« Very bad buzz à « Un soir à la Tour Eiffel, qui a peur du grand méchant tweet ? », par Julie Lafitte

dans Medias, Télévision

Alors que la télévision semble ne plus pouvoir se passer de Twitter, les discours faciles et accusateurs contre les réseaux sociaux continuent pourtant d’y trouver un large écho. Il y a quelques jours, c’est Julie Lafitte qui en a fait les frais, en voyant que l’un de ses messages, rédigé 2 mois plus tôt avait été repris par « Un soir à la tour Eiffel » sur France 2, pour faire réagir Frédéric Beigbeder. Evidemment cela a fonctionné, et cela a surtout donné envie à Julie Lafitte (la jeune femme à qui il a tiré la langue), de lui répondre et de proposer ce texte sur les relation complexe entre télévision et réseaux sociaux.

Image 2 Julie

Mercredi 12 novembre, alors que je regagnais tranquillement mes pénates après un verre entre amis, je me connecte à internet dans l’espoir d’y glâner une ou deux notifications comme on allume son portable, dépité de n’y trouver qu’un SMS de son opérateur. Certes, je tweete beaucoup, quotidiennement même : quelques live-tweets par-ci par-là, deux-trois courbettes pseudo-littéraires condensées en 140 caractères aussi influentes que le nouvel album de Kyo.

Mais tout de même. Quel ne fut pas mon étonnement en découvrant, ce soir-là, non pas une mais bien six notifications, comprenant mentions et messages, m’informant que l’on m’avait citée à la télévision. Sur France 2, plus précisément, dans l’émission « Un Soir à la Tour Eiffel » que je ne regarde tout bonnement jamais malgré mon amour pour la coupe de cheveux d’Alessandra Sublet. France 2 s’était déjà essayé au format « talk-show » tout droit importé des amériques sans rencontrer un franc succès : Sophia Aram avait même failli y laisser des plumes après l’échec cuisant de son émission « Jusqu’ici tout va bien ». A croire qu’il est difficile, même à une heure tardive, de trouver un juste milieu entre les débats interminables de la bande à Ruquier et les interviews-promotion des autres talk-show. La faute au direct, sans doute, format chouchou des français et pourtant terriblement casse-gueule.  

Une émission au concept bancal mais bankable

J’avais déjà entendu parler de l’émission suite au « bad-buzz » médiatique orchestré par Nicolas Bedos, provocateur du dimanche qui avait, avec la complicité de l’animatrice, tissé un énorme canular autour d’un bouquin factice révélant sa (fausse) relation avec Valérie Trierweiler. Mais les téléspectateurs, qui n’aiment visiblement pas vraiment être pris pour des jambons quand il s’agit de service public, s’étaient indignés sur Twitter, réalisant ni une ni deux les dessous de la supercherie. Il faut dire que, ces temps-ci, France 2 a plus d’une fois cassé la tirelire pour proposer un peu de neuf au téléspectateur : cet été, nous avions même eu la chance de voir arriver Céline Dion en body noir sur ski nautique (qui fait ça, sérieusement ?) à Montréal, lors de la première de l’émission franco-montréalaise animée par Michel Drucker et Julie Snyder, « L’été Indien ». 

« Un soir à la Tour Eiffel » reçevait, ce soir-là, un gratin d’invités soigneusement choisis et connus pour leur franc-parler et leurs idées parfois « controversées » (grande pancarte « ironie »), parmi lesquels Frédéric Beigbeder, Audrey Pulvar, Ludovine de la Rochère (présidente de la Manif’ pour tous), Franz-Olivier Giesbert et… euh, Julien Lepers. On s’ambiance autant que dans Vol de Nuit tant on survole les sujets abordés : tandis qu’Alessandra Sublet manque de se faire voler la vedette par Audrey Pulvar, Ludovine de la Rochère reproche tranquillement aux invités d’être si « durs » avec l’ouvrage d’Eric Zemmour qui « est le fruit d’un long travail ». Il ne manquait plus que Giesbert pour nous parler d’un temps où l’on regardait tranquillement les vaches copuler dans la nature, et l’on s’offusquerait presque de tant d’incisivité et de profondeur de débat. 

