Manuel de survie à l’usage du festivalier (2)

dans Fest. Avignon 2016

Je vous vois, vous savez. Vous pensez que je ne fais pas attention dans la rue, sur les terrasses de café, dans les files d’attente. Mais si. Je vous vois incapable de refuser un tract dans la rue, vous faire doubler de cinq places dans la queue devant le théâtre et commander des moules-frites, place de l’Horloge.

Je sens qu’il faut qu’on se parle, qu’on reprenne deux ou trois choses ensemble. Alors oui, le premier manuel de survie du Semioblog, vous l’avez lu, vous en avez retenu quelques trucs ; vous ne vous faites plus jamais avoir par le mec qui distribue La Terrasse dans la rue par exemple. Parce que La Terrasse, c’est…?…. Lourd ! (Bravo). Et parce que dessus c’est écrit avec de…?…. L’encre ! (Voilà). Et l’encre ça colle aux…?… Doigts ! (C’est bon, vous êtes au point).

Mais ça ne suffit pas visiblement. Vous vous êtes relâchés. Alors on y retourne.

Pourquoi prendre le programme du off avec toi au festival, c’est une très mauvaise idée.

Je reçois cette question de Joëlle, de la Sarthe, au festival pour 4 jours : « Je pense qu’une bonne organisation c’est la clé d’un festival réussi. Le mieux c’est donc de pouvoir s’informer en permanence grâce à son programme du off annoté sur soi non ? ».

Non, Joëlle. L’organisation c’est bien. Traîner quelque chose qui pèse 8kg dans son sac à dos par 40° pendant 12h, c’est un entraînement militaire pour intégrer la légion. Et parce qu’il est statistiquement impossible d’aller voir les 1300 spectacles du off en une journée (on a essayé au Semioblog une année pour être bien sûrs quand même) ça n’est pas utile. Imaginez-vous, Joëlle, rue des Teinturiers à 14h, écrasée entre un tracteur, un touriste hollandais et un sorbet fraise-citron. Vous avez un doute. « Mon voisin ne pompe pas que des pneus », c’est au Palace ou au Chêne Noir ? Imaginez-vous essayer d’atteindre votre sac à  dos, extirper le programme qui fait la même taille que les Pages Jaunes, retrouver votre spectacle parmi les 300 pages parce que votre post-it s’est décollé avec la chaleur. Puis bourrer le dit programme dans votre sac qui ne ferme plus. Non Joëlle, c’est tout simplement non. Ce serait horrible. La vérité, c’est qu’au bout de la 3ème fois, vous refuserez de sortir le programme. Vous rentrerez dans le premier théâtre que vous croisez, par dépit, ou vous vous laisserez choir sur le bas côté, à bout de forces.

Pourquoi refuser un tract ne signifie pas forcément qu’on n’est pas quelqu’un de bien.

Oui, je sais. On se sent obligé parce qu’on pense que si on refuse, on va pas passer pour un salaud qui déteste les intermittents, le théâtre, la culture et l’humanité toute entière, comme en témoigne la question de Régis, de la Creuse : « Je ne sais plus quoi faire. J’ai les mains pleines, les poches pleines, le sac plein, j’en ai même calé 3-4 entre mon pied et la semelle de ma tong. Je ne peux plus prendre de tracts. Mais je suis incapable de les refuser. Que faire ? ». Régis, vous êtes au bon endroit. L’endroit où on déculpabilise de dire « non merci » aux tracteurs. Vous en avez pris toute la journée, vous avez écouté les pitchs de tous les spectacles, vous avez posé des questions, vous avez dit « merci » poliment quand on vous les a collés en pleine figure en criant très fort dans votre oreille. Mais là, il est 17h et vous ne savez plus très bien si c’est votre sciatique qui vous freine ou le poids des flyers dans votre sac. Tout comme pour la carte de fidélité à la caisse de Carrefour et à la proposition « tu montes boire un verre ? » à 23h30, vous avez le DROIT de dire non.

Évidemment, faites le avec le sourire, ne vous laissez pas envahir par la fatigue et le découragement en hurlant sur le tracteur, ne lui tenez pas la jambe pendant 10mn pour lui expliquer les raisons de votre refus non plus (« on part demain », « on a déjà quelque chose à cette heure là », « ça n’est pas que je n’aime pas la théâtre voyez-vous, en réalité si, j’ai d’ailleurs moi même pris des cours en classe de seconde. Mais j’en ai vraiment eu beaucoup aujourd’hui et j’ai de l’encre plein les mains, je m’en suis même collé dans l’œil tout à l’heure et…. »). Si vous ne vous sentez réellement pas capable de refuser, je vous rappelle quelques techniques qui vous permettront de passer à travers. Si vous ne voulez pas de tracts :

– Évitez de vous promener avec des tracts à la main.

– Ne vous promenez pas avec le programme à la main non plus.

– Prenez l’air pressé.

– Parlez allemand très fort au moment de passer devant le tracteur.

Pourquoi on ne peut toujours pas dire, et on ne pourra jamais dire « en Avignon ».

Parce que.

À moins d’avoir été cryogénisé au moyen-âge et de décider de venir passer 3 jours au festival pour reprendre des couleurs au réveil, « en Avignon » n’est pas toléré. Non ça n’est PAS DU TOUT correct. C’est complètement faux, même. Et oui, ça fait snob. Mais snob sans fond, vous voyez ? Comme les gens qui portent des fausses Rolex. Nous avons d’ailleurs cessé de recevoir des questions et des témoignages à ce sujet. C’est non, point.

