YouTube comme lieu d’expression du chercheur, l’expérience de « Des médias presque parfaits » et la question de la vulgarisation scientifique

dans Des médias presque parfaits, Medias

Le 10 novembre dernier, nous avons participé au colloque « Youtubeurs, Youtubeuses » organisé par l’équipe de recherche Prim à l’université de Tours. Nous sommes revenus sur l’expérience de notre chaîne Des médias presque parfaits, et avons posé la question plus large des vidéos à vocation scientifique et culturelle. A partir de l’analyse des spécificités de ces vidéos (structures énonciatives et mises en récit), se pose la question d’une forme de vulgarisation scientifique assez inédite qui trouve également son expression dans la forme festivalière.

Vous pouvez retrouver la communication dans sa totalité ci-dessous, bonne lecture !

« Bonjour et bienvenue dans Des médias presque parfaits, la chaîne qui vous parle des médias, de tous les médias mais sans les juger ». C’est ainsi que commencent les vidéos de Des médias presque parfaits #DMPP, une chaîne consacrée à l’analyse des médias.

Il va s’agir ici d’une part de revenir et d’analyser mon expérience (encore en cours) d’une chaîne YouTube créée en 2016[1], et qui consiste à vulgariser mon propre travail. Il s’agira d’autre part de proposer une réflexion sur les questions de vulgarisation scientifique et de l’énonciation. Dans une perspective sémiologique et de sociologie participative, on reviendra également sur la question des publics d’un festival consacré aux vidéastes culturels et scientifiques, le festival Frames se déroulant à Avignon.

Cette recherche repose en partie sur une forme d’observation participante, pensée comme un instrument méthodologique qui consiste à provoquer une expérience sociale (Peneff, 2009). La démarche concrète (création et développement d’une chaîne YouTube) étant une façon (parmi d’autres) de saisir les différents enjeux de cet univers, parmi lesquels notamment la question de la vulgarisation scientifique et celle de l’énonciation. Le regard analytique est donc le produit de l’expérience directe et de son observation, allant de la construction d’un objet jusqu’à celle des savoirs inhérents à cette construction, en passant par l’adaptation et la révision de l’expérience au fur et à mesure de sa réalisation (Peneff, 2009 : 10).

Genèse, mise en place et terrain

Soucieuse de vulgariser mon travail au théâtre depuis plusieurs années, et blogueuse depuis 2005 autour des questions de l’analyse des médias, j’accorde de l’importance à témoigner de mes recherches en dehors des bancs des amphithéâtres. De son côté, Guillaume Hidrot avec lequel nous avons créé la chaîne YouTube a également le même souci de médiation scientifique. Après avoir travaillé en agence de communication et pour des institutions publiques, il souhaitait se tourner vers la vidéo de vulgarisation scientifique pensée comme un outil d’éducation à destination du plus grand nombre.

Nous avons donc mis en commun nos regards respectifs et confronté nos points de vue pour créer Des médias presque parfaits. Nous pourrions dire que Guillaume Hidrot en est le producteur, celui qui est garant de la vision d’ensemble tout en ayant une connaissance de la sémiologie et de l’analyse des médias. De mon côté, je propose les directions scientifiques, j’écris les textes des vidéos et j’en assure la présentation[2].

Il nous a donc semblé que YouTube pouvait être un vecteur de vulgarisation scientifique et culturelle adapté à de nouveaux publics, et notamment les plus jeunes[3]. L’idée est surtout de toucher des publics différents des étudiants ou des personnes qui s’intéressent en général aux médias. De montrer que l’on peut réfléchir aux médias et à nos pratiques de façon accessible, et de donner envie d’aller plus loin.

Se sont alors posées plusieurs questions, que je vais auxquelles nous avons tenté de répondre. La problématique du format, du ton et de l’énonciation adopter. Celle de la question des archives puisqu’il est illégal d’utiliser des images, même à des fins pédagogiques. La position tenir lorsque l’on est universitaire, la question de la citation des sources bibliographiques, ainsi que celle de l’évolution de la chaîne.

