The Voice kids, ou la vitrine identitaire de TF1, par Justine Chretien

dans Medias

Ouvert aussi aux « sémiologues en herbe », le Semioblog diffuse des courtes analyses d’émissions de télévision. Aujourd’hui, Justine Chretien nous parle de The Voice kids.

The Voice kids

The Voice kids est un dérivé de sa grande soeur mondialement connue, The Voice. En France, l’émission comporte pour l’instant une seule saison (la saison 2 est en préparation) durant laquelle des candidats âgés de 6 à 15 ans ont participé du 23 août au 20 septembre 2014 à un concours de chant hebdomadaire. L’émission est diffusée le samedi soir à 20h50 sur TF1 et elle est produite par Shine France.

Comme pour The Voice, les candidats sont soumis à des « auditions à l’aveugle » et si ils sont sélectionnés ils passeront ensuite les épreuves des « battles » en direct (nous verrons dans notre analyse que la notion de « direct » est polysémique et qu’elle est d’une importance stratégique pour les chaînes de télévision). Les jurys de cette première saison sont les chanteurs Garou, Louis Bertignac et Jennifer tandis que les présentateurs sont Nikos Aliagas et Karine Ferri. Ceci n’est pas dû au hasard et ces choix résultent d’une tactique identitaire développée par la chaîne.

The Voice kids, une émission familiale…

Pour les chaînes de télévision, la composition de la grille horaire est un élément à ne pas négliger. Cet agencement va permettre aux chaînes de cibler des interlocuteurs institutionnels idéals à travers une émission pour pouvoir établir une communication médiatique cohérente. Dans le cas de The Voice kids, le public ciblé est double : ce sont les enfants mais aussi leurs parents qui doivent se retrouver ensemble tous les samedis soirs devant l’émission.

C’est un programme qui a pour vocation première et qui fut créé dans l’objectif de fédérer les familles devant le petit écran. Ainsi, selon François Jost (dans son livre « Comprendre la télévision »), The Voice kids est un « less-objectionable programme ». L’objectif est de toucher la majorité du public disponible dans une case horaire donnée : à 20h50 parents et enfants peuvent se retrouver devant le petit écran. Ainsi, après le repas et avant le coucher, ils vont regarder The Voice kids ensemble.  En regardant l’émission, les enfants vont s’identifier aux jeunes participants (dont la tranche d’âge, nous le rappelons, est entre 6 et 15 ans) et ils vont avoir, au fur et à mesure des rendez-vous, l’impression de les connaître. Quant aux parents, ils vont s’attacher aux participants, l’émission faisant naître en eux l’illusion que les jeunes chanteurs font partie de la famille et du quotidien.

Les présentateurs et jurys de l’émission vont aussi contribuer au sentiment de « familiarité » que le spectateur va développer pour cette émission. Par exemple, Nikos et Jennifer sont des habitués de TF1 (Star Academy, NRJ Music Awards,…) et ils font partie de l’histoire télévisuelle de la chaîne. La jeune chanteuse est connue dans la France entière pour avoir gagné la première saison de la Star Academy, le public l’a vu grandir, il l’aime et il s’identifie à elle. Ainsi, la télévision fait disparaitre la réflexion au profit de l’émotion et simule une relation d’intimité avec le spectateur.

« La télévision fait disparaitre la réflexion au profit de l’émotion et simule une relation d’intimité avec le spectateur »

Cette relation de causalité est le fonctionnement théorique sur lequel s’appuie The Voice kids. Cela se traduit par exemple de manière technique par l’utilisation de gros plans et de montages parallèles. Dès lors, il nous semble possible d’affirmer que dans le cas de la programmation de The Voice kids, la visée de TF1 est de « créer » un rendez-vous hebdomadaire tous les samedis soirs pour le plus de familles possibles, au même titre que celles-ci feraient une sortie sportive ou culturelle ensemble.

