Festival d’Avignon, « Chacun son sud » par Johanne Tremblay

dans Fest. Avignon 2011

Pendant le mois de Juillet, le Semioblog vous invite au festival d’Avignon. Aujourd’hui, Johanne Tremblay fait le récit de son départ d’Avignon, pendant le festival, afin d’aller encore un peu plus au sud…

Je viens de remettre les clés de mon appartement à de jeunes professionnels du spectacle vivant venus passer quelques jours à Avignon. Assise sur un banc de parc, j’écris, en attendant non pas Godot mais l’heure du train. Car ce matin, je laisse à la ville et son théâtre derrière moi.

Les cigales s’agitent bruyamment sous le poids de la chaleur. Elles ne sont pas seules en ce dimanche étonnamment grouillant, en ce dimanche qui, en dehors des périodes de festivals, ne donne aucun signe de vie. La veille, je suis rentrée, largement passé minuit, après une soirée shakespearienne intense et réjouissante au Cloître de la Place des Carmes (clic, clic, clic); je suis rentrée seule, souriant à la vue de tous ces gens dehors, visiblement heureux, occupés par les discussions qui suivent les journées bien remplies ; je suis rentrée seule sans me faire harceler par des jeunes hommes aux jours vides, et sans l’inquiétude justifiée qui habite ici l’estomac des femmes en fin de soirée.

Je me sens ce matin comme un dimanche au calme. Trois petites grâces de moins de dix ans traversent le parc en chantant : « Merci mamie ! Merci ! T’as vu, mamie, quand le… ? T’as vu ? Ah oui ! C’était beau, mamie, merci ! » «Merci». Ce mot sorti de leurs petits cœurs battant m’accroche un sourire, et touche au plus profond celui de la dame qui les accompagne. Vêtues de leurs plus belles robes à pois rouges et parées de leurs lunettes de star, les trois fillettes aux boucles noires et blondes célèbrent dans la joie et un sérieux visible leur Festival.

– « Madame, je peux vous déranger deux minutes ?», me dit une jeune femme à la voix douce, cartonnettes en main.

– « J’ai un train à 13h00 », lui dis-je, presque soulagée.

– « Dommage…»

– « Je suis avignonnaise, vous savez …»

– « Ah ! Vous fuyez l’ambiance du Festival. Comme je vous comprends…»

– «  C’est qu’après quelques années… Je laisse la place à ceux qui y travaillent. »

La jeune femme s’éloigne après m’avoir souhaité un bon voyage. Un groupe de musiciens, ou plutôt d’«artistes» jouant aux « musiciens mexicains » (les clichés sont légion en cette période), s’approche. C’est là que j’entends sonner l’heure du train et que je prends mes affaires, et que je fuis, c’est vrai, non pas l’art, que je manque à regret, mais le reste, tout le reste. Je fuis un peu plus au sud, avec malgré tout une petite tendresse pour ces jeunes qui cherchent à se faire entendre, au milieu de la cohue, et à se faire une place, dans la grande place du marché du spectacle. Chacun son sud.

Johanne Tremblay

Quelques mots sur l’auteur :

Québécoise, Johanne Tremblay enseigne à l’université d’Avignon, où elle prépare une thèse sur la stratégie de renouvellement des opéras, entre tradition et innovation, sous la direction d’Emmanuel Ethis. Habituée du Semioblog, elle aime vivre à Avignon comme une américaine amoureuse de la France.

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