Retour sur l’expérience

Concernant le format, nous avons dans un premier temps choisi de faire des vidéos à base d’archives et commentées en voix-off. Malgré les retours positifs concernant la qualité de ce travail, nous avons au bout de quelques mois décidé de modifier ce format pour plusieurs raisons, notamment le temps de travail que cela prenait de faire des vidéos seulement en voix-off, mais aussi pour des problèmes de droits. Nous avons donc finalement opté pour une présentation face à la caméra, non seulement parce que cela permet de gagner du temps, mais aussi parce que, sur le modèle de la télévision, une chaîne YouTube incarnée physiquement par une personne est susceptible de gagner en visibilité et surtout de créer du lien avec le public (Chalvon-Demersay, Pasquier : 1989). On notera par ailleurs que le plus souvent les personnes qui paraissent à la caméra sur les chaînes YouTube sont aussi les auteurs et producteurs de leurs contenus. Concernant Des médias presque parfaits, nous sommes dans un cas un peu différent puisque nous sommes deux, c’est d’ailleurs aussi pour cela que Guillaume fait les voix-off lorsqu’il y en a.

Du point de vue du ton et de l’énonciation, nous nous sommes demandés dans quelle mesure devions-nous nous fondre dans une certain « ton YouTube » qui consiste à faire de l’humour et à utiliser des références qui « parlent » aux communautés des « publics YouTube ». Chaque vidéo devait-elle comporter une certaine dose de divertissement ? Nous avons pensé qu’il fallait adopter un certain ton, avec une part d’humour, (mais pas à tout prix) et surtout des références à la pop-culture qui « parlent » aux publics friands de ces vidéos. Nous n’avons pas vécu cela comme une obligation dans le sens où nous apprécions aussi cette façon de tenir un discours.

Sur la question de la gestion des archives, cela a été compliqué. Je l’ai mentionné plus haut, il est illégal d’utiliser des images (à moins d’en payer les droits), même à des fins pédagogiques et de manière bénévole. En France, s’il existe un droit de citation en matière littéraire (justifié par un caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information), ce n’est pas le cas en matière d’œuvres audiovisuelles. Notre premier épisode a donc été bloqué par l’Institut National de l’Audiovisuel. Nous ne sommes pas les seuls dans ce cas, et nombre de vidéastes culturels ou scientifiques du web se retrouvent face à ce problème et ces lois obsolètes qui empêchent de vulgariser son travail à destination du grand public[4].

Du côté de la position à tenir lorsque l’on est universitaire, et plus largement la question de l’énonciateur, avec les vidéos du web, nous sommes face à un cas assez particulier. En effet, YouTube n’est pas le lieu de l’exposition de ses titres ou fonctions. Il faut cependant adopter une certaine forme de présentation de soi et donc s’adapter au média, à ses contraintes et ses formes énonciatives. Si nous avons précisé ce que nous faisions « dans la vie » dans la catégorie « à propos » de notre chaîne et que cette dernière est adossée à un blog (le Semioblog), cela n’apparaît pas immédiatement lorsque l’on regarde les vidéos. Dès lors, nous nous sommes aperçus que la majorité des personnes ne semble pas s’intéresser au statut de celui qui « parle » ni à son niveau d’expertise. Ce qui compte c’est ce qui est dit et la façon dont c’est dit, la qualité et la régularité des vidéos, bien plus que le statut des énonciateurs.

Concernant la citation des sources bibliographiques, plusieurs problèmes se posent.  Faut-il le faire dans la description de la vidéo, sur un blog ou les mettre en avant directement dans les images ? Lorsque l’on utilise une vingtaine de textes pour construire une vidéo, comment faire pour respecter au mieux les sources ? Nous rencontrons ici une difficulté. Nous avons (pour l’instant) tranché de la manière suivante : je cite à l’oral et montre les livres qui m’ont le plus servis, et les autres apparaissent dans la bibliographie car il n’est pas possible de citer la totalité des ouvrages que nous utilisons. Cette solution n’est pas tout à fait satisfaisante lorsque l’on est très attentif à l’usage et la citation des ressources bibliographiques, mais nous n’avons, pour l’instant, pas trouvé de meilleure solution.

