Manipulation et médias en Tunisie, récit d’une expérience

dans Medias, Vie politique et medias

Pour Kamel, Hichem et Dalil

Les événements qui ont bouleversé la Tunisie ces derniers jours m’ont donné envie de raconter ici (une fois n’est pas coutume) quelque chose de personnel, et qui explique les raisons pour lesquelles j’ai décidé de faire le métier que j’exerce aujourd’hui.

C’était en été 1990. Pour gagner un peu d’argent tout en passant un été agréable, j’étais en Tunisie pour les mois de juillet et août, en tant qu’animatrice dans un hôtel club entre Sousse et Monastir. Je passais donc deux mois au soleil, donner des cours gym au bord de la piscine à des Allemands fiers de leurs coups de soleils, à organiser des tournois de volley-ball pour des Hollandais qui jouaient pour gagner, ou des tournois de pétanque pour des français qui pariaient l’apéro, et à faire des spectacles le soir pour des touristes fatigués de leur journée à se dorer sur la plage. Je passais beaucoup de temps avec les Tunisiens qui travaillaient à l’hôtel toute l’année, et certains d’entre eux sont devenus des amis et le sont restés.

Ce qui était passionnant, pour la jeune fille que j’étais, c’était ce mélange culturel. Mes amis Tunisiens m’ont appris à reconnaître la nationalité d’un touriste en regardant simplement ses chaussures ou sa démarche, j’ai appris à compter dans toutes les langues pour pouvoir arbitrer les matchs de volley, et j’ai même fini par comprendre l’allemand ou l’italien sans les avoir jamais appris. Et puis, pendant mon séjour, le 2 août précisément, l’Irak a envahi le Koweit. L’étudiante que je n’étais pas encore essayait d’y comprendre quelque chose, mais ce n’était pas évident, je n’avais pas accès aux médias européens, et manquais de temps pour faire une véritable recherche d’informations. Les seuls moyens que j’avais, pour comprendre cet événement, étaient de parler avec mes collègues Tunisiens, et de lire la presse du pays, et notamment le fameux journal « La presse », dont tout le monde parle en ce moment. Tout y était très bien expliqué : il était naturel que l’Irak envahisse le Koweit, puisque ce pays appartenait à l’Irak. C’était une question historique, et Sadam Hussein ne faisait finalement que récupérer son bien. La plupart des Tunisiens que je fréquentais répétaient les propos des médias Tunisiens, eux-mêmes n’ayant pas d’autres sources d’informations. Nous passions nos journées entre la piscine et la plage, mais nous sentions très bien qu’il se passait quelque chose, et que l’histoire était en marche.

En rentrant en France, du haut de mes presque vingt ans, j’étais pro-irakienne, et cela me semblait naturel. J’ai discuté avec ma mère, qui s’intéressait beaucoup à l’histoire et à la politique, j’ai parlé avec mes amis, puis j’ai regardé la télévision française, écouté la radio, lu la presse. En l’espace de 24 heures, mon cerveau a été retourné une seconde fois, et je suis devenue pro-américaine. Les convictions que j’avais acquises étaient complètement transformées, et j’étais étonnée de pouvoir changer d’avis à ce point et aussi vite. Nécessairement, cela m’a fait prendre du recul et j’ai questionné les raisons d’un changement aussi brusque, et aussi facile.  Certes, je savais que les médias Tunisiens n’étaient pas libres, mais leurs explications étaient si claires et si limpides que leurs propos coulaient de source. D’un autre côté, en constatant l’ampleur du phénomène du côté des médias occidentaux, j’ai commencé à comprendre ce que pouvait signifier le fameux terme « manipulation ». Et je n’ai plus jamais regardé les médias de la même manière.

L’hiver suivant, il y a eu la fameuse « guerre du Golfe », et l’ampleur médiatique du phénomène n’a fait qu’exacerber mon goût des médias, qui existait déjà auparavant, mais qui avait eu besoin de cet événement pour prendre tout son sens. Les directs depuis les hôtels, l’antenne pendant des journées entières, j’étais fascinée par la couverture médiatique, et c’est à ce moment que j’ai vraiment ressenti le besoin de comprendre et d’analyser les médias. Lorsque j’ai commencé mes études en communication à l’automne 1991, le premier exposé que j’ai fait était donc consacré à l’analyse médiatique de la guerre du Golfe.

Ce que je veux dire, par ce simple témoignage, c’est que cette expérience m’a permis de me rendre compte que la question de la « manipulation » médiatique est une question délicate, et qu’elle pouvait s’exercer dans les deux sens. Depuis cette époque, je prône l’idée selon laquelle dire que les médias nous manipulent ne signifie rien, et qu’il est préférable de les analyser en profondeur pour les comprendre. Lorsque j’explique à mes étudiants qu’il est essentiel de connaître le contexte pour pouvoir appréhender les médias, c’est aussi à cette expérience que je fais référence.

Je n’ai jamais été fascinée par les médias, je suis par contre fascinée par le pouvoir qu’ils peuvent exercer. Si je ne m’en rendais pas compte à l’époque, il est évident que cette expérience a changé ma façon d’appréhender les choses, et a décidé des études, puis de la carrière que j’allais faire plus tard. Et lorsque je regarde les événements de Tunisie, je ne peux que me rappeler de ce pays que j’aime et auquel je crois, car je sais ses habitants modernes, et je sais qu’ils vont apprendre la liberté et qu’ils la méritent.

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