De la culpabilité du festivalier, par François Theurel

dans Fest. Avignon 2012

Ma tragédie personnelle de festivalier est simple. Même si c’est la quatrième édition du Festival d’Avignon que je vis depuis que j’ai emménagé dans ladite ville, chaque année je me fais cette inévitable réflexion : bon Dieu, par ma barbe, Pazuzu m’en soit témoin, je ne VIS PAS ASSEZ le festival. Et ce, quel que soit le nombre de pièces, spectacles, évènements et nuits blanches alcoolisées que j’accumule, dans une frénésie qui ferait passer la discographie de John Zorn pour un penaud aveu de paresse. C’est une sorte de dynamique qui semble tout à fait immuable.

J’en viens, finalement, à me sentir coupable. Dans cette fièvre d’introspection honteuse et autoflagellatoire, l’apparition enfumée d’un Jean Vilar recouvert de cotillons m’explique que je ne me forge pas assez de souvenirs. Que je ne vois, discute, échange et m’amuse pas suffisamment. Que je n’élabore pas assez de remarques pertinentes et gentillement provocantes à des microassemblées culturo-averties avides d’émettre des caquètements entendus avant de repartir dans la jungle des ménestrels belliqueux. Quand je reste dans mon coin pour récupérer un peu de l’océan de sommeil qui me manque, je sens ce doigt vengeur du festival se pointer vers moi. Quelque part, il est en train de se passer quelque chose d’intéressant et, de fait, je suis en train de le rater. Quelle déconfiture.

A quoi correspond cette culpabilité du festivalier ? Qu’est-ce que c’est, « faire un festival » ? Cela fait maintenant un bon moment que je me demande comment commence et finit, pour le spectateur, cette sensation d’en faire partie ou non.

Avignon est assez différent des festivals strictement immersifs qui se déroulent dans une bulle d’espace-temps très resserrée. Pour exemple, on peut bien entendu mentionner les nombreux et célèbres festivals de musique qui se déroulent généralement sur trois jours dans un espace unique exclusivement consacré à la manifestation. Hellfest, Eurockéennes, you name it. Là généralement, même en réalisant la prouesse de pioncer pendant tous les concerts et de perdre ses potes de vue pendant les trois jours en cherchant désespérément et continuellement des prises de courant pour recharger son iPhone qui a une autonomie de 27 minutes en mode avion, on aura tout de même la sensation d’avoir vécu une expérience festivalière particulière. Le côté concentré du lieu et de la durée a cet effet-là.

Le cas d’un festival comme celui d’Avignon, qui se déroule pendant trois semaines dans toute une ville, est différent. La manifestation se « dilue » dans l’entité urbaine et vice-versa.

Bien entendu, il est alors plus facile de passer à côté du festival, volontairement ou non. On peut prendre l’exemple de certains avignonnais en position de rejet qui réussissent à vivre tout à fait normalement malgré l’évènement. Tout au plus, ils trouvent davantage d’occasions de déverser des borborygmes hargneux et revendicatifs sur des festivaliers plus ou moins imbibés. Ce qui, par-delà les sourcils froncés, le rictus tordu et la veine qui palpite sur le front, leur procure généralement une joie certaine, admettons-le.

Avignon constitue donc, en raison de la plus grande difficulté à « tout faire et tout voir », un terrain idéal pour observer les formes que revêt la quête effrénée d’expérience du spectateur, cette sorte de pression culturelle à être un « festivalier idéal ».

Devant cet impératif, vivre le festival à fond devient une sacrée paire de manches. Le festivalier volontaire, véritable croisé culturel, se doit d’être constamment aux aguets. Quand on vit dans une ville sur laquelle l’événement se superpose, les enjeux, les signes et les opportunités deviennent particulièrement complexes. Au sein d’un festival comme Avignon, l’entité festivalière fluctue. Elle est flottante, parfois fuyante. Telle l’étoile de Mario Bros qui se fait systématiquement la malle quand vous en avez le plus besoin, la quête de l’expérience festivalière est joueuse et, pour l’attraper, il va falloir cavaler.

Je prends pour exemple cette anecdote d’une situation dont j’ai été le témoin il y a quelques jours. Je déambulais dans la rue des teinturiers en slalomant entre les touristes qui erraient béatement au ralenti, les comédiens tracteurs qui scannaient frénétiquement la foule en mode Terminator et les autres avignonnais qui tentaient tant bien que mal, comme moi, de garder une vitesse décente. Au milieu de cet improbable ballet collectif qui n’était pas sans m’évoquer un match de foot joué par les créatures de Silent Hill, je me trouvai bloqué derrière un gros bonhomme au marcel taché de sueur. Tout en esquivant méthodiquement les effluves acides, je pus alors attraper des bribes de conversation venant de ma droite, où deux petits vieux semblaient pris dans le drame banal d’un dilemme de couple.

La nana, au moment de mon stationnement passager, disait à son conjoint : « allez… Gérard va nous engueuler si on va pas la voir ». Gérard, c’est probablement le prescripteur culturel du couple, celui qui lit Télérama et qui a un avis sur l’art contemporain.

Sur quoi, le petit vieux répondit, pris d’une sorte de bouffée de rébellion incontrôlée face, sans doute, à cette imposition d’une pièce dont la perspective lui provoquait une sécrétion supplémentaire de transpiration : « non mais Gérard je m’en fous… Ça va être chiant. ». Non mais quel culot, ce mec ! Remettre en cause ce bon Gérard qui avait pris le temps, entre deux écoutes du nouveau Delerm, de leur prodiguer quelque conseil théâtral de bon aloi.

Le bonhomme en marcel blanc devant moi recommençait à ce moment à actionner son starter et à se mettre progressivement en mouvement vibratoire. Craignant le burn-out soudain et incontrôlé, je tentai une sortie latérale mais pus, avant de m’éloigner, entendre la réponse de la petite vieille : « Gérard il connaît plus de choses que toi, pourquoi tu veux pas l’écouter ? ». Flagrant délit de violence symbolique ! Gérard est un seigneur de guerre culturel, de ceux qui doivent imposer le respect d’une simple prescription artistique royalement assénée.

Etre un festivalier, quelque part, consiste donc à jongler entre ce qu’on veut et ce qu’on doit faire. Et la démarche, parfois difficile, de s’affranchir de ce qu’on doit faire semble être un premier pas vers le fait de se forger sa propre expérience et d’aiguiser son rapport à la question des goûts.

Dans la quête finalement absurde et sans fin du « devenir bon festivalier », on perd paradoxalement la spontanéité qui permet de vivre les choses à fond. Ca fait quatre ans que je crois à tort passer à côté du festival et, finalement, je crois que j’aime beaucoup ça.

François Theurel

Quelques mots sur l’auteur :

Après avoir étudié les rapports entre diffusion numérique et cinéma à l’Université d’Avignon, François Theurel s’est mis à faire des chroniques  de films de genre sur Youtube sous le sobriquet du Fossoyeur de Films. Ayant affuté son coup de pelle, il revient ce Juillet dans la Semioteam car, mine de rien, le festival d’Avignon, il aime bien le « faire ».

https://twitter.com/FrancoisTheurel

http://www.youtube.com/user/deadwattsofficiel

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