Du point de vue de l’évolution de la chaîne, l’expérience nous a montré que les changements et évolutions étaient inhérents au média lui-même. Je l’ai évoqué précédemment, nous avons changé de format au cours de l’expérience puisque la chaîne est désormais incarnée. Nous avons aussi développé un autre format « en coulisses », qui consiste à aller dans certains médias (rédactions, plateaux de télévision) pour montrer l’envers du décor, les manières de travailler et les différents métiers. Et nous avons aussi d’autres projets de formats que nous allons développer au cours de la deuxième année de Des médias presque parfaits. Nous n’avons pas voulu les créer dès la première année, car nous avons d’abord besoin de mettre en place notre chaîne. Nous avons également fait évoluer la chaîne en matière de montage, afin que les épisodes soient dynamiques et rythmés.

Au terme de presque une année d’expérience de vidéastes du web, notre chaîne a donc évolué dans le sens décrit plus haut, et c’est aussi le cas de nos méthodes de travail.

Depuis le départ (et même si nous ne sommes que deux), nous fonctionnons comme une équipe de rédaction, avec des rendez-vous réguliers, des réunions, des choix éditoriaux, des ajustements etc. Nous avons cependant revu notre façon de procéder. En amont du tournage d’une vidéo, nous avons plus de réunions et surtout plus d’étapes de travail en commun, même si chacun a des tâches différentes comme je l’ai précisé tout à l’heure. Nous réécrivons beaucoup les textes pour qu’ils soient clairs et accessibles et procédons en amont à la recherche d’archives. La manière de travailler s’affine donc avant, pendant et après le tournage.

La vulgarisation scientifique, de la forme fictionnelle à l’art de raconter

Plus largement, et pour dépasser notre seul exemple, il est intéressant d’observer d’autres chaînes à vocation culturelle et/ou scientifique. Les vidéastes web qui parlent de cinéma, sciences, médias ou d’autres thèmes mettent en place des formes de médiation et de vulgarisation sur lesquelles il convient de se pencher pour mieux saisir les contours de ces nouvelles formes de discours.

Multiplicité des formes de récit

Si l’on considère qu’ « est vulgarisée toute pratique discursive qui propose une reformulation du discours scientifique » (Jacobi, 1985), on peut alors envisager certaines vidéos sur YouTube comme des discours de vulgarisation. François Theurel, connu par sa chaîne Le Fossoyeur de films est spécialisé dans le cinéma de genre. Les vidéos de la série principale de la chaîne proposent une analyse d’œuvres filmiques peu connues du grand public, et d’autres sont consacrées à des films récemment sortis en salles (dans un format intitulé « l’après-séance »). Il s’agit dans ce dernier format, d’une forme de critique de films, tandis que dans le format plus analytique, nous sommes dans le cas d’une analyse filmique. Ici, le vidéaste utilise les multiples potentialités de la vidéo : la longueur variable (les vidéos peuvent durer jusqu’à 30 minutes), l’introduction d’une part de fiction (le fossoyeur se met en scène, à la recherche du film de genre parfait par exemple, en faisant intervenir des personnages), des références à la pop-culture, etc. Dans ce cas, François Theurel emmène sa communauté[5] à la découverte de films d’une manière ludique et pourtant argumentée. La part de fiction qu’il introduit dans ses vidéos possède une dimension sérielle dans le sens où la quête du film de genre s’opère selon un arc narratif long et le public suit les aventures du fossoyeur au fur et à mesure des épisodes.

