Éloge des Grands du rire, par Thibaut Garcia

dans Télévision

yves_lecoq_adeline_blondiau_et_un_chien_reference1

Thibaut Garcia est docteur en cinéma. Il est maître-auxiliaire en collège en Nouvelle-Calédonie depuis octobre 2008. Une partie de sa thèse a été publiée récemment sous le titre « Qu’est-ce que le virtuel au cinéma ? » (L’Harmattan, 2009). Lecteur du Semioblog, il nous propose aujourd’hui son regard sur un certain nombre d’émissions, et notamment Les grands du rire sur France 3. Je le remercie pour sa contribution.

Aussi original que soit sont concept de départ, une émission de télévision, à notre époque, semble condamnée à évoluer rapidement vers du déjà-vu, à se conformer à des modèles existants. Il faut croire que rien ne rassure plus le grand public (qui réclame pourtant massivement, à longueur de sondages, plus de nouveautés) que de retrouver ce qu’il connaît déjà. Il faut aussi admettre que les velléités de bousculer l’ordre établi sont vite bridées par l’autocensure : comme en témoigne le documentaire de Pierre Carles Pas vu, pas pris (dont chacun est libre, par ailleurs, de critiquer les méthodes d’investigation), Karl Zéro savait dès le début qu’il y aurait des sujets à éviter dans son Vrai journal, que celui-ci ne serait rien de plus qu’une émission satirique émaillée de reportages sérieux, une sorte de Petit rapporteur un peu plus clairement marqué à gauche, un peu plus militant, beaucoup plus branché mais beaucoup moins subversif pour son époque. Cette émission soi-disant si dérangeante aux yeux du monde politico-médiatique resta dix année à l’antenne où elle connut un succès constant, avant de laisser place au tout aussi polémique talk-show de Laurence Ferrari, journaliste et animatrice de Vis ma vie, présentée à son arrivée sur Canal + comme un esprit frondeur (suite à une interview du Ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy lors de laquelle elle avait osé répéter sa question) et promue depuis présentatrice du vingt heures de TF1.

Là où l’autocensure n’intervient pas de façon déterminante, l’émission n’évolue pas moins inexorablement vers un modèle unique, généralement sans rapport avec le concept qui avait motivé le choix du titre. Qui se souvient aujourd’hui que Tout le monde en parle, le talk-show people de Thierry Ardisson qui assura, des années durant, l’audience de la deuxième partie de soirée le samedi sur France 2, était à l’origine une émission de débats faisant intervenir des anonymes et des responsables d’associations autour de sujets de société, tel le PACS dont tout le monde parlait effectivement à l’époque, avant de devenir à part entière une émission d’Ardisson, reprenant tous les ingrédients du style « ardissonien » : ambiance boîte de nuit, invités hétéroclites (parmi lesquels l’incontournable star du porno), interviews à thèmes et jeux idiots ? De même, qui sait que le titre de l’émission satirique On a tout essayé, dont la version diffusée avant le journal de vingt heures de France 2 était la copie conforme d’une émission de radio réunissant la même équipe de chroniqueurs autour de Laurent Ruquier, vient de son concept initial dans lequel ces chroniqueurs devaient tester toutes sortes de phénomènes de mode (nouveaux produits, services, loisirs, modes de vie, etc.) ? Enfin, le téléspectateur peut légitimement se demander pourquoi les producteurs choisirent d’intituler Sans aucun doute l’émission-phare de TF1, dans laquelle Julien Courbet jouait le rôle de médiateur juridique, si ce téléspectateur ignore que l’émission, lancée en 1994, était à l’origine un magazine de reportages destiné à répondre aux questions posées par des consommateurs.

