Ce que ça fait d’écrire sur LePost, lorsqu’on est universitaire

dans Internet, Medias, Nouvelle Star - Edition 2009, Télévision

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Chaque semaine et depuis 3 mois et demi,  j’ai publié un papier sur LePost à propos de La Nouvelle Star. Je tire quelques leçons de cette expérience, que j’ai eu envie de vous faire partager.

Ecrire sur la télé, c’est une partie de mon travail. Le reste de mon temps, je le partage entre mes cours à l’université et mes tâches administratives à la direction d’un département, toujours à l’université. Au-delà de mes livres et publications scientifiques, j’ai toujours eu à cœur d’écrire dans d’autres lieux que ceux spécifiquement réservés à l’expression des chercheurs. C’est pour cette raison que j’anime le Semioblog, où je tente, plusieurs fois par semaine, de poser un regard analytique sur l’actualité des médias. Certains d’entre eux m’ouvrent régulièrement leurs micros ou leurs colonnes, et j’ai toujours pensé qu’il était essentiel, pour les enseignants-chercheurs, de parler à d’autres publics que ceux de l’université, d’ouvrir nos travaux, de proposer des analyses en termes plus simples (mais non simplistes), bref, de parler au fameux « grand public ».

Alors, lorsque William Rejault est parti à la recherche de quelques plumes susceptibles d’écrire sur La Nouvelle Star pour LePost, j’ai sauté sur l’occasion et c’est avec bonheur que je me suis pliée à l’exercice, cette émission faisant partie des programmes sur lesquels il m’arrive de travailler. C’est de cette expérience que j’ai souhaité vous parler ici, à travers ce texte réflexif.

Depuis le 25 février dernier, j’ai donc regardé la plupart des épisodes de La Nouvelle Star, ordinateur à l’appui, et j’ai tenté de trouver chaque fois un angle différent : la question de la réalité, la cible décrite par la pub, le jury, le rapport au public, le bonheur, les différences entre la variété, la télé-coaching et le jeu, le phénomène Julien Doré, les invariants d’un tel programme, etc.

Le premier constat que je souhaite faire, c’est que l’exercice fût certes amusant mais parfois difficile, voire laborieux. J’ai connu l’angoisse de ne pas trouver de sujet ou d’angle intéressant, j’ai souffert face à l’angoisse de la répétition du même, tant j’ai trouvé que cette saison, La Nouvelle Star n’avait pas innové. But « I did dit », avec des textes souvent inégaux, parfois poussifs, mais en essayant de penser au lecteur du Post, en tentant de lui proposer un autre éclairage. De ce point de vue, l’exercice était enrichissant, me mettant dans la peau d’un journaliste spécialisé, plus ou moins contraint de produire un texte sur un même objet, avec régularité.

Ecrivant pour la première fois pour un média grand public, j’ai cependant été confrontée à quelque chose qui m’a beaucoup étonné : très vite, j’ai eu des insultes dans les commentaires. A la marge, bien sûr. 3 insultes sur 10000 lectures, c’est rien ! Je sais bien, mais quand même… Je n’ai pas l’habitude. Ici-même, sur le Semioblog, les commentaires apportent des réflexions (ce qui était la plupart du temps le cas sur LePost d’ailleurs), mais pas d’insultes. Ce qui ne convenait pas aux personnes qui s’énervaient, c’était que je n’entrait pas dans le cadre de mon statut d’universitaire. On m’a accusé de me prendre pour Virginie Effira, surtout parce que je suis blonde (si, si) : Comment une universitaire pouvait-elle écrire si simple, voire si « creux » ? On m’a reproché de ne pas aller assez loin, j’ai renvoyé sur mes livres, on m’a surtout reproché de m’exprimer dans un autre lieu que celui qui m’est habituellement attribué : j’étais sortie de mon amphi. Comme nous étions en pleine période de grèves à l’université, j’ai lu que « Sarko avait raison de vouloir supprimer les enseignants-chercheurs », j’ai lu les commentaires de certaines personnes qui se demandaient comment on pouvait travailler sur des sujets aussi « débiles », j’ai compris que mes textes ne correspondaient pas à ma prétendue légitimité. Alors, j’ai serré les boulons et j’ai adopté une tactique qui a très bien fonctionné : dans les textes suivants, j’ai ajouté un mot scientifique (« anthropomorphisme » par exemple), ou un nom d’auteur (Deleuze). Et là, miracle : plus d’insultes. J’étais devenue légitime, j’avais lu les livres, j’avais compris les mots, j’avais réussi à les replacer en contexte.

