De quoi l’usage excessif du terme « influenceur » est-il le signe ?

dans Culture et Société, Internet, Medias

Cela fait un moment qu’un terme est devenu terriblement à la mode, ils s’agit de la notion d’influenceur : influenceurs médiatiques, influenceurs dans l’univers de la mode, nouveaux influenceurs, et bien entendu « blogueurs influents ».

Le terme est partout, utilisé en tout, et je me suis moi-même vue utiliser cette notion lors d’une communication scientifique dans un colloque le mois dernier. C’est à cette occasion que je me suis rendu compte que cette notion, comme toutes celles qui sont terriblement à la mode, n’était pas vraiment définie, du moins dans les usages courants qu’on peut en avoir, et qu’elle servait à tout décrire, et donc, nécessairement, à ne rien décrire.

Sur le web 2.0, et notamment sur Twitter, le terme est régulièrement usité, le jeu étant pour un certain nombre d’usagers de se la mesurer (l’influence). Cette fameuse influence passe par un certain nombre de critères, comme le nombre de « followers », mais pas seulement. Sur les blogs que je visite et que j’affectionne, de plus en plus d’articles se penchent  (avec différentes approches) sur la question. Le blog d’Emilie Ogez, celui de Jeremy Sahel, ou celui d’Emery Doligé témoignent des nombreux discours sur ce point.

Il n’est pas question pour moi ici de tenter une énième définition de ce que recouvre aujourd’hui la notion d’influenceur, mais d’observer à quel point ce terme est devenu « mainstream » (encore un terme à la mode, d’ailleurs), et de poser la question suivante : De quoi l’usage excessif du terme d’influenceurs est-il le signe ?

. Tout d’abord, il témoigne du fait que nous sommes dans un univers de la compétition, et à de nombreux niveaux. Il s’agit d’un culte de la performance, et il faut vendre le plus de livres, faire le plus d’audience, être le premier dans son domaine, si possible en inventant des tendances, qui vont influencer la société.

. Il montre également une véritable redistribution des cartes dans l’univers médiatique : les médias traditionnels ne sont plus en possession de tous les pouvoirs, et le web 2.0 permet une émergence de nouveaux personnages (souvent appelés influenceurs), qui expriment leur expertise à travers Internet, leur blogs et les réseaux sociaux. Le web est bien évidemment au cœur de la question, il permet, dans un idéal (parfois utopique) de prétendre à un certain degré d’influence.

. Il est le signe d’une personnalisation accrue : ce ne sont plus vraiment les institutions qui parlent, mais les hommes qui la font. Ce n’est plus Universal Music, c’est Pascal Nègre, ce n’est pas Médiapart, c’est Edwy Plenel. Ce qui compte, c’est que le « je » s’exprime, et non le « nous ». C’est également le cas de la sphère politique, comme l’a montré habilement Thierry Do Esposito.

. Il y a par ailleurs une confusion linguistique : sous le terme d’influenceur (et le film publié sur le blog d’Emery en témoigne), on trouve finalement énormément de personnes devenues célèbres par un moyen ou un autre, qu’il s’agisse de stars de la chanson ou du cinéma. Même Marylin Monroe aurait fait partie de cette catégorie.

Dans le fond, cet usage excessif du terme « influenceurs » témoigne de la transformation de l’univers médiatique que nous sommes en train de vivre. Il sert à qualifier ceux qui parlent, qui s’adressent parfois à un public spécifique, à d’autres moments au plus grand nombre, mais toujours à travers une parole individualisée. En ce sens, la notion d’influenceur est le signe de cette « société d’individus » dans laquelle nous évoluons, et où le « moi » a plus de valeur que le « nous », où l’individu parle aux individus, ce qui doit nous inviter à penser autrement la notion de communauté. Loin d’être morte, cette notion a considérablement évolué en quelques années, comme nous le montrent les réseaux, les blogs et ceux qui les font, dont certains sont des… influenceurs.

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8 commentsOn De quoi l’usage excessif du terme « influenceur » est-il le signe ?

  • Je me demande si « influenceurs » n’est pas seulement le nouveau terme pour « leader d’opinion » et « prescripteurs »… autant dire pas une découverte pour toi et tes confrères… La nouveauté étant que le web mémorise les chemins de diffusion, l’on peut repérer plus facilement le lieu « où vous l’avez lu en premier » et cela devient un but à atteindre et « influenceur » une qualité à acquérir. Triste course! Fort heureusement c’est toujours la création qui change le monde, avant son relais 🙂

  • Bonjour,

    je partage globalement cette belle analyse : compétition, performance, individualisme, individualité… bien vu !

    Quant à la redistribution des cartes, oui et non. 🙂

    Je pense qu’il faut voir ce phénomène comme l’armée américaine s’offrant les services des éclaireurs parlant Sioux ou Cherekee dans la conquête de l’ouest.