De son côté et dans un tout autre genre, Patrick Baud (qui collabore avec François Theurel sur un certain nombre de projets) a créé la chaîne Axolot dans laquelle il s’intéresse aux « faits étonnants et diverses curiosités scientifiques »[6]. La chaîne propose plusieurs formats de vidéos : les curiosités du monde (L’île la plus étrange du monde, les savants fous…), les « Etranges escales », qui consistent à visiter des villes à travers le monde en se penchant sur leurs particularités méconnues et étonnantes de ces lieux, les « Axoportraits », qui reviennent sur des personnalités surprenantes, etc. Dans ses vidéos, Patrick Baud se positionne comme un conteur : il met en forme des récits dont il est le narrateur, et le public suit par exemple son parcours au sein d’une ville ou d’un lieu, à la découverte de celui-ci. Les récits de Patrick Baud se développent sur d’autres supports que les seules vidéos du web tels que les livres ou bandes-dessinées. Ce que l’on constate ici c’est un renforcement d’une forme de narration hybride, qui trouve son expression en différents lieux (Lits, 2012 : 3). En l’espèce, les récits adoptent différents schémas narratifs qui sont portés par un même narrateur. Appartenant à des genres divers, les textes sont composés « d’images et de messages mixtes présentés sur des supports différents, dans des périodicités variées (et) répondent à autant d’horizons d’attente qu’il y a de médias » (Lits, 2012 : 12). Cela est d’autant plus vrai dans le cas de la chaîne Axolot, dans le sens où son auteur Patrick Baud est non seulement un vidéaste, mais aussi un auteur de livres dans lesquels il aborde les mêmes thématiques que celles de sa chaîne. L’auteur prend ici la forme d’un énonciateur cohérent qui s’exprime sur différents supports. Nous sommes dans le cas, si l’on suit Marc Lits, d’une « hypernarratologie médiatique » dont les bases sont encore à fonder et dont les recherches ne font que poindre au fur et à mesure de la transformation de ces discours médiatiques.

Cette recherche est d’autant plus importante à mettre en œuvre que ces récits remettent en cause les statuts que l’on pourrait qualifier de « classiques » des énonciateurs.

Place et rôles des énonciateurs

En effet, selon les chaînes, la mise en scène de l’énonciateur peut être variable. D’ailleurs, les discours sont eux-mêmes assez différents selon les médiateurs/énonciateurs et les formes de leurs chaînes. Ici, non seulement le respect et la citation des sources varient selon les YouTubeurs, mais de plus, la présentation de soi est d’un format plutôt inédit. Par exemple, le fait que Le fossoyeur de films ait un doctorat en sociologie du cinéma n’est pas important pour la majorité de son public. De même, le fait que l’auteur de Des médias presque parfaits soit maître de conférences n’est pas essentiel : ce qui compte, ce sont les propos, les points de vue et leur agencement.

Si, en matière de vulgarisation scientifique, le médiateur n’est pas souvent l’auteur de la recherche dont il parle, dans le cas des vidéos culturelles et scientifiques, celui qui parle peut en être l’auteur (Des médias presque parfaits), ou le médiateur (Axolot). Pour autant, la question n’est, pour ainsi dire, pas évoquée dans les vidéos. Ce n’est pas le statut préalable de celui qui parle qui va importer, mais bien le discours lui-même, ce qui offre une forme assez inédite de vulgarisation.

Du point de vue de la présentation de soi sur YouTube, si l’on considère que les deux dimensions fondamentales de la personnalité individuelle sont l’acteur et le personnage (Goffman, 1973 : 238), on peut interroger ces notions à partir de la façon dont les vidéastes se présentent eux-mêmes. En l’espèce, certains vidéastes mettent en scène plusieurs personnages, ce qui n’altère pas pour autant la personnalité individuelle de l’auteur. Ainsi, le Fossoyeur de films incarne par moment un personnage muni d’une pelle partant à la recherche de certains films qu’il va analyser, tandis qu’à d’autres moments, il s’agit de François Theurel, qui propose un regard critique sur les films qui viennent de sortir au cinéma. Ces différents « masques » dont le vidéaste dispose pour avancer n’altèrent en rien son individualité, et les publics ne s’y trompent pas, naviguant entre ces différents personnages qui paraissent à l’écran. Le personnage constitué provoque un certain attachement, même si les sujets traités appartiennent au réel (le cinéma) et non au fictionnel. Ainsi, comme nous le dit Goffman, si la machine tourne rond, jaillissent des impressions qui donnent « un sentiment de réalité, et le moi substantiel prêté à chaque personnage représenté semble émaner intrinsèquement de l’acteur » (Goffman, 1973 : 239). En aucun cas cependant, la force du personnage n’empêche l’accession au discours analytique, scientifique et vulgarisateur.