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On navigue dangereusement sur les eaux usées de la philosophie de comptoir avant que la conversation ne dérive sur les usages des réseaux sociaux. Alessandra Sublet, en bonne meneuse de barque, en profite pour mettre toutes voiles dehors et propose alors un petit jeu à ses invités. La chronique, intitulée « Very Bad Tweets », surfe sur la vague des  pastilles « Celebrities read mean tweets » proposées par Jimmy Kimmel, dans lesquelles des célébrités lisent des tweets très acerbes (et parfois excessivement méchants) les concernant. 

Stupeur sur mon visage, donc, lorsque Frédéric Beigbeder, après s’être offusqué des moqueries des internautes à l’égard des physiques disgracieux, se met à lire la petite fiche qu’on lui a attribuée. Sur celle-ci, il ne lit pas mon pseudo twitter (@Cargo_culte) mais bien mon nom et prénom, qu’il cite à haute voix dans un regard caméra à faire pâlir Kevin Spacey dans House of Cards« Alors euh, c’est Julie Lafitte, je ne t’aime pas Julie Lafitte tu es désagréable ». Alors puisqu’on se tutoie, Frédéric, sache que nous n’avons pas élevé les cochons ensemble. Mais puisque tu as choisi de livrer mon identité en pâture aux moutons du PAF, allons-y gaiement, et tirons-nous la langue :

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D’abord amusée de voir grimacer ma tête de turc préférée à la lecture de mon message, je réalise bientôt que celui-ci a été légèrement modifié par rapport à l’original. Ce tweet fut posté le 30 août lors d’un visionnage de l’émission On N’est Pas Couché. Je m’amusais alors à live-tweeter l’émission en quelques punchlines bien senties.

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Twitter est la meilleure mise à l’épreuve du petit sens de la formule, de la tournure qui fait mouche, du trait d’humour efficace : doit-on encore se justifier de cela en 2014 ? N’y a-t-il pas quelque hypocrisie à fustiger la méchanceté des utilisateurs de Facebook et Twitter dans une émission où l’on se plaît à remplacer « tête » par « tronche » pour faire réagir l’assemblée ? A sortir un tweet de son contexte (celui du live-tweet d’une émission) pour mieux culpabiliser le téléspectateur qui s’amuse à bitcher ?

Je suis une grande fan des pastilles de Jimmy Kimmel. Les tweets proposés aux stars américaines sont toujours absolument abominables et truffés d’insultes, et pourtant le public se bidonne, tout autant que les célébrités d’ailleurs. Ici, la mayonnaise ne semble pas prendre, et pour cause : ce petit jeu devient le prolongement d’un débat moralisateur sur les usages du numérique, notamment mené par Frédéric Beigbeder, qui blâme ses dérives dans chaque interview qu’il accorde. Et qui conclut la lecture de mon tweet en m’insultant gracieusement.

Je te l’accorde Frédéric, internet est parfois l’empire « de la méchanceté et de la bêtise », Facebook est le « nouvel opium du peuple », le papier doit vivre, le minitel doit résister et puis finalement, le silex c’était pas si mal. En attendant, quand je lis tes remarques sexistes et réac sur papier glacé, quand je vois Zemmour parler à des heures de grande écoute à la télévision et vendre des milliers d’exemplaires de son « Suicide français », je suis heureuse d’avoir un espace où réagir et partager mon sentiment avec d’autres. Aussi numérique et futile soit-il. A bon entendeur.  

Julie Laffite.

Julie Lafitte est étudiante en Master 2 Publics de la Culture et de la Communication à l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse. Collectionneuse de gifs animés, twitteuse compulsive mais bienveillante, cet « enfant des internets » s’interroge sur les ficelles du buzz médiatique pour tuer le temps, à défaut de tuer les trolls. 

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