« Le fait divers, vu de l’intérieur » par François Smyczynski

dans Medias


Si Jacques Séguéla disait que si on n’a pas de Rolex à cinquante ans, c’est qu’on a raté sa vie, moi je lui rétorque que si à ce même âge votre voisine n’a pas tué son mari d’un coup de couteau, c’est pareil. Je n’ai pas cinquante ans, je n’ai pas de Rolex, mais au moins j’ai une voisine qui est passée à l’acte. Et c’est dans ces moments là que l’on se rend compte que Faites entrer l’accusé c’est quand même vachement mieux quand on est pénard dans son canapé. Parce qu’en tant que voisin, tout le monde nous tombe dessus : la police, les journalistes et les autres voisins. Cela dit, ne nous éparpillons pas, ici ce sont bien des pratiques journalistiques dont je vais parler.

Il faut se dire que le fait-divers, à la base, c’est pas ce qu’il y a de plus passionnant. Un accident de voiture à cause d’un canari bourré, un arbre tombé sur belle-maman ou encore Gérard qui s’est coupé une main en ouvrant sa quatorzième bière de la journée, ce ne sont pas les évènements les plus passionnants de la planète. Il faut donc arriver à les vendre ces machins là et faire en sorte que « les gens » s’y intéressent le plus – et consomment donc de l’information. Ma voisine a tué son mari, c’est un fait plus important que le coup du canari bourré, je vous l’accorde. Voici comment les journalistes ont fait le job.

La recherche d’informations

Avant toutes choses, voici les faits (pour comprendre, c’est mieux) : un soir, mes voisins se disputent. Chose très banale, d’autant plus que c’est plusieurs fois par semaine. Sauf que là, la dispute tourne mal, madame prend un couteau et poignarde son mari. Voilà pour le point de départ. Les journalistes eux, interviennent dès le lendemain matin. Très (trop) tôt, on vient toquer à votre porte. Après tout, on sait que la police ne dira rien pour l’instant, alors autant aller chercher de l’info facile à avoir : chez les voisins. En tout, pas moins de trois visites de journalistes dans la seule journée qui a suivi le drame. La télé locale, elle, a pris un peu de retard et n’est venue que le jour d’après. Mais tous ont demandé les mêmes choses : si je connaissais les voisins, quels étaient mes rapports avec eux, si j’ai été touché d’apprendre la nouvelle et si j’acceptais de témoigner à visage découvert (photo pour la presse, vidéo pour la télé). Rien de tel qu’une personne-ressource proche des faits pour faire un bon témoin, même si ce que l’on dit n’a pas vraiment d’intérêt en soi. Cette manière de procéder montre à quel point les journalistes ont faim de faits-divers, de cette apparition de l’extraordinaire dans le quotidien.

Le rendu journalistique

A peine deux jours plus tard, les articles sont publiés dans les journaux et France 3 diffuse son reportage dans l’édition locale. Et comme je m’y attendais, les journalistes ont fait le choix de présenter ce fait-divers de manière romanesque. Au lieu de parler du couple et de cet « accident »,  l’accent est mis sur les témoignages des voisins, sur le fait que les disputes étaient récurrentes et qu’au final que ce drame était une fatalité. D’un point de vue sémantique, que ce soit dans les journaux (clic, clic, clic) ou à la télévision (clic, clic, clic), la volonté de rendre le fait-divers plus attractif qu’il ne l’est à l’origine est très claire. Les termes « meurtre », « amour chaotique », « mort », « enfer domestique », « hurlements » ou encore « pleurs » sont utilisés. Cela enjolive les choses, c’est vendeur, mission accomplie.

En résumé

Les faits-divers sont une source inépuisable d’articles pour les journalistes. Pour les traiter, il faut être rapide. Les informations ne vont pas, la plupart du temps, venir des forces de l’ordre qui seront longues à divulguer de la matière croustillante. Les témoins – ou du moins les personnes désignées comme telles – feront alors l’affaire. Dans ce cas précis, les journalistes se transforment en démarcheurs à domicile, un peu lourds, mettant un pied dans la porte pour vous poser des questions auxquelles vous ne savez pas vraiment quoi répondre. Ensuite, le but sera de traiter les infos recueillies afin de rendre le fait-divers plus attractif qu’il ne l’est. Pour cela, rien de mieux que des termes chocs et un ton à la limite du romanesque. En fin de compte, le fait-divers est un produit comme un autre. Le fournisseur (journaliste) doit savoir vendre son produit (article) pour que le grossiste (journal papier ou télé) le propose à ses clients (lecteurs ou téléspectateurs).

François Smyczynski.

Quelques mots sur l’auteur :

François SMYCZYNSKI est étudiant en Licence Information et Communication, mais également Chroniqueur politique sur Radio Campus Avignon. Intrigué par le monde qui l’entoure, il aborde des sujets divers et variés de son point de vue pragmatique et corrosif. Vous pouvez le suivre sur Twitter (clic, clic, clic)

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