Une émission qui incarne les valeurs commerciales de TF1

L’expression « valeurs commerciales » est employé ici en synonyme d’ethos. En effet, TF1 est une chaîne publique appartenant à un groupe privé et elle est donc une entreprise. TF1 peut être comparée à une marque et pour vendre cette marque, le groupe à besoin de mettre en place des stratégies marketing. L’une d’elles est de se vendre aux téléspectateurs par le moyen de « valeurs » (ou « champ de souveraineté » selon François Jost) éthiques et morales qui seront le fil conducteur de toutes ses programmations.

The Voice kids s’inscrit dans la lignée des télé-crochets musicaux, caractéristiques de TF1, au même titre que la Star Academy avant lui. Il est inscrit dans les moeurs que le champ de souveraineté de TF1 (autrement dit son discours) est caractérisé par des émissions de télé-crochet ou de télé-réalité à destination des familles et des jeunes adolescents. Ces dernières possèdent la caractéristique d’être en « live », cette notion est très importante pour les chaînes. En effet, selon François Jost, le mot « live » en anglais désigne un événement nouveau et « sur le vif » mais celui-ci n’est pas forcément en adéquation avec la temporalité du spectateur. Cela donne ainsi l’illusion que le direct offre une « réalité brut » au téléspectateur. Tout cela fait partie d’une promesse pragmatique émise par la chaîne et qui va évoluer en une promesse ontologique d’authenticité : le spectateur croit que le direct permet de restituer le réel.

« Le spectateur croit que le direct permet de restituer le réel »

En réalité, le direct est  préparé et programmé à l’avance. L’objectif d’une telle mise en scène est de donner aux téléspectateurs un « réel légitime » qui serait le fruit du direct auquel ils auraient assistés et dont ils seraient les premiers témoins. Ainsi, selon Jean Mottet (dans son livre « Série télévisée et espace domestique »), la télé-réalité serait un néologisme car elle affirme une prétendue capacité à nous parler du direct.

Pour TF1, cette relation au direct est un élément central de sa stratégie identitaire car elle permet de renforcer la relation d’intimité télévision/ spectateurs. Ainsi, le téléspectateur se sent proche des candidats et il a l’impression d’être dans une relation de vérité inébranlable et de confiance, grâce à la présence de l’expression « en direct » en haut à droite de son écran.

De plus, le spectateur s’est imprégné de l’image générale de la chaîne et il se retouve devant un programme confortable car habituel. En effet, TF1 véhicule un ethos axé sur les valeurs familiales : de Baby Boom à L’amour est aveugle en passant par 4 Mariages pour 1 Lune de Miel, tout est fait pour que la famille française se retrouve au moins un soir par semaine devant un programme de TF1. Pour la chaîne, il est nécessaire que cette famille-cible retrouve à travers tous les programmes un fil rouge conducteur qui va correspondre à ses valeurs pour qu’elle accepte de se « reconnaitre convive » et de porter sur elle une part de l’image de la chaine (Virginie Spies « La télévision dans le miroir »).

Ainsi, le téléspectateur devient un « faire-valoir » pour l’institution. Pour faciliter cette identification des familles TF1 met en place, en plus des valeurs conductrices, un certain nombre d’éléments inconscients. Un exemple très simple est observable : la chaîne a décidé d’associer à l’émission The Voice kids le violet tandis que l’émission « mère » (The Voice) est reliée à la couleur rouge de part son logo. Ainsi, la différence quant à l’effet souhaité sur le spectateur est marquée de manière nette entre les deux émissions. Culturellement, le rouge représente la passion tandis que le violet représente la douceur et le rêve.

The Voice kids fut ainsi créee par la chaîne dans l’optique de devenir une « bulle » de bien-être addictive et réconfortante pour les familles. Une fois cette étape réalisée, TF1 va tenir les foyers captivés et attentifs par le moyen de deux promesses : ce que le spectateur va voir par la suite va être meilleur que ce qu’il est en train de voir et il va prochainement connaitre le gagnant de l’émission.

Justine Chretien.

Justine Chretien est étudiante en deuxième année de licence d’Information-Communication à l’Université d’Avignon. Après ses études, elle aimerait travailler dans un théâtre ou un musée en tant qu’organisatrice d’évènements. Vous pouvez la suivre sur Twitter ici (clic, clic, clic).

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