Nos amis les tracteurs

dans Fest. Avignon 2015

Tracteur Avignon

Tracter, c’est difficile. On a tous tendance à pester quand un 23ème gus vient interrompre notre demi à peine entamé avec l’argumentaire d’un spectacle dont on se fout royalement, mais bordel. Tracter, c’est VRAIMENT difficile. Pour ma part, je l’ai fait une fois et je vous garantis que je n’ai pas envie de recommencer.

Tracter, c’est se fader la chaleur insupportable, la répétition obsessive d’un texte promotionnel forcément cliché mais que l’on essaie de faire reluire tant bien que mal, la mauvaise humeur des gens, la répartie approximative de potentiels spectateurs qui veulent faire leurs malins avec leur conception très personnelle d’un bon mot, bref.

Ne l’oublions pas : tracter, c’est chiant des deux côtés.

Chacun s’attaque à l’exercice à sa manière. Résultat, il existe plein de sortes de tracteurs : à transmission mécanique, à transmission à variation continue, rouges, bleus, QU’EST-CE QU’ON SE MARRE.

Plus sérieusement, j’aime bien classifier les choses. Voici donc, pimpant lecteur, une petite typologie des différents tracteurs auxquels j’ai eu affaire en quelques années de Festival.

Le robot

Le robot, c’est un peu comme un vendeur télémarketing : l’individu récite son texte mécaniquement, sans vie, avec possible bonus de sonorités nasillardes, soit pour économiser son énergie pour les représentations à venir, soit parce qu’il en a sa claque du théâtre et est en train de considérer une reconversion dans la boucherie-charcuterie. Généralement, le robot ne prend même pas la peine de regarder son interlocuteur, ce qui me donne généralement envie de lui jeter la partie pointue de son flyer dans le globe oculaire gauche.

Le fatigué blasé

Comme je l’ai dit, tracter est difficile et très demandeur en énergie. Passés les tout premiers jours du Festival, la fatigue s’installe donc rapidement. Certains la gèrent assez mal et finissent, malgré quelques vagues sursauts, par avoir l’air totalement morts à l’intérieur. Face à cet appel à l’aide tacite et désespéré, l’envie de les inviter à l’apéro pourra croitre en vous. L’envie d’aller voir leur spectacle, en revanche, pas vraiment.

Le fatigué content

Le fatigué content est un warrior du tractage. Même après douze nuits blanches, la lassitude n’aura pas raison de sa motivation : tout en essayant de ne pas marcher sur les baloches XXL qui lui servent de cernes et balaient les rues dans son sillage, il arborera son sourire éclatant en toutes circonstances, quitte à ressembler à une version de Pee-Wee Herman qu’on aurait laissé fondre sur une plaque de cuisson.

Le chronophage

« Vous connaissez Tchekhov ? Vous avez deux minutes pour en parler ? »

FUIS, FESTIVALIER. FUIS OU TU ES FOUTU.

Le fantaisiste

Le fantaisiste a la ferme intention d’emmener dans son monde merveilleux tous les badauds qu’il croise, surtout ceux qui n’ont rien demandé à personne. Convaincu d’être un antidote au quotidien morose, le fantaisiste est un croisé de l’imaginaire qui t’assène au bazooka l’importance de préserver ton âme d’enfant. Généralement sapé comme dans sa pièce et maudissant intérieurement ses 14 couches de froufrous, il arpente les rues tel un ménestrel aux narines poudrées, hurlant des choses qu’on ne comprend pas avec une fougue qu’on ne comprend pas non plus.

Le nonchalant

Attention, on peut parfois le confondre avec le fatigué blasé, MAIS ÇA N’A RIEN À VOIR. Le nonchalant affecte une posture détachée et battage de steaks par choix de vie. Ce qui est bien pire. Le nonchalant veut te montrer avec une sympathie aussi réelle que mon troisième téton qu’il est plus cool que toi, parce qu’il est comédien, et que c’est cool. Mec, tu tractes pour Mon colocataire lèche ses squames au théâtre du parking de Gilbert, donc détends-toi.

Le silencieux

Ce tracteur a la présence d’esprit de se mettre à la place du tracté et vise donc avant tout l’efficacité. Il te tend son flyer fièrement, l’air entendu, plein d’une connivence foudroyante avec son éphémère interlocuteur, puis disparait. « Toi comme moi savons que cet orgasme théâtral est inéluctable, fringant festivalier, donc vivons ce moment comme si c’était le dernier », semble signifier son minimalisme langagier. Dans d’autres cas, le silence est causé par une envie fulgurante de trouver des sanitaires, mais le résultat est le même.

Le vif d’esprit

Cet énergumène a de la répartie et veut le montrer. Afin d’exorciser son pire cauchemar, à savoir l’indifférence de son auditoire, il mitraille en rafales des ficelles de stand-up si grosses qu’elles relèvent de la catégorie amarrage de porte-avions. En tendant son flyer, le vif d’esprit aime à répéter que « qui aime bien châtie bien ». En recevant son flyer, le festivalier aime à imaginer le doux craquement de ses rotules.

L’intrus

Robert aime rendre service. Quand son amie Josiane de la compagnie du Furoncle Incandescent lui a demandé de filer un coup de main au tractage en raison d’une pénurie de main d’œuvre, il a accepté avec beaucoup trop d’enthousiasme. Résultat, Robert se balade sur l’avenue le cœur ouvert à l’inconnu, mais sans arriver à savoir vraiment de quoi il parle. Cela dit, l’atout de l’intrus est que sa maladresse le rend touchant. Et comme chacun le sait, sur un malentendu, ça peut marcher.

Le what the fuck

Un mec en tenue bondage intégrale vient de me susurrer un mot de passe à l’oreille et est reparti en faisant des roues. Je n’ai pas compris si c’est rapport à une pièce de théâtre ou un club échangiste, mais l’expérience était intéressante.

Le normal

Ça arrive aussi.

François Theurel

Quelques mots sur l’auteur :

Après avoir étudié les rapports entre diffusion numérique et cinéma à l’Université d’Avignon, François Theurel s’est mis à faire des chroniques  de films de genre sur Youtube sous le sobriquet du Fossoyeur de Films. Ayant affuté son coup de pelle, il revient ce Juillet dans la Semioteam car, mine de rien, le festival d’Avignon, il aime bien le faire.

 

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