Festival d’Avignon, « Les conversations de rue », par Marie-Caroline Neuvillers

dans Fest. Avignon 2011

Pendant le mois de Juillet, le Semioblog vous invite au festival d’Avignon.  Marie-Caroline Neuvillers a laissé traîner ses oreilles dans les rues de la ville.

J’ai un côté concierge relativement bien développé, alors j’aime bien écouter les conversations des inconnus. Pendant le festival j’ai même l’ouïe qui devient extra fine parce que la population triple, et qu’une fois sur deux je me retrouve dans un embouteillage à pieds ou dans une queue devant un théâtre.  Oui à Avignon au mois de juillet tu es obligé d’attendre, tout le temps et pour absolument tout, même pour marcher, et quand tu attends, tu parles. Et moi j’écoute, surtout les touristes.

Inutile de préciser que côté discussions, là aussi c’est un festival. Et ce que je préfère justement pendant ces trois semaines, c’est les conversations qui n’ont rien à voir avec le théâtre.

Ca a commencé dans la navette d’un parking, il y a maintenant presque trois semaines.  Un type essayait visiblement d’impressionner sa copine, non pas en papotant théâtre donc, mais plutôt restaurants à Avignon. J’ai compris rapidement que j’avais à faire à un cas intéressant de « je dis que je connais super bien la ville parce que je suis venu deux fois ».  Nous l’appellerons Kevin, a donc expliqué longuement à nous l’appellerons Pamela, sa petite amie, qu’il y avait ce super resto où tu pouvais faire cuire toi-même ta viande (oui génial Kevin, parles lui bidoche je sens que tu la séduis), et que ce super resto était là juste là dans cette rue.

Moi j’ai un problème : Quand les inconnus disent des trucs complètement faux j’ai toujours envie de me retourner et de leur expliquer qu’ils se gourent. Mais comme je n’aime pas me faire traiter de concierge (même si j’en suis un peu une) je me suis retenue et j’ai laissé Kevin finir, alors que le resto n’était pas juste là dans cette rue, mais bien 5 pâtés de maisons plus loin.

Du coup Kevin a commencé à s’embourber parce que le resto n’arrivait toujours pas sous les yeux ébahis de Pamela (qui doit sacrément aimer les steaks pour être fasciné par cette conversation). Et puis nous sommes passés devant le restaurant finalement. Mais Kevin ne l’a pas vu. Et Kevin a expliqué à Pamela, que trop dommage, ça avait du fermer. J’avais toujours très envie de me retourner et de traiter Kevin de cornichon mais j’ai pris sur moi.

Ensuite il y a eu ces comédiens qui ont emménagé en bas de chez moi, dans le super appart du proprio, celui qui a un jardin. Et vraiment, ça n’est pas de ma faute à moi si mes fenêtres donnent justement sur ce jardin et si tous ces gens voulaient manger dehors le soir.  Le premier jour, les comédiens ont fait un concours : Chacun donnait un nom d’actrices célèbres et le but c’était de crier « Belle » ou « moche ». Là j’ai du me retenir ultra fort pour ne pas participer, parce qu’en plus d’être une concierge j’aime bien être méchante. Quand on est arrivé à Sandrine Kiberlain, une des comédiennes a longuement expliqué qu’en plus d’être moche, elle était conne et vraiment snob. Cinq minutes plus tard quelqu’un lui a dit « Mais c’est pas toi qui a fêté ton anniversaire aux Bains Douches cette année ? » Et il y a eu un gros silence gêné, et tout le monde s’est remis à manger sa merguez sans rien dire.

Et puis parfois j’écoute les conversations, mais pour la simple raison qu’elles parlent de moi. Comme avant-hier par exemple, dans la file d’attente d’un théâtre pour retirer mes billets :  Un troupeau de vieilles a surgi de nulle part et est venu se planter devant moi : Oui Mesdames et Messieurs, une attaque de vieilles c’est bien cela. A un moment vieille numéro 1 a chuchoté discrètement à vieille numéro 2 : « Je crois que les petits jeunes étaient devant nous ». Là encore, effort surhumain pour ne pas répondre « Et ben un peu oui vieille bique ». Mais vieille numéro 2 a prétexté un violent accès de surdité et à au lieu de répondre « Grand dieu Micheline mais oui, quelles malpolies nous sommes là » elle a répondu en chuchotant aussi « quand la guichetière nous demandera combien on est je réponds 6 et vous vous collez à moi pour qu’on passe plus vite. » Je me suis répété plusieurs fois dans ma tête que coller des beignes à des personnes âgées ça ne se faisait pas même si concrètement j’avais le droit de m’en mêler.

La plupart du temps, les conversations pendant le mois de juillet ont pour thème principal  « Voilà on est perdu, je t’avais bien dit qu’il fallait prendre à gauche ». Et moi quand les gens ont l’air perdu, j’ai carrément envie de les aider. Seulement quand je les entends dire qu’ils sont paumés c’est souvent à ma fenêtre, et dire qu’on ne sait pas où on est au milieu d’une rue déserte, et subitement entendre une voix qui vient d’en haut  t’indiquer la bonne direction, soyons honnêtes, ça peut prêter à confusion.

Et puis il y a les conversations que vraiment, j’aurais préféré ne pas entendre, mais quand tu es bloqué au milieu d’un troupeau de touristes, tu ne peux juste rien faire d’autre : Le touriste marche extraordinairement lentement. Parfois ce sont des conversations qui concernent des enfants, du genre des enfants qui sont sur le point de perdre une dent et ça donne à peu près ça « Arrête de toucher, enlève tes doigts de ta bouche ! Mais ne tire pas dessus enfin ! Ah bah bravo, y a du sang partout maintenant ! » Et puis entendre le père qui répond « Attends, attends, te rince pas la bouche tout de suite, je vais faire une photo ». Les situations dégueu c’est toujours pour ma pomme.

Et quand ça n’est pas sale c’est juste agaçant. Quand tu attends ton bus par exemple, et que la même personne, appelons là Josette, redis la même chose : « Chez moi y a le tram, on serait déjà rentré. Le tram c’est bien. C’est rapide. Vraiment avec le tram on y serait. C’est pas pareil avec le tram. » C’est dur, vraiment dur de ne pas indiquer un endroit de son anatomie à Josette où elle pourrait facilement garer son tram.

Et puis dans de très rares cas, mon côté concierge est récompensé : Non je ne parle pas de la file d’attendre à la caisse chez H&M où une dame à donné son numéro de carte bancaire, mais c’était sympa aussi. Non parfois on tombe sur un grand père qui pour faire passer le temps, raconte une histoire à sa petite fille, une histoire qu’il a improvisé en quelques secondes, une histoire d’amour en provence, avec un peu d’aventure quelque part au milieu.

Et rien que pour ça, je continuerai à écouter des Kevin, des Pamela, des Micheline et des Josette dans la rue l’année prochaine.

Marie-Caroline Neuvillers.

Marie-Caroline Neuvillers est étudiante en deuxième année de Master Stratégie du Développement Culturel à l’Université d’Avignon et rédige un mémoire sur les réseaux sociaux sous la direction de Virginie Spies. Elle ne trouve jamais de place de parking pour se garer et se promet chaque jour d’apprendre à faire un créneau correctement. Vous pouvez également la suivre sur Twitter : clic, clic, clic.

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