Le forum d’Avignon… par-delà la culture

dans Forum d'Avignon 2013

En guise de conclusion du Forum d’Avignon 2013, Marie-Caroline Neuvillers nous propose un autre regard sur cette manifestation, avec un texte qui, au-delà de la thématique, pose la question essentielle des chaussures, des badges, du vin blanc et de l’exo-squelette psychique collectif. A savourer.

19 novembre, c’est la première conférence de rédaction du Semioblog pour le forum d’Avignon : Virginie s’enthousiasme  de pouvoir rencontrer des acteurs importants de la sphère  médiatique pour les interroger sur leur vision de la culture, François mentionne son intention de croiser différentes analyses sociologiques pour couvrir les débats dans leur globalité, tu expliques que tu as déjà choisis les trois paires d’escarpins pour les trois jours du forum mais qu’en revanche tu as encore un doute au niveau de l’encolure de ta robe pour vendredi : le col en V, c’est pas trop forum 2011 ? Devant l’air incrédule de tes collègues de travail, tu te reprends : col rond sans aucun doute.

Premier jour du forum. Tu ne peux pas marcher dans tes escarpins et de toute évidence si quelqu’un doutait encore de la misogynie des hauts représentants de l’Église  catholique, les pavés casse gueule de la place du palais des papes achèveront de les convaincre.

Mais peu importe, rien ne peut altérer ta bonne humeur à l’occasion des rencontres internationales, pas même le manque de bonne volonté de François qui a mis ses converses pour jurer avec ton total look businesswoman. Tu récupères ton accréditation. Tu chouines quand Virginie et François récupèrent la leur : leur badge est noir, le tien est blanc. Ça ne va pas avec ta veste. Virginie ne veut rien entendre et t’enfiles ton badge de force autour du cou en promettant de t’étrangler avec si tu essaies encore une fois de soudoyer une des hôtesses d’accueil avec une barre de céréales pour changer la couleur.

Une fois dans la salle et installés, le discours d’ouverture démarre : tu constates que Nicolas Seydoux n’a pas changé d’un iota depuis 2010 et ta première participation, alors que toi en revanche, tu as pris 5kg et un bourrelet au niveau du ventre. Tu penses à ton bourrelet. Tu penses à ton ventre. Tu as faim. Tu penses attraper ta barre de céréales dans ton sac mais tu te souviens que tu l’as refilé discrètement à l’une des hôtesses en échange d’une nouvelle accréditation.

Soudain, une phrase t’extirpe brutalement de ta réflexion « Les étudiants d’HEC et de Polytechnique sont également présents cette année ». HEC et Polytechnique. Après les pompes et les barres de céréales, ton autre passion dans la vie : les étudiants d’écoles de commerce et de Polytechnique. On annoncerait Hugh Jackman à poil à la prochaine conf tu ne serais pas plus aux aguets. Après tout, on ne les appelle pas les X pour rien.

Tu essaies de zoomer avec ton iPhone sur les accréditations des hommes entre 20 et 30 ans pour les repérer dans la salle. Au bout de 15 minutes tu renonces, mais au cas où, tu prends l’air sensuel en jouant avec tes cheveux. François te fait signe qu’il ne voit plus convenablement avec tes cheveux dans son œil. Tu lui reproches de saboter tes tentatives d’accéder enfin au bonheur et aux hommes en uniforme et costume. François te reproche de saboter les chances du Semioblog d’être accrédité d’une quelconque couleur l’année prochaine.

Trois heures plus tard, arrive le moment qui attire chaque année 90% des participants au forum : le dîner. Tu ne connais personne à ta table mais tu es presque sûre qu’aucun d’entre eux n’est élève de polytechnique. Déception. Chacun commence à se serrer la main en se présentant. Directeur adjoint d’un quotidien national, producteur, directeur d’un bureau d’étude… Tu te sens soudain aussi peu légitime qu’une des sœurs Kardashian. Histoire de toi aussi en mettre plein la vue à tes voisins de table, tu essaies de penser à un événement prestigieux et marquant de ta vie. Tu es obligée de réfléchir plus de 3 minutes. La seule chose qui te vienne en tête est la fois où tu as terminé dans les dix premiers au cross de l’école primaire en 1996. Ainsi, lorsque le monsieur de l’atelier BNP Paribas te tend la main, tu te présentes donc le plus naturellement du monde : « Marie-Caroline Neuvillers, marathonienne ». Atelier BNP sourit poliment. Tu commences à boire.

Deux heures plus tard le dîner est fini et tu t’es fait des tas d’amis, à commencer par la bouteille de vin blanc. Bras dessus bras dessous avec Herman, un producteur allemand, vous partez jusqu’à l’Opéra en entonnant la version suisse de « Tiens voilà du boudin » pour terminer la soirée. Tu saisis tout le sens du terme « rencontres internationales ». Tu es internationale à fond.

