9-11 Trauma, par Cécile Guthleben

dans Medias, Télévision

J’étais trop petite lorsque le Mur de Berlin est tombé. Je ne me souviens pas des attentats du RER C en 1995. Le 11 septembre est le premier traumatisme mondial qui m’ait frappé. J’avais 15 ans. J’avais été dans ces tours, un mois avant, jour pour jour.  J’ai pleuré, j’étais bouleversée.

Aujourd’hui, alors que l’on commémore le 10ème anniversaire de ce qu’on appelle simplement « le 11 septembre » – préciser l’année n’est même plus nécessaire – je m’interroge. Pourquoi, dix ans plus tard, suis-je toujours aussi bouleversée par ces images ? Pourquoi me fascinent-elles au point de capter et de retenir mon attention sur chaque documentaire ? Et plus encore, pourquoi cette ferveur est-elle si forte en France, comme en témoignent tous les programmes télé, radio, les duplex, les éditions spéciales et les sujets dans la presse écrite ?

Me concernant, il est certain qu’à ce moment-là, j’ai pris conscience de ce que c’est de vivre avec la menace et la peur d’une guerre. Pendant plusieurs semaines j’ai craint la « troisième guerre mondiale ».  Ayant été sur les lieux, je pouvais encore mieux me représenter la tragédie. Étonnamment, on est toujours plus touché par une tragédie lorsqu’elle se produit dans un lieu familier, même si elle ne touche personne que l’on connaît.

Dix ans plus tard, pour la première fois, je me replonge dans ces images, dans cette journée qui a changé la vie de milliers de gens, sans doute un peu la mienne aussi. C’est l’occasion, bien sûr, de se retourner et de regarder mon parcours. Mais cela va plus loin. Je réalise que mon attrait pour ces images en mouvement va également de pair avec mon grand intérêt pour les photographies de guerre. Le débarquement vu par Robert Capa ou la guerre du Vietnam photographiée par Jane Evelyn Atwood me bouleversent. Ces artistes/journalistes ont su saisir un instant t qui représentait la fin du monde tel qu’ils se connaissaient. Et ces images ont traversé le temps. Elles agissent comme preuve. Il en est de même avec les images du 11 septembre, qui sont encore plus bouleversantes car filmées pour la plupart par des amateurs, devenus ce jour-là acteurs de la mémoire collective.

Et pour la France ? Ce jour-là, notre pays a pris conscience de la fragilité de celui que l’on croyait invincible. Nous assistions à la chute de la nation qui par deux fois nous avait sauvé ; à la mort des petits enfants de ceux qui avaient donné leur vie pour nos grands parents et notre liberté. Ce lien si spécial qui nous unit aux Etats-Unis nous a fait ressentir plus intensément ce traumatisme. Comme s’il avait touché notre frère, notre cousin. Ce jour-là, nous avons tous dit « I am a newyorker » ou « Nous sommes tous Américains », comme l’a écrit Jean-Marie Colombani dans son édito dans Le Monde du 13 septembre 2001.

Nous étions aussi, pour la première fois, les spectateurs d’une guerre en train de se faire, hypnotisés par des images qui ont tourné en boucle pendant des heures. A l’heure du 10ème anniversaire de ces attentats, nous ne pouvons que constater que les analystes de l’époque avaient raison : la chute des tours a provoqué la chute du monde tel qu’on le connaissait. Deux guerres plus tard, elles aussi vécues en direct, les Etats-Unis ne sont plus les mêmes, la France non plus. Certains économistes tentent même d’établir une relation de cause à effet entre le 11 septembre et la crise économique actuelle.

Aujourd’hui, avec les documentaires sur « les enfants du 11 spectateurs » ou « les pompiers d’une caserne de Down Town » nous sommes devenus les spectateurs d’une certaine forme de télé-réalité, déréalisée sous l’effet de la mise en scène et du recours aux ressorts de la fiction (musique, voix off, dramatisation, montage parallèle)… Et pourtant bien réelle. Il ne faut pas l’oublier.

Cécile Guthleben.

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One commentOn 9-11 Trauma, par Cécile Guthleben

  • Cécile, je ne suis pas allée dans les tours, et n’irai jamais. Je suis un peu plus vieille que toi, je me souviens de la chute du mur de Berlin (j’avais 8 ans) et des attentats du RER (14 ans)… Quand je suis arrivée à Paris, 4 ans après « le 11-septembre », j’avais 24 ans, je passais à Port Royal tous les jours, les deux fois j’y passais avec la peur au ventre. Je remarquais tous ces visages dans les trains, yeux et traits fermés ; parfois quand une personne un peu différente montais dans la rame, certains en descendaient. La peur d’un terroriste ceinturé de dynamite ?
    Aujourd’hui on vit mieux à Paris, mais on vit avec les rondes des militaires dans les gares et avec le fameux plan Vigipirate (qui n’a jamais été levé depuis 10 ans) et avec l’idée que peut-être cela pourrait nous arriver. On entend parfois que la Défense, la Tour Eiffel ou la Tour Montparnasse pourraient être les prochaines cibles.
    En 2011, j’étais à Tours. Mes parents étaient en Asie et ont mis plus de 24h à arriver en France (les compagnies aériennes étaient sur leurs gardes). Dix jours après New York il y a eu AZF à Toulouse. Puis un mois après une tuerie dans les rues de Tours, tout près de moi. 30mn, 4 morts, 7 blessés.
    Aujourd’hui je peux en parler, mais ça ne fait pas longtemps.
    Le terrorisme est partout, la violence omni-présente, et pourtant, notre seule réponse à tout ça est de vivre, de se réjouir d’être encore là et d’aimer la vie.

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