Mythologies : Le doggy bag, par Nadia Slimani.

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En France, on risque d’avoir un mal de chien à apprivoiser le doggy bag. Ne vous y méprenez pas, ce n’est pas le nom du dernier rappeur en vogue mais un tout autre phénomène provenant d’outre-Atlantique. Le doggy bag, doggy bagging ou « sac à toutou » a vu le jour dans les années 50, s’institutionnalisant aux États-Unis en 1970. Bien que certains de nos compatriotes d’Outre-mer revendiquent sa paternité, le doggy bag serait bien une invention américaine à l’instar d’autres progrès qui ont chamboulé nos vies : Macdonalds, le chewing gum, How I met your mother et le Scrabble. Remercions donc les Américains (et les Réunionnais) pour cette avancée sans précédent dans le monde culinaire.

Ce n’est pas le nom du dernier sac à la mode pour promener son petit Tinkerbell – Paris, si tu nous entends – mais vous risquez d’avoir l’air aussi curieux en vous baladant avec les restes de votre noix de Saint-Jacques sous le bras. Le doggy bag, (formule qui à défaut d’être entrée dans nos mœurs est entrée dans nos dictionnaires), est un « sachet (ou boîte) que l’on propose aux clients dans les restaurants pour qu’ils emportent ce qu’ils n’ont pas consommé ». En d’autres termes, cela signifie donc qu’on a payé son plat et qu’on le finira jusqu’à la dernière miette. Comment ne pas passer pour l’avare incarné ? Nos cousins anglophones ont prévu cela en accusant les chiens : « Quoi ? Non, sérieusement ? Vous ne pensiez tout de même pas que les restes de mon plat étaient pour moi… mais non, voyons, c’est pour mon chien ! ». Le doggy bag, ou comment faire passer sa pingrerie sur le dos des chiens. Une pratique qui peut être difficile à assumer mais qui a fini par devenir banale dans les pays anglo-saxons.

En France, tout est encore à faire. Il vous faudra du cran pour le porter. Lorsque vous demanderez votre doggy bag, la demande risque d’arriver comme un cheveu sur la soupe. Vous avez de grandes chances de vous faire dévisager avec des yeux de merlan frits. Les auvergnats auraient-ils eu raison des autres régions avec leur radinerie légendaire ? Ils n’auraient rien à voir là dedans, le seul coupable serait un autre. Il est partout, il nous envahit où que l’on soit, il s’incruste et prend le contrôle sur nos faits et gestes… Il répond au nom de « tendance ». La tendance se voudrait écolo. Ainsi, il est bien vu d’accessoiriser son tee-shirt nude en coton biologique et sa besace commerce équitable avec son petit sac en papier marron. La couleur s’accordera parfaitement avec la tendance printemps/été 2012 qui est aux tons pastels. Vous aurez l’air bobo qui va bien. « C’est quoi ça ? » pourront vous demander certains incultes. « Quoi ? Tu n’sais pas ce que c’est ? C’est mon doggy bag ! » vous exclamerez-vous en brandissant fièrement votre sac à restes.

Certains restaurateurs, surpris par votre demande vous proposeront peut-être d’emporter vos restes dans un vulgaire sachet en plastique, mais qu’importe, le concept reste inchangé. Révolue l’époque où on ne finissait pas son assiette pour ne pas paraître affamé. Le vent de la crise économique a soufflé sur l’hexagone et tout est bon à prendre pour éviter de se coltiner des pasta box à toutes les sauces. La pratique reste encore taboue, aussi bien du côté des restaurateurs que des clients. Réchauffer sa verrine de foie gras aux figues fraiches sur son lit de compote poire, oignon et pain d’épices au micro-ondes ? Mettre les restes de sa tarte au citron meringuée façon crumble dans un tupperware ? Blasphèmes pour les dieux de la cuisine française. De quoi faire avaler sa toque à Paul Bocuse. Nom d’un chien, ce n’est pas le fast-food américain qui a rejoint la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. On ne va pas mettre « la meilleure gastronomie au monde » dans des sacs en papier. Et puis pour ce qu’il y a dans les assiettes, vous ne risquez pas d’avoir de restes.

Mais il faut se rendre à l’évidence. Avec la crise, les français ne veulent plus se laisser faire. S’accorder un repas au restaurant est souvent un réel investissement et ils font désormais attention au moindre sou. « Mon plat, je l’ai payé, il m’appartient ». Ce n’est pas une coïncidence si le doggy bag est apparu simultanément avec la baisse des pourboires. C’est un fait : les français consomment autrement. Ils semblent plus enclins à écouter les discours sur le développement durable mais leur motivation première est l’impact de leurs dépenses sur le porte monnaie. Le constat est effarant : plus de 50% de la nourriture jetée par les restaurants pourrait être mangée. De quoi remplir des centaines de doggy bag ! De nombreuses associations luttent pour que la nourriture invendue soit donnée au lieu d’être jetée ce qui éviterait sûrement une gigantesque curée. Le doggy bag semble être le bon compromis entre économie et écologie.

Simple tendance bobo ou bon plan pour rentabiliser sa commande ? Estelle Denis, la  femme de notre ex-sélectionneur favori, lui consacrait un reportage dans son émission en parlant de « Doggy bag attitude ». Verdict : la pilule est dure à avaler même si certains restaurants ont tenté l’expérience. « Trop cher », « pas bien vu », « pas dans nos habitudes »… beaucoup d’obstacles viennent semer d’embûches l’avancée du doggy bag qui pourrait être une solution au gaspillage. Pourtant, un prototype de doggy bag français a déjà vu le jour en septembre 2010. Une étudiante a flairé la bonne tendance en mettant au point des sacs BAG (pour Brigade Anti Gaspillage) « spécial fin d’assiette » et « spécial fin de bouteille ». Ces sacs 100% recyclés au design moderne s’inscrivent parfaitement dans la logique du développement durable et sont distribués gratuitement aux établissements partenaires de l’opération.

Un sac qui a du chien. Alors : le doggy bag, adoptera ou adoptera pas ?

Nadia Slimani

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