Permanences et variations

Si l’on considère avec Daniel Jacobi que le discours de vulgarisation scientifique ne possède pas de définition stable et reconnue et qu’il est nécessairement pluriel, on peut alors considérer que certaines vidéos du web appartiennent à la vulgarisation scientifique. Il est à ce stade possible de dresser les contours de cette forme de vulgarisation à travers ses permanences et de ses variations. De point de vue des invariants, si nous considérons que le vulgarisateur est un médiateur qui se trouve entre le spécialiste et le non spécialiste, « virtuose des deux registres, il interprète le discours de la science en usant du seul registre commun à la pluralité des destinataires : la langue moyenne » (Jacobi, 1985 : par 8), alors les vidéastes du web qui forment notre corpus sont à considérer comme des vulgarisateurs « comme les autres ». De plus, il a été observé que l’une des caractéristiques les plus marquantes des écrits de la vulgarisation scientifique est qu’ils utilisent le visuel, qu’ils sont pourvus d’images (Jacobi, 1985 : par. 69). En ce sens, les vidéos scientifiques et culturelles représentent en quelques sortes un moyen « idéal » d’accès au discours de vulgarisation.

Dès lors ces formes de vulgarisation scientifique offrent-elles des perspectives nouvelles et si oui, où se situent ces variations ? Tout d’abord certainement dans un accès gratuit (mais souvent encadré de publicités) et illimité aux vidéos. Ensuite, dans une formulation du discours culturel et scientifique qui fait souvent appel à l’humour, aux références à la pop-culture et pouvant aller jusqu’à la fictionnalisation. La nouveauté réside aussi dans le fait que le vidéaste peut se permettre des durées variables et donc ne pas dépendre d’un format imposé. Par ailleurs, le statut professionnel de l’énonciateur est peu important, et ce dernier se présente rarement sous l’étiquette de « vulgarisateur ». Il préfère souvent le statut de « vidéaste » ou de Youtubeur. Enfin, le web 2.0 permettant une forme d’interaction, les vidéastes ont la possibilité de lire les remarques des internautes et de leur répondre, même si, lorsque la communauté est grande, il est forcément plus difficile de répondre. La question du public étant cependant essentielle, il existe des lieux de rencontres dans lesquelles les vidéastes peuvent parler à leur communauté.

Le festival comme lieu de rencontres

En effet, il existe des festivals, conventions et autres rencontres qui permettent à certaines catégories de publics qui apprécient ces vidéastes culturels de venir les rencontrer. L’un de ces événements est le festival Frames[7]qui se déroule à Avignon depuis 2016. Guillaume Hidrot et moi-même faisons partie du comité d’organisation de ce festival, ce qui nous a permis de mieux saisir les enjeux de ce genre de manifestation.

Au-delà des séances de dédicaces classiques lors de conventions de fans, un tel festival propose des conférences scientifiques et culturelles permettant aux YouTubeurs de parler de leurs centres d’intérêt et de répondre aux questions. Il est donc possible d’y voir 300 personnes écouter des conférences sur les lieux insolites de la planète, la narration sur le web, les sciences, l’histoire, etc. Les publics peuvent aussi participer à des apartés, qui sont des moments où les vidéastes rencontrent les internautes en petit comité (20 personnes), ce qui permet de mieux discuter que lors des conférences qui rassemblent plus de monde. Le succès de ce genre de manifestation montre, au moins pour une partie, que la vidéo est un moyen d’expression parmi d’autres pour les vidéastes qui sont des personnes qui sont si passionnées par leurs sujets, qu’elles en sont devenues spécialistes et en ont fait un métier. Il n’est pas rare, par exemple, que François Theurel soit interrogé par certains médias sur le cinéma, ou que Patrick Baud participe à des émissions scientifiques sur France Inter ou France Culture.