Et puis, un soir, lassée d’écrire des textes analytiques (bien que ludiques), j’ai eu envie de sortir du cadre. J’ai rédigé un texte intitulé « Lettre ouverte à Julien Doré ». Volontairement, il ne s’agissait plus d’une analyse mais d’un point de vue. Une sorte d’éditorial en forme d’hommage, et j’ai pris un véritable plaisir dans la rédaction de ce texte, que j’ai voulu fort, littéraire, voire poétique. Ce soir là, en cliquant sur « envoyer » de ma boîte mail, je savais que cela allait faire parler. Je n’avais pas imaginé à quel point. Il y avait les fans de La Nouvelle Star édition 2007, qui ont accroché à mon discours, ceux qui ont compris le caractère éditorial de mon texte (la majorité), mais il y a eu aussi de nombreux commentaires très durs. L’article a eu 10000 lecteurs en quelques heures et finalement assez peu de réponses critiques, mais elles témoignaient d’une incompréhension totale et d’une haine envers moi : « réaction dépourvue d’arguments », « couverture d’un pseudo travail intellectuel », « Je vous invite à publier dans les librairies vos analyses sémiologiques auprès d’un éditeur de référence dans le domaine des sciences » (ce qui est le cas de mes livres), « moi j’ai plus de diplômes que vous car je suis BAC+7 » (je précise qu’une maître de conférences comme moi a forcément un doctorat, soit au minimum BAC+8 mais je n’ai jamais parlé de cela nulle part car ce n’est pas la question), etc. Certes, LePost.fr avait décidé de mettre sur cet article, une photo de Julien Doré qui n’était pas vraiment en adéquation avec mon texte : il y était question du personnage sur scène, et l’image le montrait sexy, posant devant un photographe en studio, torse nu. Le texte plus l’image ont donné l’impression aux lecteurs haineux que j’étais une fan, et ils m’ont expliqué que je n’avais pas à l’être. La joute verbale que j’avais entreprise avait été appréciée par la plupart, mais les messages de haine ont pris le dessus, du moins dans ma tête. Ils m’ont montré que l’interactivité a ses limites : sur un site aussi populaire que LePost.fr, 10000 lectures silencieuses peuvent être moins fortes que la parole d’un con frustré qui pense qu’un universitaire doit friser l’inintelligibilité pour être crédible. Ils n’ont jamais lu les mythologies de Barthes, ne savent pas qu’Umberto Eco a aussi écrit dans la presse, bref, ils ont besoin de détester quelqu’un, et ce fut moi. N’ayant pas la carrière d’une rock-star ou même d’un simple people, je n’y étais pas préparée. C’est en partie ma faute, et j’ai presque fini par aimer ça, ou du moins m’en amuser. Mais de cette expérience particulière, j’ai aussi connu des bonheurs, comme celui de voir mes « partisans », souvent mes étudiants ou des lecteurs du Semioblog se mettre en colère contre eux et répondre aux commentaires les plus durs. A tel point que certains ont pensé que c’était moi qui me faisais passer pour d’autres pour répondre. Il n’empêche, cela faisait du bien d’être soutenue.

Je ne suis pas en train de dire que je n’aime pas que l’on me contredise. C’est même le contraire. Ce n’est que de la contradiction que naissent les grandes idées, de la discussion qu’apparaissent les concepts forts. Mais de cela, il n’était pas question : c’était moi qu’on attaquait, comme ça, sur mon statut qui ne me permettait pas de penser autrement, d’écrire comme j’avais pensé qu’on pouvait écrire ici. J’ai cependant pensé que LePost.fr, c’était m’offrait une formidable tribune en toute liberté, qu’on me faisait confiance, alors j’ai continué. J’ai compris qu’il fallait avancer. J’ai mesuré qu’il était important d’écrire précisément sur Internet et particulièrement sur LePost, et que le fait qu’un média populaire tel que celui-ci publie mes écrits, c’était non seulement innovant, mais aussi le signe d’une ouverture entre des mondes qui doivent nécessairement se rencontrer.

