Le problème avec la file d’attente

dans Fest. Avignon 2014

Il y a un endroit où tout le monde passe beaucoup de temps pendant le Festival.

Non pas la place Pie.

LA FILE D’ATTENTE.

Certains jours, Avignon ressemble un peu à une journée à Disneyland : tu décides d’aller tester tes limites en refaisant pour la quatrième fois un tour de manège dans l’attraction Peter Pan et, enhardis par l’enthousiasme, tu cours jusqu’au panneau annonçant qu’à partir de ce point là, il te reste 7h, 18mn et 42 secondes à attendre avant de pouvoir survoler un Londres en pâtes à modeler pendant 10mn.

Et bien voilà, Avignon c’est pareil : un jour tu décides d’aller tester tes limites devant l’audacieuse adaptation en comédie musicale de Guerre et Paix à 14h et tu cours – enfin non tu peux pas courir parce qu’il y a des gens en tongs qui marchent lentement devant toi – tu chaloupes jusqu’au théâtre, où Jean-Claude venu de Bretagne pour les vacances, t’annonces qu’à partir de ce point là représenté par lui même, il te reste 7h, 18mn et 42 secondes à attendre avant d’être victime d’une violente insolation que tu tenteras vainement de combattre en fabriquant un éventail avec des tracts que tu réclameras soudain à grands cris à tous les comédiens qui passeront devant toi.

Oh oui, tu sais parfaitement de quoi je parle, car toi aussi tu as vécu trop souvent cette situation qui, tu en es sûr, ressemble fidèlement à la mort. L’attente interminable sur un trottoir par 42 degrés (environ) où tu essaies dans un dernier sursaut d’instinct de survie de t’hydrater en récupérant la sueur qui perle de ton front avec ta langue. Mais par dessus tout, la file d’attente représente ce moment d’interaction sociale forcée ou en plus de devoir survivre (peut-être) à une canicule tu dois également survivre à tous ces gens qui se retrouvent systématiquement en train d’attendre sur le même trottoir que toi, qui transpirent autant que toi et qui pourtant insistent pour se coller à toi.

Et parce qu’en général tu as beaucoup de temps à perdre à ce moment là, entre deux essorages de t-shirt et un lapement de sueur, tu as eu le temps de remarquer qu’il y avait plusieurs catégories de personnes dans une file d’attente.

D’abord il y a le plus connu, celui que tout le monde déteste et qui provoque une vague d’indignation suivi d’un profond sentiment d’injustice : le connard. Le connard c’est celui qui après avoir pris sa place à la billetterie et constaté que la file faisait déjà 18 mètres de long, choisi de la remonter le plus discrètement possible jusqu’à en arriver à la tête. A chaque fois que tu te tournes vers lui, le connard a en général réussi à gagner 2 places, pourtant tu n’arrives jamais à saisir le moment précis où il passe devant les autres. Car le connard est subtil et se concentre extrêmement fort pour ne regarder que les gens qui l’accompagnent afin d’éviter les 472 paires d’yeux indignées devant lesquelles il vient de passer et surtout pour ne pas entendre la seconde catégorie de personnes de la file d’attente : les Pas Contents.

Les Pas Contents ne sont jamais contents. Et du coup ils le disent. Souvent. Beaucoup. Trop. Tout est prétexte à ne pas être content : l’heure, le temps, la largeur du trottoir, les voitures qui passent, les piétons qui marchent, les pigeons qui volent, le programme qui est trop lourd et surtout, le connard. Les Pas Contents ne l’avoueront jamais mais en vrai, ils aiment presque le connard. Parce qu’à ce stade là ça n’est même plus une perche qu’on leur tend pour ne pas être content, c’est un tire-fesse qui vient les récupérer directement sur place, un exutoire inespéré. Lorsque les Pas Contents repèrent un connard (pourtant convaincu d’être discret) ils poussent ainsi des cris de ralliement caractéristiques : « rooooooh » « mécépapossible »  « ouuuuuh » « anonhein » « oooooh ». Puis en général, ils se lancent dans une parade pour impressionner l’agresseur : roulement d’yeux, bouche en cul de poule, hochement de tête, roulement d’yeux, mains frappant violemment le haut des cuisses, roulement d’yeux. Afin de préserver l’espèce, il faut noter toutefois que le Pas Content ne s’adresse jamais directement à l’objet du mécontentement.

Pour pallier à l’ambiance lourde que la parade du Pas Content peut dégager, il existe heureusement le mec enthousiaste. Le mec enthousiaste c’est le salaud qui lance « Tourner les serviettes » pendant les mariages et qui tenterait bien un petit « Les Sardines » en rejoignant la file d’attente. Le mec enthousiaste est toujours accompagné de plusieurs copains mais il s’en ferait volontiers des nouveaux, du coup il parle très fort. À tout le monde. C’est assez dur de l’arrêter parce qu’en général ses amis volontaires (donc pas toi) rient beaucoup et eux aussi très fort, ce qui l’encourage encore plus. Le mec enthousiaste ne voit pas le problème avec le fait d’être enthousiaste alors que tu es persuadé que ta peau a commencé à fondre. Si on ne l’arrête pas dès la file d’attente, le mec enthousiaste peut s’emballer complétement et aller jusqu’à vouloir participer au spectacle en répondant aux comédiens une fois dans la salle. Généralement tu finis par détester bien plus le mec enthousiaste que le connard, parce que le connard ne t’a pas demandé 5 fois en rigolant si « tu n’avais pas trop froid ».

