La place du village connectée, par Guillaume Hidrot

dans Medias, Vie politique et medias

L’émergence des réseaux sociaux touche toutes les sphères de la société, et leurs usages, de plus en plus populaires, permet à la parole individuelle de prendre de l’ampleur en donnant aux citoyens les moyens de s’engager autrement. Il s’agit d’un enjeu majeur en matière de politiques publiques et les institutions doivent se saisir de cette chance de pouvoir proposer une nouvelle forme de démocratie participative. Guillaume Hidrot en parle aujourd’hui, sur le Semioblog.

Facebook a fêté ses 10 ans cette année. Véritablement arrivé en France autour de 2007-2008, le réseau social aura marqué son temps, et quoiqu’il se passe à l’avenir, les médias sociaux auront marqué notre époque.

Ce n’est pas tant le caractère innovant qu’offre la possibilité d’échanger entre individus via des plateformes numériques qui caractérise ce changement, car les canaux IRC (Internet Relay Chat)  et autres forums creusaient déjà le sillon d’une sociabilité numérique dès la fin des années 90. La nouveauté se situe ailleurs : dans un usage populaire, émergeant sur différents supports et touchant toutes les sphères de la société, aussi bien la télévision que la politique.

Un nouvel usage médiatique ne tue pas les autres

On retiendra plutôt l’expansion massive du nombre d’utilisateurs à la fin des années 2000, et encore aujourd’hui comme marqueur d’une évolution de la consommation et des usages de la communication. Comme l’ont été tour à tour l’invention de la radio, de la télévision ou de l’internet, ce phénomène provoque une véritable révolution. C’est indéniable, il y aura un avant et un après.

Comme les différentes évolutions médiatiques citées plus haut, ces nouveaux canaux n’ont pas effacé les voies existantes mais sont venus les compléter. Ce qui caractérise aujourd’hui l’usage globlal des médias sociaux, c’est notamment la capacité des individus à partager des informations à leurs communautés. Là encore, ces vecteurs n’ont pas remplacé les lieux communs de l’échange d’information mais sont venus les compléter, les amplifier. Ainsi la prise de parole individuelle à elle-même pris de l’ampleur en multipliant les instances d’échange et de débats publics.

On peut donc questionner la qualité de ces nouveaux lieux de prise de parole, la qualité des liens sociaux qui y sont générés, leur impact sur l’organisation citoyenne et l’avenir de nos cités.

Je tweet donc je m’engage

Une récente étude tend à démontrer que l’acte d’écriture via les média sociaux représente une forme d’engagement supplémentaire au contenu en question.

En effet, Des chercheurs du Time Warner Research Council ont utilisé la surveillance biométrique et le suivi du regard pour mesurer efficacement l’engagement.

On parle ici d’engagement en considérant la qualité du lien entre l’individu observé et le programme qu’il regarde.

En voici les résultats :

  • l’engagement du spectateur regardant avec un ami ou en connexion avec un ami sur les médias sociaux était 1.3x plus élevé que pour les téléspectateurs qui regardent seuls et sans utiliser les médias sociaux,

  • l’engagement du spectateur utilisant ces applications de co-visualisation ( qui permettent conversation simultanée au programme ) était de 1,2 plus élevé que pour ceux qui regardent le programme sans application sociale.

  • Malgré la distraction offerte par les médias sociaux, les téléspectateurs ont été plus engagés pendant les publicités que prévu : les résultats eye-tracking ont révélé que les téléspectateurs ont répondu aux signaux audio pendant les deux programmes et les pauses commerciales.

Ainsi, le spectateur s’engage parce qu’il a la possibilité de devenir lui-même acteur du contenu.

Dans un autre registre, lorsqu’on observe les résultats aux élections tout comme la commémoration du débarquement en Normandie, on constate que l’engagement est essentiel dans nos sociétés. Or aujourd’hui, il y a à la fois des milliers de raisons de s’engager (politique, pauvreté, faim…) et en même temps, nous sommes dans une société ou ne pas s’engager est plus simple. En France, on ne risque rien à ne pas s’engager. Dès lors, les réseaux sociaux offrent une tribune unique de l’engagement pour les citoyens / le public. Et pour les politiques c’est un nouveau moyen qui n’a pas encore tout montré de ses possibilités.

Ces dernières années, on parle de plus en plus des nouveaux modes de consommation. Les consommateurs ne veulent plus tous suivre bêtement les tendances imposées par le marché mais compte bien reprendre le pouvoir qui est le sien : l’acte d’achat. Il devient ainsi un “consom’acteur”. Plus libre de ses choix. On pourrait ici faire un parallèle avec la position du spectateur qui, avec l’aide des medias sociaux, pourrait une sorte de “spect’acteur”.

