La presse quotidienne nationale boude Wikileaks, par Mathias Alcaraz

dans Internet, Medias, Presse écrite

Julian Assange, cofondateur de Wikileaks

Wikileaks ne passionne pas les journaux français. La phrase est dite, dure sévère, confirmant l’exception française, rare grand puissance européenne à offrir un écho réservé aux 250 000 câbles diplomatiques révélés par le site américain il y a quelques jours. L’annonce de ses milliers de documents secrets aurait pu faire un énorme boom, un Watergate à l’échelle de la diplomatie mondiale. Pourtant, si la télévision s’est décidée à en parler, il n’en est pas de même pour nos titres de la presse quotidienne nationale.

Alors que le Der Spiegel, le Times et El Pays sont suivis dans leur pays, en France, le Monde est bien seul. Partenaire de Wikileaks depuis l’année dernière, le quotidien a fait la démarche de décrypter les données mises à sa disposition, les fameux State Logs qui contiennent ces informations qui apparaissent ces jours-ci au JT. Pourtant, les lecteurs du quotidien de référence font la moue. Dans les commentaires du site, les internautes abonnés critiquent sévèrement le travail des journalistes du Monde, les accusant à tour de bras de faire du « Voici de la politique », de s’intéresser à un néant, de légitimiser les sources d’informations illégales.

Pourquoi tant de violence envers le journal français ? Plusieurs raisons viennent expliquer ce rejet : d’abord, la crise de confiance envers les journalistes qui n’a jamais été aussi grande, ensuite le rachat il y a peu du Monde par le groupe BNP-Paribas, qui a laissé un goût amer dans la bouche des aficionados du titre. Dorénavant, les lecteurs se jettent sur la moindre occasion de critiquer ce journal qui « descend très bas », comme l’indiquent les commentaires peu flatteurs qui accompagnent les dossiers Wikileaks, cibles rêvées pour exprimer son désaccord avec la ligne éditoriale du Monde.

Mais on en oublie un détail important : 250 000 données brutes sont-elles 250 000 informations ? Pas forcément, puisque celles-ci sont délivrées brutes, inaccessibles au lecteur lambda qui ne sait pas déchiffrer les câbles diplomatiques. Que l’on soit d’accord ou pas avec la diffusion d’informations, on ne peut nier que l’équipe du Monde a bel et bien accompli un travail d’analyse journalistique important, permettant de dégager de l’information de centaines de milliers de données brutes.

Du côté des autres grands titres de la presse quotidienne nationale, la condamnation est quasi-unanime. Il faut aller chercher du côté de sites comme Rue89 pour avoir l’information, et éviter Le Figaro, La Croix ou encore Libération. Laurent Joffrin a en effet déclaré que « dans un monde traversé par des conflits violents, un Etat (…) a le droit de conserver ses secrets de défense, de discuter avec ses alliés ou ses adversaires dans la discrétion et même de monter certaines opérations spéciales ». De son côté, Pierre Rousselin, du Figaro, écrit qu’il s’agit d’un « acte de malveillance caractérisée (…) un exhibitionnisme inquiétant« , ajoutant qu’ « une fois de plus, les ayatollahs de la transparence s’égarent et trompent leur monde ». A la rédaction de La Croix, la punchline est de mise : « La transparence absolue est un leurre ». En désaccord total avec la position de Wikileaks,  les quotidiens ont pris la décision de ne pas analyser les textes et de se contenter d’en décrire l’impact. Une façon de ne pas prendre part au débat.

L’affaire Wikileaks ne semble pas prête d’être terminée : on peut déjà lire les réactions des politiques dans la presse, et Julien Assange, fondateur du site, annonce pour bientôt la sortie de documents ciblant une grosse banque américaine, documents pouvant « donner lieu à une enquête », selon ses termes. Enfin, pour ce qui est de définir si Wikileaks est un apport considérable ou un ennemi de la démocratie, c’est à vous d’en juger. C’est à vous de vous faire une opinion, comme le disait Noam Chomsky, « vous n’avez qu’à ouvrir la presse cette semaine ».

Mathias Alcaraz.

A lire aussi

DMPP #3 – Politique People

Pourquoi les politiques dévoilent-ils leur vie privée ? Pourquoi on vole leur intimité, depuis quand ça existe et comment

En lire + ...

DMPP #2 Pourquoi on regarde la télé-réalité (ou pas) ?

Pourquoi votre maman, votre voisin, votre fils, ou vous-même regardez la télé-réalité ? Hein, pourquoi ? Retour sur 15

En lire + ...

« Des médias presque parfaits », pour un droit de citation

Bonjour à tous, Comme vous l’avez vu, notre première vidéo de #DMPP au sujet de la télé qui parle

En lire + ...

One commentOn La presse quotidienne nationale boude Wikileaks, par Mathias Alcaraz

  • Bonjour,

    Je voudrais juste corriger une petite erreur de l’article : Le Monde n’a pas été racheté par la banque BNP-Paribas, mais par un trio d’actionnaires, surnommé BNP par la presse d’après les initiales de leur patronyme, Pierre Bergé, Xavier Niel et Mathieu Pigasse.

Laissez un commentaire :

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Mobile Sliding Menu