« Le Canard Enchaîné, unique en son genre » par Loris Voyer

dans Medias, Presse écrite

Ouvert aussi aux « sémiologues en herbe », le Semioblog diffuse des courtes analyses d’émissions de télévision. Aujourd’hui, Loris Voyer nous parle du Canard Enchaîné.

Canard

Ce journal réputé pour ses positions contestataires propose une formule unique en France : un cocktail d’informations exclusives et d’humour bien particulier.

Le Canard Enchaîné est un journal hebdomadaire paraissant le mercredi,  créé en 1915. Il avait d’abord pour but d’outre-passer la censure établie par le gouvernement et le bourrage de crâne pendant la première Guerre Mondiale. Pour ce faire, ils utilisent un ton humoristique.

Le principal sujet abordé est l’actualité politique. Au fil des années, de grands noms ont écrit pour le journal, comme Anatole France ou Jean Cocteau.

J’ai décidé d’étudier la Une du journal afin de voir comment ce journal (qui est considéré comme une exception dans le paysage médiatique français) se présente, et comment par le biais de la présentation de sa Une il montre à qui il s’adresse et nous permet de reconnaître sa ligne éditoriale.

Des révélations

Sa promesse est de donner des informations, souvent exclusives, et des analyses sur l’actualité politique, sur un ton humoristique.

Ce journal a une forte identité et fédère une communauté de lecteurs qui souhaitent connaître certains dessous du monde politique français. Historiquement plutôt à gauche, le journal est aujourd’hui plus neutre et attaque aussi bien des hommes politiques de gauche que de droite. Ils se définissent eux-mêmes (l’équipe de rédaction du journal) comme « indépendants ».

Plusieurs grandes révélations ont été faites dans ce journal : L’affaire Maurice Papon en 1981, le compte bancaire au Japon de Jacques Chirac en 2006, ou plus récemment l’affaire de la rénovation du logement parisien de Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, ou encore l’affaire du bureau de Mathieu Gallet.

Si on appliquait les genres télévisuels à cet hebdomadaire, nous pourrions dire qu’il appartient au monde réel (les lecteurs en attendent de vraies informations de sources sures, vérifiées non pas par l’AFP mais par les journalistes eux-mêmes.) et au monde ludique (on y trouve des blagues, des contrepèteries, des jeux de mots, des caricatures…).

La Une de ce journal est reconnaissable : le haut de la page est composé de cadres avec deux actualités présentes dans la suite du journal, le titre est en dessous avec sa typographie bien identifiable, puis une information suivie d’une fausse citation (par exemple : A mi-mandat, Hollande refuse de changer de cap. « Je vais continuer à faire la pluie et… la pluie ! » édition du 5 novembre 2014) des caricatures y sont présentes et certains articles figurent sur la partie basse de la page. On y trouve également le prix, inchangé depuis 23 ans. Un des aspects propres à ce journal est la présence uniquement de rouge et de noir sur la Une. Bien évidemment, le rouge rappelle les origines politiques du journal : son positionnement à gauche  et contre le pouvoir en place (le rouge étant la couleur du communisme), que l’on retrouve sur la Une de journaux ou de magazines qui ont des convictions de gauche (Libération, Marianne et Charlie Hebdo en sont les meilleurs exemples).

Entre sérieux et parodie

Un certain paradoxe est donc omniprésent dans le journal : c’est un journal « satirique » mais qui donne de vraies informations. Comment le considérer alors ? Est-ce un journal sérieux, un journal humoristique ? Parodique ?

A mes yeux, la Une du journal porte en elle deux promesses.

Une promesse d’information :

Des articles sérieux, et assez longs sont présents sur la Une. Cela montre un désir réel de développer des informations. La typographie de ces articles est petite, comme on en trouve dans d’autres journaux comme Le Monde. Une autre similarité avec le journal évoqué précédemment est le fait que plusieurs sujets différents son développés sur la Une, contrairement à d’autres journaux (Le Figaro, La Provence…).

Dans ces articles, on trouve des données précises: des chiffres, pourcentages, dates… qui mettent en valeur la véracité des informations.

On y trouve l’éditorial rédigé par le rédacteur en chef au milieu de la page et dans une typographie différente des autres articles.

On voit également en grosse typographie les deux principaux sujets abordés dans l’hebdomadaire et à quelle page les trouver, c’est donc une garantie d’information.