Le lendemain matin à 8h dans la salle des Conclaves, tu ne te sens plus trop trop internationale. D’ailleurs tu serais bien incapable de situer où se trouve ta tête même si François te suggère une idée que la décence t’interdit de partager. Tu parviens tout de même à trouver la force d’écrire un papier sur le Hackathon de la culture, espérant secrètement que les polytechniciens sont en réalité venus y participer et que, éblouis par la qualité de ton texte, ils viendront te féliciter en t’invitant à dîner avant de se déshabiller devant toi.

À 18h tu te rends à l’évidence : les polytechniciens ne viendront plus. Pour te consoler, François t’emmène faire un tour de bus privé jusqu’à l’université pour aller écouter la Ministre de la culture. Tu proposes de reprendre la version suisse de « Tiens voilà du boudin » d’hier pour rendre le trajet plus festif. François refuse rapport au fait que ce serait pas pro. Herman te manque.

À l’université, tu retrouves Virginie qui t’explique qu’elle a passé une partie de la journée à écrire un long papier sur l’éclairage communicationnel de la notion de pouvoir et la notion qu’en a développé Foucault. Tu acquiesces poliment. En vrai, tu sais bien qu’elle est allée cracher sa bronchite chez le docteur pour finir par se siphonner au grog au Cid café.

Tu mets la session à l’Université sur le thème des pouvoirs de la jeunesse à bon escient en faisant fonctionner le pouvoir de ton imaginaire sur Bitstrips. Tu représentes Aurélie Filippetti en plein crowd surfing sur les participants du forum en délire, histoire d’avoir une ministre sous les yeux un peu souriante. Au bout d’une heure de conférence, tu commets l’erreur fatale de la débutante : tu enlèves un escarpin. Juste un, comme ça pour soulager ton pied une demi seconde. Puis c’est l’escalade infernale : tu te dis que tu pourrais aussi enlever le deuxième, après tout ça n’est pas très grave, tu peux remettre tes chaussures QUAND TU VEUX. Tu n’as pas de problème. 

Vingt minutes plus tard, tu réalises que tu ne peux pas remettre tes chaussures quand tu veux. Tu ne peux pas remettre tes chaussures, point. Tes pieds n’ont plus la même forme que les escarpins. Virginie te demande si ça va. Tu dis oui en pleurant des larmes de sang. Virginie te dit que ça n’a pas l’air d’aller. Tu essaies d’attaquer le contour d’une de tes chaussures avec le bord de ton accréditation. Virginie te dit que le premier pas vers la guérison, c’est d’admettre qu’on a un problème. Tu lui dis que tu ne peux pas faire de pas du tout.

Il est 20h et Virginie et François réussissent à te transporter dans la position dite du sac de pomme de terre grâce aux pouvoirs de leur jeunesse. Le lendemain matin, tu as enfilé des baskets. Il est 8h30 et la salle est presque vide. Derrière toi on dort, devant toi on dort. Au moment de la pause de 10h30, François porte un coup violent à un réalisateur italien pour t’obtenir un café. Émue, tu le remercies en allant voler la pile de Figaro et de Challenges avant de rejoindre la salle des Conclaves.  Vers 11h30, tu remarques la surprenante et dérangeante ressemblance entre Plantu et un type que tu as fréquenté dans ta prime jeunesse (l’été dernier). Tu fixes Plantu. Plantu te fixe. Tu réalises que tu fixes Plantu. Tu essaies à nouveau de prendre l’air sensuel pour faire diversion, mais ça marche moins bien avec une paire de basket et une robe. 

Dix minutes plus tard, un intervenant se saisit du micro et prononce « exo-squelette psychique collectif ». Tu es obligée de demander à François de répéter trois fois. Devant son air navré, tu lui expliques que c’est parce que tu es marathonienne que tu comprends moins bien que les autres.

Vers 12h30, la fin du forum se fait sentir. Tu trouves dommage que personne n’ait pensé à organiser une cérémonie de fin où tout le monde embrasserait tout le monde en dansant à moitié nu pour exprimer toute la diversité de la culture internationale. Tu repères Herman le producteur allemand dans la salle et ensemble vous allez faire part de l’idée à Nicolas Seydoux qui n’a pas l’air réceptif du tout.

12h45, ça y est c’est terminé, tu quittes François devant le palais des papes et promets à Herman de le revoir l’année prochaine. Le pas léger (rapport aux baskets) et l’accréditation au vent, tu rejoins ton chez-toi en sifflotant « Tiens voilà du boudin ».

Marie-Caroline Neuvillers

 

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