Festival d’Avignon 2013, le théâtre mis en abyme

dans Fest. Avignon 2013

 

Les Ménines. Diego Vélasquez.

Pour le dernier article du Semioblog, nous avons souhaité, avec Marie-Caroline Neuvillers et François Theurel, écrire un article ensemble. Il ne s’agit pas d’un article de conclusion, mais plutôt d’une mise en perspective.

Car ce que nous avons constaté, en voyant les pièces du off dont nous vous avons parlé sur le Semioblog, c’est que nombre d’entre-elles ont tenu un discours réflexif, une forme de mise en abyme.

Une exploration de l’interactivité

Qu’est-ce que la réflexivité théâtrale ? Une évolution logique au vu de celle d’une société actuelle marquée par la surinformation et la mise en scène de soi ? La mise en abyme, si elle semble « à la mode », reste toutefois délicate à manier. Et comme nous l’a montré cette édition 2013 du Festival d’Avignon, l’un des types de réflexivité les plus poussés s’avère être celui de l’interactivité. Un nombre croissant de compagnies a en effet semblé, cette année, s’essayer à l’effacement de la frontière entre la scène et le public. LB25 (putes) nous en fournissait un très bon exemple. Dès le départ, Valérie Brancq rompait les conventions de l’entrée en scène en attendant, silencieuse et face au public, que les spectateurs s’assoient et fassent le silence, s’adressant ensuite directement à eux avant de marquer le coup d’envoi de la pièce. Cette entorse aux règles théâtrales n’était, toutefois, que le début d’un jeu de plus en plus culotté sur les limites : prises à partie individualisées, passage dans le public, distribution de photos, jeux de lumières cessant soudainement de délimiter la scène comme un espace clos, etc. Tour de force constamment sur le fil, LB25 (putes) conduisait toutefois à s’interroger : jusqu’où cette suppression des frontières peut-elle exactement aller sans modifier la nature-même du médium ? Cette démarche n’est bien entendu pas nouvelle, mais force est de constater qu’elle prend aujourd’hui une ampleur inédite.

Une mise en abyme salutaire

Bon, en même temps, le Off qui se regarde le nombril, c’est simplement faire sur scène ce qu’on fait nous pendant le festival depuis un petit moment maintenant. Regardez nous ici, prendre la moindre chose pour la décortiquer : les affiches, les tracts, les spectacles, les spectacles qui parlent d’eux même (sacrément tordu), le mec qui distribue La Terrasse, les gens qui en profitent pour se peloter… Alors que les comédiens commencent à mettre le nez là dedans, une surprise ? Est-ce qu’on voulait vraiment qu’ils soient les seuls à continuer à ne pas prendre le moindre recul sur ce gigantesque et fantastique bazar ? Sur scène, Trinidad dans son Maudit Karma nous a conseillé en plein spectacle de « lire le bouquin » parce qu’il s’y passait des tas de choses qu’elle n’avait pas le temps de mettre en scène, dans Fuck Off Nicolas Maury raconte ce qu’il fait sur scène et même une fois qu’il en est sorti. Avec Avare, les comédiens nous rappellent qu’ils n’ont qu’une petite heure pour jouer et que la location du théâtre a coûté cher alors qu’il vaudrait mieux en profiter à fond.

Les dates sur les affiches donnent l’impression que le festival sera interminable, que ces trois semaines vont être longues, que le festival on va se coucher dedans et s’y réveiller tous les jours et qu’à la fin on ne pourra plus le voir en peinture. Ce n’est pas vrai. Du tout. Ca passe toujours beaucoup trop vite et on n’en a jamais assez. Alors la réflexivité sur les planches, le théâtre qui parle du théâtre est-ce que ça n’est pas une façon de se dire « eh les gars, on y est, là en ce moment ». Comme quand il se passe un truc vraiment très sympa et que tu es obligé de t’arrêter une seconde pour réaliser que c’est vraiment à toi que ça arrive. Et si la mise en abyme devenait nécessaire ? Si les festivaliers avaient eux aussi besoin de s’arrêter une seconde et de regarder autour d’eux, pourquoi les comédiens eux-mêmes ne le feraient pas ?

Des replis du texte pour une ouverture au monde

La réflexivité théâtrale permettrait donc d’entrer en interaction avec le public mais aussi de l’inviter à réfléchir à sa condition de spectateur, comme le fait le cinéma lorsqu’il se regarde. Au théâtre, la réflexivité est aussi un ressort de l’humour. Par exemple, dans Metallos et dégraisseurs, à chaque fois que les  comédiens interprètent une scène plutôt improbable, ils appuient sur le fait qu’ils n’ont pas beaucoup d’argent, et qu’il faut donc faire avec les moyen du bord.

Une autre forme de réflexivité est celle qui renvoie à d’autres formes artistiques. C’est le cas de Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture, dont la mise en scène renvoie au cinéma. Dans le décor, un cadre permet aux comédiens de découper les scènes, les éclairages offrent des fondus au noir, et on interprète même une sorte de générique de fin.

La mise en abyme du théâtre n’est pas un repli ni un enfermement du texte sur lui-même, mais plutôt une exploration des univers. Car la réflexivité théâtrale offre de multiples visages, elle livre un théâtre qui, au-delà de lui même, est avant tout une performance artistique. Un théâtre qui s’interroge et qui interroge le public sur son rôle, lui rappelant au passage que le texte ne s’active vraiment que lorsqu’il est interprété.

D’ailleurs, si l’on dit une « pièce » de théâtre, c’est peut-être aussi parce que l’autre pièce, c’est le public. Il tend à la performance un miroir, il pose un regard sur la pièce qui se « donne », offre un retour qui doit se gagner à chaque représentation. Le théâtre mis en abyme est un reflet de ce qu’il voudrait être, et une réflexion sur ce qu’il ambitionne de devenir.

Marie-Caroline Neuvillers, François Theurel, Virginie Spies.

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