    Les influenceurs sont ces éclaireurs qui profitent à titre individuel de leur pouvoir supposé d’intermédiation.

    Il y a aussi une fonction de tremplin des talents via les nouveaux outils. le système d’ascension sociale s’ouvre un peu plus (pour ceux qui en maîtrisent les rouages-, ce qui revient à favoriser les plus favorisés socialement)

    La « nouvelle donne » est pour une grande part une utopie comme je le rappelle ici http://www.mediaculture.fr/2010/09/04/nouveaux-medias-une-nouvelle-classe-dominante/

    Cordialement

  • Moi j’y vois aussi un goût pour les choses occultes, secrètes. L’influenceur est censé posséder un pouvoir occulte. On ne sait d’où il tient cette influence. Pourquoi est-il si influent? Comment fait-il se mouvoir les autres?
    A la différence du pouvoir, violent, évident, l’influence est discrète, diluée. Elle n’en est que plus fascinante.

  • « et où le « moi » a plus de valeur que le « nous » »
    => punaise, moi ça ça me fout sacrément les boules. une société ou l’individualité, et l’égotisme serait roi ?

    juxtaposé à ça : « où l’individu parle aux individus, ce qui doit nous inviter à penser autrement la notion de communauté. »
    j’ai vraiment tendance a me dire que l’article glorifie cette individualisme exacerbé de la part des « influenceur ».

    l’individu qui parle aux individus, je suis pour, car justement, la dedant il y a du « nous ». j’ai un peu plus de mal avec le coté « moi » redimensionnée.

    et si le prochain terme à la mode était le « partageur » ?

  • Je souscris complètement en ce que tu décris ! Néanmoins la notion même d’influenceur laisse penser que le ‘moi’ actuel ne se décline plus comme une entité unique et compacte, mais se décline dans ce qu’il n’est pas (le sens nait des différences observe Barthes à la suite de Saussure), c’est-à-dire dans l’entre-deux des relations. La notion d’influence met plus l’accent sur la relation (et sa nature orientée et ascendante) que sur l’unité du terme de la relation (le relata dirait encore le linguistique en souriant!). Autrement dit, l’influenceur fait système au sens où le système est constitué d’unités mises en relation les unes avec les autres pour former un état d’équilibre. Et voilà comment on retrouve la notion de communauté dont tu parles à la fin, où l’individu est envisagé davantage dans ses relations de solidarité et de dépendance aux autres et non comme une substance à part entière. Tiens, tiens, ne retrouvons-nous pas une grille structuraliste pour expliquer ce phénomène ? 😉 Je t’embrasse !

  • + 1 avec meline…A l’heure du web 2.0 et avant celle-là à l’ère des forums, il y a toujours sur Internet des communautés influentes qui visent à favoriser le consensus et elles sont assez puissantes.

    Quand aux individus influenceurs je n’y crois pas vraiment, je pense que c’est une illusion de croire qu’un individu peu en influencer bcp bcp d’autres et que c’est surtout une manière de prendre les gens pour des moutons sans libre arbitre qui auraient besoin d’avoir un maitre à penser pour savoir comment vivre 😉

    En fait, je crois et surtout j’espère que cette notion est surtout un terme marketé par certains qui ont besoin de se sentir puissants ou de faire croire à des marques qu’ils le sont / que d’autres le sont…Mais dans la réalité que ce soit sur Internet ou ailleurs la véritable influence vient souvent du groupe ou de la communauté et du consensus.

    C’est peut être cette notion, difficile à maitriser, qui faire peur aux marketeux : il est en effet plus facile de s’adresser à un seul influenceur très fort et soit-disant assez puissant pour contaminer le reste de sa communauté plutôt que de s’adresser à pls membres d’une communauté simultanément et de les amener au consensus…c’est aussi bcp plus facile à vendre 😉

    Maintenant le fait que ce terme se répande c’est aussi une façon pour le vieux monde de se rassurer sur un fonctionnement hiérachique social ancien avec des dominés et des dominants. L’influenceur serait le dominant du 21ème siècle. hors je ne pense absolument pas que la notion d’influence online et de communauté soient corollaire d’une société à hiérarchie verticale à l’ancienne bien au contraire : ce que permet le net et les nouvelles technos en général c’est d’abolir les frontières et de donner la parole à chacun…

    Alors pour moi l’influenceur c’est juste un pantin que certains agitent par peur d’une société horizontale ou un gamin de 12 ans doué en PHP peut tenir tête à un ingénieur de chez IBM sur un forum ou un blog. spécialisé…

  • Pingback: Trafic d’influence « CRISS CROSS ()

  • Je rappelle que j’avais traité de ce sujet dans un billet très enlevé
    http://morisset.wordpress.com/2010/05/31/arreter-de-se-regarder-le-google/
    Je n’ai malheureusement pas l’influence des blogueurs mentionnés plus haut. (snif)

    Et je rappelle que « flu » en anglais veut dire « grippe ».

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