De cette expérience, je n’ai aucun regret et je suis même prête à recommencer sur d’autres programmes, pourquoi pas. Je savais qu’il y avait des cases ou des cadres, et qu’il est bien naturel de mettre les « gens » dans ces cases : la mienne est celle de l’universitaire, et je l’assume pleinement car je m’y trouve bien. J’ai toujours assumé mon côté atypique et je continue de le faire, avec la certitude que l’on peut à la fois écrire des livres exigeants scientifiquement et tenter de dire les mêmes choses ou presque à destination du grand public. Alors, je vais continuer dans ces deux directions, qui non seulement ne s’opposent pas, mais qui sont parallèles. Et je vais encore essayer de comprendre pourquoi des émissions telles que La Nouvelle Star sont populaires, car je reste persuadée que l’analyse de « mauvais objets » tels que celui-là permet de mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons chaque jour.

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8 commentsOn Ce que ça fait d’écrire sur LePost, lorsqu’on est universitaire

  • Il faut prendre du recul lorsqu’on écrit sur un support aussi populaire et qui plus est sur une émission de tv réalité qui déchaîne toujours les passions positives et négatives.

    Vous l’avez fait et découvert que l’agressivité omniprésente dans notre société, l’est aussi sur la toile. Dont acte.

  • J’ai étudié la sociologie des médias, et en cela j’aime vos participation sur le Post et votre blog, même si je ne suis pas une grande fan d’écriture de commentaires.

    J’ai relu votre lettre à Julien Doré, et elle me paraissait claire et analytique bien que ce ne fut pas le but premier de ce post. Ce que votre expérience m’a apprise (et mon petit bac + 5), c’est que les médias appartiennent à tout le monde et que chaque téléspectateur pense avoir le recul nécessaire pour faire une analyse alors qu’il donne son point de vue plus qu’autre chose. On lit souvent sur les blogs, la manipulation, la triche, des jeux comme la Nouvelle star, mais ça ne va pas plus loin. Ce qui est très dommage. Il faudrait voir pourquoi la « fanitude » de certains internautes ne peut s’exprimer que par des insultes et comment un certain snobisme, universitaire ou pas, ne peut comprendre qu’on puisse aimer Julien Doré (le phénomène médiatique est extraordianire, comme celui de son prédécesseur !) et avoir fait des études… Beaucoup de mes amis, qui ont étudié avec moi et continué dans un doctorat, me reproche de regarder la télé-réalité, de perdre mon temps avec des « conneries »… Ils sont encore dans une vision Bourdieu de la télévision, mais au XXIe siècle, cette vision est si commune, qu’il faut aller au-dessus. (Même Lelay pense comme Bourdieu!)

    Même si la télévision est une machine à publicité, elle reste un « divertisseur » des populations et les réactions sur Internet montre qu’il est toujours bon de faire beaucoup de bruit pour rien… Shakespeare aurait été le premier à écrire l’histoire de Susan Boyle !

  • Colette Siri

    Tu as bousculé l’horizon d’attente des lecteurs du Post (Hans Robert, si tu nous écoutes)… et bousculer les attentes ça engendre parfois de l’agressivité, parce que les gens ne comprennent pas et ne savent tout simplement pas quoi faire de ce nouveau discours qui n’est, pour eux, pas à sa place…

  • Jean-Marie Barre

    Expérience d’autant plus courageuse que ce n’est pas tout la même chose de mettre un papier en ligne – et d’être exposé à l’interactivité – que de le livrer dans le cadre d’un journal ou d’un magazine papier.

  • Assumez le fait que vois êtes une bonne journaliste et tout ira mieux. Mon site est média invité dans lepost et les critiques, même les plus basses, je m’en tape. J’ai dix fois plus de réactions en ligne que quand j’écris dand Match, et ça, ça m’éclate.

  • Ton témoignage est intéressant et ne m’étonne pas. J’ai fait moi aussi l’expérience de l’insulte… C’est la raison pour laquelle je modère les commentaires.

  • Il me semble d’ailleurs que Mythologies était à la base un recueil d’articles de Barthes. Il s’est donc lui aussi employé à être lisible pour le grand public à cette occasion (peut-être la seule), ce qui la rendu très connu même des gens qui ne l’ont pas lu. Est-ce une référence pour vous ?

  • Oui bien entendu, une véritable référence.

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