Pourquoi ça ne sert à rien de passer beaucoup de temps à choisir sa tenue et à se faire beau avant d’aller « faire le festival ».

Vous faites partie de la team « c’est pas parce qu’on est en vacances qu’on se balade en Marcel » et c’est tout à votre honneur. Patricia nous écrit depuis l’Ain où elle prépare sa valise : « Entre ma combishort à boutons et ma robe longue en polyester, j’hésite pour la tenue la plus adéquate pour écumer les théâtres. Un conseil ? ». Oui, Patricia. Rangez vite votre dernière commande Zara dans votre placard et ressortez votre short en jean, le t-shirt qui a survécu à 5 années de glaces, de vinaigrettes et de Biafine et cette vieille paire de tongs achetée chez Carrefour. Ainsi, vous serez moins triste quand, par 42° et en sueur, vous aurez envie d’essorer votre t-shirt ; quand après vous être faite marcher sur le pied pour la 8ème fois, votre tong se brisera pour de bon en pleine rue ; quand vous n’aurez aucun remord à vous asseoir sur un trottoir pour manger votre glace vanille-chocolat que vous partagerez inévitablement avec la fibre de votre short. Au Semioblog, nous ne pourrons jamais vraiment cautionner le combo chaussette + Birkenstock, en revanche on prône le confort. Et après 17 robes complètement foutues, 23 chaussures sacrifiées et 5 chemises déchirées, nous sommes devenus nettement moins regardant sur le street-style.

Pourquoi à Avignon, il est indispensable de savoir identifier le danger.

Sans pour autant devenir paranoïaque, il y a quelques petites choses à savoir avant de venir, histoire de repartir (presque) dans le même état que celui dans lequel on est arrivé. Gérard de Meurthe-et-Moselle s’interroge : « De l’anti-moustique et une boite de pansements pour partir, c’est amplement suffisant, non ? ». Eh bien non, pas forcément Gérard. Voyez-vous, ici tout est susceptible de devenir un danger mortel.

Je vous vois pouffer, Gérard, mais vous ferez moins le malin au premier mistral, quand une affiche en carton aux bords acérés vous aura assommé en se jetant sur votre visage avant de vous balafrer de l’arcade sourcilière jusqu’au menton. Aveugle et défiguré, vous n’aurez aucun moyen de vous apercevoir qu’une complice se jette sous vos pieds et glisse sous votre tong pour vous faire chuter de toute votre hauteur sur le pavé rugueux. Pour vous en remettre, vous irez vous asseoir sur une terrasse de café. Mais pour vous asseoir, vous aurez probablement attendu 25mn sous le soleil qu’une table se libère. Et PAN, insolation. Mais vous aurez peut-être du mal à l’identifier, en pleine intoxication alimentaire après avoir commandé cette daube en sauce dans ce restaurant qui vous proposait 267 plats différents à la carte. Alors Gérard ? On ne mettrait pas un peu de citrate de bétaïne, de l’Arnica et quelques strips dans cette valise aussi ?

Pourquoi il est inutile de venir au festival d’Avignon pour « se reposer »

Vous avez passé une année fatigante ? Vous rêvez du charme de la Provence, de ses petites rues calmes ? De ses siestes et de son pastis ? Il va falloir revenir au mois d’aout alors. Michèle d’Indre-et-Loire se demande « Une pièce le matin tôt, un petit roupillon après un déjeuner en terrasse et une balade dans les rues l’après-midi, ça doit quand même être possible de se reposer pendant le festival ? ». Oui Michèle, sauf si vous comptez faire toutes ces choses à Avignon, c’est possible. Vous pourrez bien sûr aller voir une pièce le matin, vous aurez peut-être bien besoin d’une sieste après le déjeuner parce que vous aurez probablement marché 40mn pour trouver une table libre sur une terrasse, mais peut-être que vous ne pourrez pas dormir à cause du groupe qui va faire une représentation de hip-hop sous votre fenêtre et demander au public de taper très très fort dans ses mains pour les encourager. Après ça, il est aussi bien possible que vous ayez envie de sortir pour prendre l’air oui : bon il n’y aura vraisemblablement pas tellement d’air vu la température et la promenade va probablement ressembler à une séance de crossfit : alternance de marche et de course, sauts (pour ne pas glisser sur une affiche), port d’objets lourds (La Terrasse que vous n’aurez pas réussi à éviter dans la confusion + le programme du OFF que vous aurez mis dans votre sac à dos), étirements (pour contourner ou traverser des groupes de personnes qui se seront arrêtés au milieu de la rue en la bloquant, sans aucune raison apparente). Aucun doute Michèle, vous serez en forme en revenant. Mais peut-être pas dans celle que vous aviez prévue.

Voilà. En cas de doute ou de question, n’hésitez pas à nous contacter. Nous serons probablement coincés dans la même file d’attente que vous, en train d’attendre la même table en terrasse que vous, ou d’essayer de refuser le même tract que vous, très poliment.

Marie-Caroline Neuvillers

Marie-Caroline Neuvillers prépare une thèse, et écrit des choses sérieuses le jour pour gagner sa vie honnêtement, puis le soir venu, écrit des choses moins sérieuses sur le Festival d’Avignon. Elle passe donc son temps à faire semblant de se plaindre alors que dans la vraie vie elle adore les touristes et le mec qui distribue la Terrasse. Mais toujours pas les gens qui disent « en Avignon ».

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