soupe, des fromages, des yaourts bons pour la santé, des crèmes dessert, du chocolat, etc. Le 27 octobre 2009, le sponsor de l’émission et enseigne de la grande distribution Super U s’offre même une publicité, dans laquelle il s’agit de reprendre les codes de l’émission elle-même. Une jeune femme reçoit un coup de téléphone d’une amie, qui la félicite pour son dîner, et lui demande la recette de sa sauce à l’échalote.

Entre Un dîner presque parfait et les espaces publicitaires qui l’entourent, tout se présente à l’aune du plaisir et du bonheur partagé. Et dans les deux cas, ce sont les produits et leur agencement qui procurent du plaisir.Publicité et programmes finissent désormais par se confondre puisque d’un côté comme de l’autre, tout se règle en un clin d’œil.

Télévision et culinaire un avenir presque parfait ?

Culinaire et télévision sont pris dans un paradoxe. Ils sont à la fois voués à se rater, puisque les matériaux signifiants de l’univers culinaire ne peuvent se dire pleinement et qu’il manque les sensations telles que l’odeur, le toucher et le goût en général, qui appartiennent à l’expérience du sensible, mais ils ont aussi tout intérêt à se rencontrer. Car si la télévision produit tant d’émissions sur le culinaire, c’est non seulement parce qu’il touche tout le monde, qu’il est un élément du quotidien, mais aussi parce qu’en mettant en scène les aliments et ses plaisirs, les chaînes offrent un espace convenant parfaitement aux annonceurs. Désormais, la grille des programmes d’une chaîne se dessine de manière à proposer au marché publicitaire les lieux les plus adéquats, et les publicités sont comme des réponses aux émissions diffusées, gommant de plus en plus la frontière entre les programmes et la publicité.

(Vous pouvez retrouver la version complète de cet article dans la revue « Communication et langages » n°164, La médiatisation du culinaire).

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