En ce sens, on peut se poser la question du domaine de spécialité, voire de la légitimité qui s’acquiert au moyen des vidéos : le succès rencontré sur le web contribue à la construction d’une forme de légitimité qui permet de nouveaux modes d’expression dépassant largement le périmètre d’Internet. En l’occurrence, ce sont les publics qui, de par leur nombre et le fait de « faire communauté », offrent une reconnaissance aux vidéastes et les festivals et conventions constituent un lieu de rencontre entre ces « spécialistes » et leurs publics. L’observation d’un festival permet de mieux comprendre les « mode de relation » à l’œuvre (Fabiani, 2001 : 77). Dans le cas du Frames festival, la relation entre les concepteurs de vidéos et leurs publics est diversifiée mais possède aussi des propriétés communes, notamment dans le fait qu’il semble acquis pour les festivaliers que les vidéastes sont susceptibles de les éclairer sur leurs domaines de spécialité à travers des conférences. D’autre part, les festivaliers portent beaucoup d’intérêt à la façon dont les vidéastes travaillent et nombre de leurs questions (lorsqu’ils rencontrent les vidéastes dans les apartés par exemple) portent sur le côté conception et fabrication des vidéos. Ainsi, qu’il s’agisse du processus ou du fond des sujets eux-mêmes, le festival se pose alors comme un médiateur entre vidéastes et publics et comme un lieu de discussions culturelles, scientifiques et autour de la création elle-même.

Comme dans le cas du cinéma, « chaque spectateur a un auteur, dans un coin de sa tête, somme hétéroclite d’informations reçues, de souvenirs de films déjà vus, de fantasmes, en bref, un auteur construit » (Jost, 81 : 2001). Dès lors, l’image de l’auteur et l’intérêt des publics pour celui-ci sont susceptibles de se rejouer lors de chaque visionnage mais aussi à la faveur des informations que va récolter le fan ou plus simplement l’internaute. Conventions et festivals témoignent de l’importance des auteurs dans la réception des vidéos et le succès des conventions et festivals de vidéastes du web (Frames, Vulgarizators, Video City) témoigne de ce que sont ce « phénomène » et ses enjeux. Il nous indique notamment que ni les publics ni les vidéastes ne peuvent se satisfaire de la seule médiation du web 2.0 et que l’interprétation des images et des sons aime à s’accomplir en dehors du seul écran d’ordinateur ou de smartphone. A l’instar d’autres festivals qui s’intéressent à des domaines d’expression moins récents (livres, films…), ces rencontres témoignent de l’importance du contact entre les différents acteurs qui se retrouvent à travers des activités communes. Au-delà de l’aspect culturel, on notera par ailleurs qu’une partie des publics s’affirme comme étant de véritables fans qui ne reculent pas devant de longues files d’attente pour accéder à leurs vidéastes préférés et leur faire signer un autographe ou prendre un selfie.

Enfin, sachant que le fait de regarder des vidéos sur YouTube est une pratique culturelle plutôt domestique et privée, les festivals qui regroupent vidéastes et publics permettent d’étendre, voire de modifier cette pratique. En ce sens, et grâce aux conférences et aux rencontres, ces manifestations sont non seulement susceptibles de modifier les pratiques de réception (après avoir rencontré les vidéastes par exemple), mais encouragent également à l’écriture et à la production. En effet, un certain nombre de festivaliers se lancent sur Youtube après avoir discuté avec des vidéastes professionnels, ou du moins développent une pratique de la vidéo. A l’instar du festival de Cannes par exemple, un festival tel que le Frames se constitue alors comme le lieu de rencontres de personnes intéressées voire érudites, qui considèrent leur pratique culturelle comme « une certaine manière d’être au monde » (Ethis, 112 : 2005). Dès lors, la forme festivalière accompagne la légitimation d’une pratique culturelle en expansion.

En conclusion 

L’observation participante rendue possible par la pratique de l’immersion permet de rendre l’objet familier et donne l’occasion d’inscrire l’analyse dans une temporalité spécifique. La mobilité intellectuelle et l’objectivation de cette expérience permettent de proposer un chemin (mais ce n’est pas le seul) que l’on peut emprunter pour mieux comprendre les enjeux des vidéastes du web.

Loin d’avoir fait le tour de cette vaste question, cette recherche ainsi que l’expérience Des médias presque parfaits constituent les premières étapes d’un travail qui a vocation à être poursuivi et développé.

Du point de vue de la chaîne Des médias presque parfaits, il s’agit de la stabiliser, de développer son public mais aussi de mettre en place de nouveaux formats. Nous considérons la chaîne comme le maillon essentiel d’un projet plus large d’éducation aux médias à destination d’un large public, elle a donc vocation à s’inscrire dans la durée.