Quelque part dans la file se trouve aussi le poseur. Le poseur se divise en deux sous-catégories : le poseur festivalier et le poseur artiste. Le poseur festivalier partage avec le mec enthousiaste le fait de parler anormalement fort, mais contrairement à ce dernier ça n’est pas pour se faire des amis mais simplement pour signaler au reste de la file d’attente que c’est un mec serious business, que c’est sa 14ème pièce de la journée et qu’en rentrant chez lui il matera Arte avant de se coucher sous un arbre et relire l’intégrale de Proust pour se détendre. Le poseur festivalier trouve tout « fort » et « intelligent », alors parfois parce que tu es fatigué tu voudrais bien lui répondre « un peu comme ta sœur » pour la marrade, mais tu as trop peur qu’après ça le mec enthousiaste insiste pour s’asseoir à côté de toi dans la salle. Le poseur artiste lui, est comme son nom l’indique un artiste et histoire de te faire comprendre qu’il n’est pas JUSTE un spectateur, il raconte toutes les anecdotes de tous les soirs où il est monté sur scène, y compris quand celles-ci ne présentent qu’un intérêt très surfait « on était sur scène et le public était là, dans la salle ».  Le poseur artiste ne lésine jamais sur le name dropping, y compris quand celui-ci ne présente qu’un intérêt très surfait « après le spectacle on a rejoint Bernard Minet et Tex pour une mauresque et puis on s’est fait une tartine place des Corps Saints avec Gérald… Dahan ».

Au milieu de tous ces gens qui attendent il y a aussi souvent le mec qui distribue La Terrasse. Mais oui souviens toi. Il est bien là comme tous les ans. Ses 270kg de papier et d’encre dégoulinante aussi.  Sauf que cette année il est un peu emmerdé, les gens commencent à être méfiants. Alors, parce qu’il doit bien écouler son stock sous peine d’être renvoyé à la légion étrangère le soir même, il vise les files d’attente et les plus faibles : les gens qui ne sont pas parvenus à récupérer assez de tracts pour fabriquer un éventails et qui du coup, aux tréfonds du désespoir, en pleine crise de démence à cause de la chaleur, se disent qu’ils pourraient peut-être utiliser La Terrasse pour s’éventer un peu, juste 5mn… Une fois qu’il les a flairés (et c’est assez facile rapport à toute cette transpiration), le mec qui distribue La Terrasse leur fonce dessus tel le faucon (ou un autre truc avec des grosses ailes) et VLAN. En une minute le papier a fusionné avec la paume de la main et 17 critiques sont déjà imprimés à l’encre et la sueur sur le débardeur.

Et puis il y a toi. Tu viens de te faire griller ta place par le connard sous le regard d’un Pas Content qui enchaine les « rouuuuuuh ». Tu hésites à choper un exemplaire de La Terrasse pour taper sur le connard mais au bout du 7éme « rouuuuuh » tu ne sais plus trop qui taper. Le poseur artiste explique que ça ne serait jamais arrivé s’ils étaient avec Willy Rovelli pendant que le poseur festivalier a sorti son téléphone et prend une résa au Chêne Noir en criant. En saisissant le mec qui distribue La Terrasse par la manche tu l’envoies sans le vouloir se coller au mec enthousiaste qui se met à siffler « Les Sardines ». Alors que tu es persuadé que cette fois ça y est tu vas périr dans cette file d’attente avec la critique de « Sexe, arnaque et tartiflette » imprimée sur la joue, tu aperçois le connard se précipiter en courant vers l’entrée du théâtre. Ton regard s’illumine, le bout du tunnel… enfin le bout de la file est tout près. Tu t’accroches au pied du mec qui distribue la terrasse pour te trainer à l’intérieur sous le roulement d’yeux d’un Pas Content en entendant quelqu’un crier « Pour  Guerre et Paix, the musical  en salle 3 ! ».

Dans quelques minutes, ton cerveau programmé pour oublier la douleur aura tout effacé, trop content de savoir que tes fesses sont désormais sur un banc qui aura lui même remplacé l’insolation par un lumbago dans une dizaine de secondes. Parce que ce qu’il y a de bien dans l’attente c’est qu’elle a toujours une fin et à Avignon, la fin a souvent lieu sous une climatisation.

Marie-Caroline Neuvillers

Marie-Caroline Neuvillers prépare une thèse, et écrit des choses sérieuses le jour pour gagner sa vie honnêtement, puis le soir venu, écrit des choses avec du lol dedans sur le Festival d’Avignon. Elle passe donc son temps à faire semblant de se plaindre alors que dans la vraie vie elle adore les touristes et le mec qui distribue la Terrasse. Mais toujours pas les gens qui disent « en Avignon ».

 

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