Ma plus belle histoire d’amour, c’est Amsterdam !

dans Festival Avignon 2019

 

Deux artistes préparent un spectacle hommage à l’amitié entre Barbara et Brel. L’un compte imiter, l’autre veut interpréter.

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Chère Barbara, Cher Jacques,

J’ai tellement de choses à vous dire. Vous souvenez-vous qu’a lieu, chaque année en juillet, le célèbre et populaire Festival d’Avignon ? Peut-être êtes-vous déjà venus, ensemble ou séparément. Si c’est le cas, vous savez déjà que la ville change de visage, se pare de mille couleurs, brille de mille feux et accueille des foules considérables d’amateurs de spectacles en tout genre pendant près de trois semaines. Des milliers d’affiches sont accrochées partout dans la ville et donnent l’impression de constituer une immense tapisserie bigarrée. Cette année, sur une tête à deux faces et un fond vert olive, vos deux visages, les cheveux emmêlés et les regards opposés défient l’éternité sur papier glacé.

À la maison, et du plus loin qu’il m’en souvienne, on me parle de vous et je vous entends. C’est pourquoi le mercredi 17 juillet, à 19 h, je me suis rendue au Théâtre de la Tache d’encre pour assister à la prestation du duo Mario Pacchioli et Laurent Brunetti dans Ni Brel Ni Barbara. Autour d’un piano, d’une machine à café et d’un stock de dosettes, les spectateurs assistent aux répétitions d’une future représentation organisée pour rendre hommage à votre amitié. J’imagine ce que vous devez penser, l’affaire n’est ni simple ni facile. Mario et Laurent travaillent leurs scènes, révisent les textes, peaufinent les déplacements, règlent la scénographie et ajustent la gestuelle, mais sur la question de savoir comment vous rendre véritablement, fidèlement et respectueusement hommage, la compatibilité s’effrite, la cohésion périclite et l’harmonie se délite. L’un, se sentant habité par toi, Barbara, par tes mimiques, ta voix, tes intonations, ton histoire préfère imiter en utilisant ton costume et tes accessoires tandis que l’autre qui ne vit que par toi, Jacques préfère interpréter, transmettre tes textes, sans fioriture, par ses propres émotions, à travers son vécu, son ressenti et son histoire.

Barbara, tu as commencé ta carrière en donnant vie aux chansons des autres. Était-ce par peur ou par pudeur ?

Jacques, tu as souvent encouragé ton amie à poser ses mots sur ses notes et à se faire confiance. La vérité et la sincérité, selon toi, ne sont-elles accessibles qu’au plus profond de soi-même ?

Mario et Laurent ont mis en lumière et en musique votre amitié. Ce lien est-il pour eux un exemple, un tremplin ou une assurance ?

Aujourd’hui, l’imitation peut avoir mauvaise presse et être perçue comme une sorte de trahison envers l’original, comme un galvaudage, une sorte de piratage, un profit mal acquis bref une mauvaise et pâle copie de ce qui existe déjà. On crie au mensonge, à la fausseté, au plagiat, à la goujaterie ou à la prétention. Pire, on y ajoute le postulat que l’imitateur n’existe qu’à travers l’autre, son inspirateur ou son prédécesseur. En revanche, ne dit-on pas, à l’inverse, qu’imiter est le fait de prendre quelqu’un pour modèle ? Par le geste imitatif, un artiste peut s’inspirer de ses maîtres et de leurs techniques pour se trouver, se grandir et se réaliser lui-même.