Du côté de l’évolution des vidéos du web, on constate que si les formats ont tendance à se stabiliser (les vidéos dépassant les 10 minutes par exemple sont tout à fait acceptées et fonctionnent très bien), l’univers de la vidéo du web est en constante évolution. Par exemple, Facebook permet désormais de diffuser des vidéos et d’atteindre une grande communauté. Dès lors, nommer les vidéastes des « Youtubeurs » est sans doute une erreur, dans le sens où demain, nous publierons peut-être nos vidéos sur d’autres plateformes et que la pratique de la vidéo du web ne peut se définir par sa plateforme de diffusion.

On relève enfin que les festivals constituent des lieux de rencontres d’où émergent des discussions culturelles et scientifiques, mais où se pose également de manière plus large la question de la création vidéo. En la matière, le Frames festival propose également une journée professionnelle qui a pour ambition de faire se rencontrer les vidéastes et institutions, afin de fédérer des professionnels aux profils et parcours variés, mais qui ont pour ambition commune de pouvoir travailler dans les meilleurs conditions possibles.

Au terme de cette recherche bien plus programmatique qu’aboutie, des perspectives de travail s’ouvrent et auront pour ambition d’articuler sociologie participative et sémiologie, afin de mieux saisir les enjeux de ces formes de vulgarisation scientifiques et culturelles.

Chaînes analysées

Des médias presque parfaits https://www.youtube.com/channel/UClqXzMdc8hCC6PWRTBSYfgg

Le fossoyeur de films https://www.youtube.com/user/deadwattsofficiel

Axolot https://www.youtube.com/user/Axolotblog

Références

Articles

Chalvon-Demersay S., Pasquier D, 1989, « Le pouvoir de l’animateur », Pouvoirs, n° 51, pp. 51-60.

Fabiani, JL., 2001, « Le rituel évidé : confusion et contestation au cœur du Festival », pp. 65-78, in : Ethis E., dir., Aux marches du palais, Le festival de Cannes sous le regard des sciences sociales, Paris, La documentation Française.

Jacobi, D., 2007, « Sémiotique du discours de vulgarisation scientifique », Semen [En ligne], 2 | 1985, mis en ligne le 21 août.

Jost, F., 2001, « Au nom des pairs : Godard à Cannes », pp. 81-87, in : Ethis E., dir., Aux marches du palais, Le festival de Cannes sous le regard des sciences sociales, Paris, La documentation Française.

Jeanneret, Y. Souchier, E. (2005) « L’énonciation éditoriale dans les écrits d’écran », Communication et langages, 145, pp. 3-15.

Lits M., (2012) « Quel futur pour le récit médiatique ? », Questions de communication, 21, pp. 37-48.

Ouvrages

Doueihi, M., 2008, La grande conversion numérique, Paris, Seuil.

Ethis, E., 2006, Sociologie du cinéma et de ses publics, Paris, Armand Colin.

Goffman, E. 1973, La Présentation de soi. La Mise en scène de la vie quotidienne 1, Paris, Les éditions de minuit, Le sens commun.

Peneff, J, 2009, Le goût de l’observation. Comprendre et pratiquer l’observation participante en sciences sociales, Paris, La Découverte, Grands Repères.

Salmon, C, 2008, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, 2008.

[1] Comme ce texte repose en partie sur un retour d’expérience, je prie le lecteur d’excuser l’usage de la première personne du singulier.

[2] Je reviendrais plus loin sur la méthodologie de travail.

[3] Ajoutons également que nous côtoyons des vidéastes du web qui en ont fait leur métier depuis plusieurs années (Le fossoyeur de films, Axolot, French food porn notamment), ce qui nous a permis de connaître cette univers avant de nous y lancer.

[4] Voir à ce sujet « Des médias presque parfaits, pour un droit de citation » https://semiologie-television.com/2016/12/des-medias-presque-parfaits-pour-un-droit-de-citation/

[5] 648 000 abonnés en septembre 2017.

[6] 459 000 abonnés en septembre 2017.

[7] Frames n’est pas le seul événement à donner la parole aux vidéastes scientifiques ou culturels. On pense aussi à Vulgarizators par exemple, qui présente des conférences de Youtubeurs et qui est organisé par l’ENS Lyon.

 

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