A partir de là, il n’y a qu’un pas pour rejoindre également l’idée d’une nouvelle forme de participation au débat public via les réseaux sociaux. Une citoyenneté plus participative.

Une démocratie participative et numérique

Quand les réseaux sociaux ont commencé à s’étendre au grand public, on y évoquait le potentiel démocratique d’un telle liberté de parole. Aujourd’hui nous ne disposons pas de résultat encore probant sur le sujet. Il est probable que la jeunesse de ces phénomènes et les mutations rapides de ces usages en rendent difficile l’analyse.

Néanmoins, si l’on creuse cet effet d’engagement par la prise de parole numérique, on entrevoit comment le phénomène vient compléter les voies de communication en matière de projets publics.

Si la notion de démocratie participative englobe les dispositifs permettant aux citoyens d’accroître leur implication dans la prise de décision de la vie publique, les nouveaux lieux de débats numériques ne peuvent que faire partie de son développement.

Le médias sociaux viennent s’y inscrire comme une prolongation des espaces d’échange citoyen existants. Comme dans ces lieux historiques, on y retrouve des usages similaires à ceci près qu’ils sollicitent peut-être une prise de parole simplifiée, parfois maladroite car désinhibée des codes de bienséance de la vie citoyenne active. En effet, si faire partie d’une association d’action citoyenne augmente la portée des messages que l’on souhaite diffuser, le lieu de débats numérique est moins conventionnel et facilite certainement la prise de parole d’un plus grand nombre de personnes désireuse de s’exprimer leur conviction, leur engagement.

Il semble donc naturel de penser que ces lieux de paroles peuvent représenter une part non négligeable de la participation des citoyens de la cité dans les choix de développement de cette dernière.

Les enjeux citoyen pour les élus locaux

L’instance numérique de partage de contenu portée par les médias sociaux ressemble sociologiquement à une place de village élargie, une place de village connectée. En effet, même si le réseaux de partage ressemble à des espace privés, il ne faut s’y tromper, nous sommes plus proche de la place publique que du salon privatif.

Si une ville se doit d’écouter et de tenir compte de se qu’il se passe sur sa place publique et dans ses rues, il doit en être de même avec son extension numérique. Les enjeux de citoyen qui y sont abordés y sont les mêmes. Il semble donc logique d’y porter attention comme une partie intégrante du débat publique.

Préparer la ville connectée

On peut difficilement parler aujourd’hui de la place citoyenne du numérique sans aborder la question de la ville connectée. Qu’est ce que la ville connectée ? Que peut elle apporter à ses habitants ?

Il serait dommage que seuls les industriels des télécommunications et leurs annonceurs répondent seuls à ces questions et nous dictent quels seront nos usages numériques dans les 20 prochaines années.

Les enjeux sont également politiques et notamment au niveau local, car si certaines perspectives se globaliseront, il est indéniable que chaque localité aura intérêt de personnaliser les applications et services en lien avec ses spécificités (urbanisme, patrimoine naturel, patrimoine historique, éducation,  communautés, …).

Toutes ces pistes de réflexions ont vocation à être développées dans le temps. De tels chantiers s’envisagent sur le long terme car il est nécessaire de partir d’un état des lieux déjà conséquent pour connaître le point de départ et sélectionner au mieux les projets qui feront avancer les questions.

Les communes doivent dès à présent se saisir de ces pistes et de ces enjeux. La place du village ne perdra pas de son importance, à condition d’être également connectée et de rassembler les élus, les acteurs du numérique et de la communication public.

Guillaume Hidrot.

Quelques mots sur l’auteur :

Guillaume Hidrot est un professionnel de la communication. Il mène une réflexion sur l’évolution des outils numériques et leurs usages au service du territoire. Vous pouvez le suivre sur twitter : @commquoi

A lire aussi

DMPP #3 – Politique People

Pourquoi les politiques dévoilent-ils leur vie privée ? Pourquoi on vole leur intimité, depuis quand ça existe et comment

En lire + ...

DMPP #2 Pourquoi on regarde la télé-réalité (ou pas) ?

Pourquoi votre maman, votre voisin, votre fils, ou vous-même regardez la télé-réalité ? Hein, pourquoi ? Retour sur 15

En lire + ...

« Des médias presque parfaits », pour un droit de citation

Bonjour à tous, Comme vous l’avez vu, notre première vidéo de #DMPP au sujet de la télé qui parle

En lire + ...

Laissez un commentaire :

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Mobile Sliding Menu