Tous les éléments de la Une que je viens de citer sont des éléments qui donnent au lecteur des indices sur le sérieux du journal dans les informations qu’il donne. Ils donnent un ton sérieux, contrastant avec l’autre ton utilisé dans le journal : le ton humoristique.

Une promesse de rire :

Le sous-titre du journal donne le ton : « Journal satirique paraissant le mercredi ».

Une des choses qui saute aux yeux en voyant cette Une, est la présence de quatre caricatures dessinées parodiant l’actualité du moment, à la place ou dans d’autres journaux on verrait peut-être des photographies illustrant les articles. Ici on voit la place qu’occupe l’humour dans l’hebdomadaire, qui apporte un peu de légèreté, en contraste avec le sérieux des articles. Dans le journal les dessins de Cabu, Lefred Thouron et Petillon ont une grande importance. Selon Jacques Lamalle, les « dessinateurs journalistes » du Canard Enchainé «ont l’art dans leur férocité […] de rendre cocasse des situations et des hommes qui souvent ne le sont guère, ils savent mettre du primesaut dans les faits les plus austères. Jamais procureurs, n’accusant que les traits, ils déposent de manière irréfutable ».

Autour du titre du journal, on trouve deux dessins de canards accompagnés d’une phrase qui détourne un fait d’actualité (« Les écolos à Ségolène Royal :  « Pourquoi viens-tu si Tarn ? » édition du 5 novembre).

Sur la Une, l’élément en plus grosse typographie est une fausse citation ou un jeu de mots en lien avec l’actualité dont parle l’éditorial. Ici il y a une complicité avec le lecteur : on n’indique pas que c’est une fausse citation ou un détournement de l’actualité, on en appelle ici à la capacité au lecteur de distinguer le vrai du faux.

On remarque également que sur la Une tous les titres d’articles sont des jeux de mots ou des « blagues ». On peut donc s’attendre à trouver des articles absurdes, drôles et sans propos sérieux, ce qui n’est pas le cas.

Une complicité avec le lectorat

Autre aspect humoristique en bas à droite de la Une : on y trouve « Les interviews (presque) imaginaires du canard » il s’agit d’une fausse interview composée de déclarations de la personne interviewée (Arnaud Montebourg, Pierre Gattaz, Nicolas Sarkozy…) et de paroles inventées par un journaliste du Canard Enchaîné. Cette dernière rubrique est la seule sur la Une qui donne de « fausses » informations, qui relèvent de la fiction mais qui tout de même ont quelques aspects du monde réel.

Le langage utilisé est parfois familier : « Sarko » ; « il s’est bien lâché », cela montre qu’il existe une certaine complicité avec le lecteur, lorsque l’on parle de « Sarko » on sait de qui on parle, et le lecteur ne trouve pas ces termes choquants, car ce langage fait partie de l’énonciation du journal.

Ces éléments que l’on trouve en Une sont eux ceux qui donnent le ton humoristique propre à ce journal et que les lecteurs viennent chercher.

Le contrat de lecture entre les lecteurs et le Canard Enchaîné est unique en France : On promet aux lecteurs des informations exclusives, vérifiées mais aussi sous un angle humoristique et satirique. Ce contrat est bel et bien durable dans le temps (la Une n’a pas changé depuis plus de 50 ans), car depuis 1915 ils n’ont pas changé leur ligne éditoriale, ils ont bien sur modifié certains paramètres selon l’époque, mais le noyau dur du journal est resté inchangé.

L’énonciation de ce journal lui est vraiment propre, selon E. Veron, le contenu des journaux est assez proche et seule l’énonciation diffère, mais ici, on remarque que même son contenu diffère parfois des autres, pourquoi ? Parce qu’ils ont leurs propres sources, contrairement aux autres journaux qui ont en majeure partie pour source l’AFP.

Le lecteur type du Canard Enchaîné est désireux de connaître certaines informations sur le monde politique venant de sources indépendantes, il a une sensibilité politique plutôt de gauche et veut un journal qui dénonce, et qui sait faire preuve d’un humour bien particulier semblable à celui que l’on retrouve par exemple dans Charlie Hebdo, Hara-Kiri, ou à la télévision dans Les Guignols de l’Info.

Loris Voyer.

Loris Voyer est étudiant en deuxième année d’information et communication à l’Université d’Avignon, passionné de médias, de musique et de sport, il s’oriente vers des études de journalisme. Vous pouvez le retrouver sur Twitter @LorisVoyer

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