Mythologies : Le voyage de noces au soleil, par Sarah Defranchi

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« Le mariage est un acte public, juridique et solennel par lequel un homme et une femme s’engagent l’un envers l’autre dans la durée, devant et envers la société, pour fonder ensemble un foyer. », c’est la définition du code civil. Le mariage est un acte institutionnel rituellement suivi d’un voyage de noce. Celui-ci est une tradition née au XIXème siècle en Angleterre puis répandue en France. Il s’agissait d’une pratique réservée à la bourgeoisie qui permettait aux jeunes mariés de s’affranchir du lignage familial et d’avoir le premier moment d’intimité du couple, puisque usuellement, les amants ne se découvraient pas avant d’avoir prononcé leurs vœux.

Si les ressources le permettaient, les destinations qui connurent un grand succès furent la Côte d’Azur et l’Italie : le soleil fait partie du voyage de noce à cette époque parce qu’il représente l’amour naissant ainsi que l’éveil à la sensualité.

Aujourd’hui, le voyage de noces est effectué par 92% des mariés, et 50% d’entre eux le place en tête de leur liste de mariage. Les îles : Seychelles, Maldives, Martinique, Polynésie ou encore de La Réunion sont très prisées par les mariés. Ils souhaitent abriter leur idylle sur une île de cet acabit, une île « de rêve », et plus encore, ils fantasment sur l’île déserte. Ile déserte qui ne l’est plus, puisque le tourisme de masse s’y est depuis plusieurs décennies développé, de façon quasi-exponentielle. Ils se retrouvent donc dans un hôtel (nec plus ultra s’il compte parmi ses équipements une piscine à débordement, face à la mer) standardisé, climatisé, tout confort, et service mention « all inclusive » bien entendu. Les mariés quittent joyeusement leur pays pour se couper du monde et s’en vont le cœur léger dans une île atteignant le « stade Dubaï du capitalisme» (expression empruntée à Mike Davis).

Quelle est donc la représentation symbolique du voyage de noce ? L’image renvoyée aux autres et à soi-même est celle d’un voyage unique et de rêve, où au-delà du simple divertissement intrinsèque au voyage, le bonheur absolu doit être atteint. Ainsi après avoir connu une douzaine de jours (format courant de la durée du voyage de noce) de bonheur, les époux bronzés sont prêts à se plonger allégrement dans la « vraie vie » et accepter un bonheur simple, petit, routinier, usuel.

Les époux vivent leur lune de miel comme l’apogée de la sensualité, et le soleil ici représente l’éveil au désir, il le ravive, le crée, ce sont des vacances dédiées à l’amour et à sa pratique, bien qu’aujourd’hui la majorité des mariées aient consommé le mariage bien avant que celui-ci soit ne serait ce qu’envisagé, le voyage de noce doit être la mobilisation maximale des sens et dédiées aux plaisirs de la chair, parce que c’est socialement imposé. A leur retour, on leur demandera avec un sourire coquin s’ils se sont bien « détendus » au soleil, parce que « un cadre pareil, ça aide ! ».

Les mariés pratiquent un voyage sans souci, loin des contingences politiques, économiques et sociales de leur pays. Ils les oublient et ne s’en préoccupent plus sitôt qu’un soleil de plomb darde ses rayons sur leur corps alignés sur des plages de sable fin et blanc, face à une mer azur et transparente et où les luxuriants cocotiers semblent mis à disposition des voyageurs-noceurs pour leur offrir un brin de fraîcheur. Les problèmes politiques de leur pays oubliés, ils ne se préoccupent pas plus de ceux des contrées dans lesquelles ils se rendent : les habitants-autochtones des îles ne bénéficient souvent pas de cet univers ludique, ceux sont majoritairement des pays sans vie sociale, pauvres, où le touriste-colon jouit d’un divertissement-mirage. Des pays de rêve en format dix jours. Le touriste-noceur-colon bénéficie du plaisir de surconsommation (grâce à l’émergence du concept all inclusive) et ont la sensation d’atteindre l’âge d’or : la fuite du temps est maitrisée, tout n’est qu’abondance, insouciance, l’île est un lieu de délice et de perfection. En effet, même les personnes à revenus modestes aiment se tourner vers les îles dans le choix de leur lune de miel : c’est l’image que la bourgeoisie se fait du monde et impose au monde : pour être réussi, le voyage de noce doit être effectué au soleil, même les personnes aux revenus modestes aiment vivre, quelques jours durant au-delà de leurs moyens.

Jusqu’au Guide du routard qui revendique une âme « baroudeuse » et hors des sentiers battus : un voyage mention authentique. C’est ce  qui fait sa spécificité et le démarque des autres guides de voyage. Il propose pourtant un guide du routard « voyage de noce », et sur son site internet, la page réservée aux noceurs est délicieusement rose, photo de palmier sur sable blanc face à une mer azur.  Il y’a une globalisation, une uniformisation du voyage idéal, où les individus en couple pensent vivre pourtant une expérience unique (ce que revendiquent les voyagistes…).

Les photos de vacances sont révélatrices de l’esprit voyage de noce au soleil. Elles reproduisent à l’infini ce qui ne sera vu qu’une fois, témoins et vestiges d’émotions vécus où tout doit être beau, et où les acteurs (les jeunes mariés ici) se doivent d’être heureux. On ne fait pas que les photos pour soi en tant que couple, les sourires adressés à l’objectifs sont autant pour nous même que pour les amis, familles, à numériser et à diffuser pour véhiculer une image de bonheur parfait et papier glacé. Le sujet regardé, le couple, prend la pose et sourit au sujet regardant qui attend d’eux un bonheur sans borne, le récit de vacances uniques, idylliques, qu’il veut les meilleures d’une vie. Elles sont importantes pour les mariés puisqu’elles ont le pouvoir de faire revivre ce qui a été, et rendent le voyage de noce participatif.

Finalement, on part pour avoir un peu d’intimité sur une île déserte (qui ne l’est pas), et on rencontre d’autres français vivant eux aussi leur lune de miel unique et spéciale, (qui ne l’est pas plus) et on fait des photos pour un sujet regardant, plongeant son regard dans l’intimité (qui n’est plus) du couple.

Sarah Defranchi.

Quelques mots sur la catégorie « Mythologies » : clic, clic, clic.

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