Mario et Laurent sont, sur scène, un peu de vous et un peu de tous ceux qui ont façonné leur culture musicale. Ils sont ceux d’hier et d’aujourd’hui. Ils sont Léo Ferré, Georges Brassens, Charles Trenet, mais aussi Édith Piaf, Dalida, Mistingett. Ils se demandent en permanence où est la frontière entre imitation et création et si elle est épaisse ou ténue, large ou étroite, solide ou éphémère. « Tout est dit, et l’on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrit La Bruyère au début des Caractères en 1688.Comment créer, inventer, faire du nouveau quand on arrive après des siècles et des siècles de musique ? Comment être original avec seulement 7 notes quand les principaux thèmes ont déjà été abordés ? Mario et Laurent ont, à mon sens, réussi le pari de la création. Les « Monsieur Monsieur » écrivent et chantent aujourd’hui leurs propres chansons dans plus de 18 pays et notamment sur d’autres planches de la même ville, les mêmes jours, mais un peu plus tôt, à savoir au Théâtre du Chapeau rouge dans un spectacle intitulé les Pêcheurs de rêves. Leur écriture porte les stigmates de leur culture et de leur histoire personnelle. Vous voyez, ce sont des artistes complets et accomplis. Vous seriez fiers, je pense, de voir comment, grâce à cette génération d’artistes, votre œuvre perdure au-delà du temps et pour très longtemps encore. Ils sont en quelque sorte les gardiens de notre mémoire collective ; ils entretiennent la flamme du spectateur inconnu ; ils assurent le travail de transmission. Dans ce théâtre musical, grâce à eux, à leur piano et à leurs voix, j’ai pénétré vos univers ; j’ai redécouvert vos grands classiques comme vos titres plus confidentiels ; j’ai voyagé librement entre ici et ailleurs, entre souvenir et réalité, entre nostalgie et gaieté. On a ri, on a dansé, on s’est amusés comme des fous, ainsi que tu le voulais, Grand Jacques. On a inventé une chanson, une chanson au clair de lune, quelques couplets, une chanson d’amour entre toi et nous, notre longue dame brune. J’ai mesuré la valeur et l’importance de l’amitié grâce à la vôtre, à celle de Léonie et Léon et maintenant à celle de Mario et Laurent.

Auriez-vous imaginé, à l’époque, que la vague de ceux qui sont nés après votre départ s’intéresserait à votre histoire et que votre public ne cesserait de s’agrandir en traversant hardiment et fièrement les générations ? Auriez-vous pensé que vos chansons seraient chantées, plébiscitées et reprises en chœur par le public debout et applaudissant dans le plus grand festival de théâtre au monde et que les salles seraient combles ? Auriez-vous cru résister aussi bien, aussi fort et aussi longtemps à l’absence et au silence ?

Jacques, tu chantais en 1959 : « Il faut oublier. Tout peut s’oublier » et tu avais tort !

Barbara, tu entonnais en 1970 : « Ces liens qui nous assemblent ne pourront se défaire ce soir » et tu disais vrai.

Plus de quarante ans maintenant pour toi, Jacques et déjà plus de vingt ans pour toi, Barbara que votre image se décline en nuances sépia, mais votre présence parmi nous n’a jamais été aussi prégnante. Ici, personne ne vous a oublié et vos mélodies règnent encore et toujours dans nos mémoires, dans nos histoires et dans nos victoires.

À bientôt et merci beaucoup, surtout et pour tout !

« Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues… » Charles Trenet, L’Âme des poètes, 1951

Laure-Hélène Swinnen

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Informations :

Ni Brel, Ni Barbara 

Théâtre de la Tache d’encre :  1 rue de la Tarasque,  84000 – Avignon
À 19 h 00 du 5 au 28 juillet
Durée : 1 h 15
Pour plus de renseignements : (clic, clic, clic)

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Quelques mots sur l’auteur :

Laure-Hélène Swinnen, alias LH, prépare une thèse sur l’Éducation Artistique et Culturelle au Festival d’Avignon sous la direction d’Emmanuel Ethis, Damien Malinas et Raphaël Roth. Elle dit toujours « oui » aux tracts qu’on lui propose et toujours « non » aux mondains qui disent « en Avignon ». À bon entendeur, bonjour !

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