Ces glissements s’opérant toujours dans le sens de l’uniformisation, l’ensemble du paysage audiovisuel français (mais sans doute aussi bien mondial, compte tenu de la globalisation) se limite aujourd’hui à deux genres de programmes qui peuvent à l’occasion se combiner. Le premier, que nous baptiserons le « promo-people », regroupe l’ensemble des émissions où des acteurs viennent vendre leur dernier film, des chanteurs, leur dernier disque et des animateurs de télévision au chômage, leur dernier livre (éventuellement face à des polémistes chargés de les éreinter pour faire grimper l’audience). Le second genre est le reality-show dans lequel des inconnus dévoilent ce qui se veut être leur vie privée, et qui n’est le plus souvent qu’une grossière mise en scène.

Il reste pourtant à évoquer un troisième concept qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il s’agit d’un type d’émissions dont le concept est tellement flou que l’on se demande s’il existe. Ainsi, en cet été 2009, nous avions rendez-vous chaque samedi à 13 h 35 sur France 3 avec Les Grands du rire, présentés par l’imitateur Yves Lecoq. Au premier abord, le titre et le choix de l’animateur annoncent on ne peut plus clairement la couleur : nous allons rire une heure durant en revoyant les sketches de nos humoristes préférés. Une apparente simplicité ô combien trompeuse : la logique de ce programme est d’une complexité diabolique ! D’abord, on ne sait si les interventions en plateau d’Yves Lecoq, prenant tour à tour la voix de diverses personnalités, sont destinées à introduire les courts extraits de sketches diffusés, ou si ce ne sont pas plutôt ces derniers qui servent à ponctuer les facéties de l’humoriste. Mais le problème se complique bien davantage lorsque à ces interventions s’ajoutent celles d’invités n’ayant aucun rapport avec le monde de l’humour : ainsi, la chanteuse Isabelle Aubret vient présenter son dernier spectacle dans lequel elle interprète les chansons de Jean Ferrat, ou un écrivain méconnu nous résume son livre consacré aux intérêts américains dans l’aéronautique française sous la présidence du général de Gaulle. Autant de parenthèses culturelles qui viennent redorer le blason du service public, mais dont la présence dans une telle émission a de quoi intriguer. S’ajoutent encore à cela plusieurs chroniques, notamment une séquence consacrée aux succès de la chanson, présentée par Karen Cheryl et le chroniqueur mondain Henri-Jean Servat qui apporte lui aussi une touche « culturelle » au propos, une « carte postale » du chanteur et globe trotter Antoine, tournée sur une île lointaine, et la présence permanente, en arrière-plan des séquences de plateau, de girls qui se livrent occasionnellement à de courts intermèdes dansés. Il reste à préciser que ce programme étant diffusé pendant les vacances d’été, le producteur a eu l’idée d’un fil rouge sur le thème de la croisière. Ainsi, les séquences de plateau sont censées se dérouler sur un bateau qui parcourt les océans, faisant escale dans une ville différente à chaque émission. À ceci près que pour d’évidentes raisons de coût, les séquences concernées sont intégralement tournées en studio devant un fond vert, les décors du bateau et du pays visité étant incrustés derrière les intervenants sous forme d’images de synthèse très stylisées et stéréotypées : par exemple, dans l’émission censée se dérouler à Amsterdam, le décor représente un moulin au milieu d’un champ de tulipes. Détail troublant : la ville d’escale ne fait l’objet d’aucun reportage, son histoire et sa culture étant juste brièvement évoquées par l’érudit Henri-Jean Servat lors de sa chronique sur la chanson, laquelle n’a par ailleurs aucun rapport avec cette ville (l’émission sur Barcelone fait la part belle au fameux tube de Carlos, Rosalie !), pas plus que la carte postale d’Antoine, géographiquement très éloignée du thème de l’émission.

Bref, un concept télévisuel « fourre-tout » dont la seule explication rationnelle semble résider dans un double objectif. Pour le producteur : rendre service à quelques amis désargentés en leur offrant une chronique télévisuelle hebdomadaire ou un espace publicitaire gratuit. Pour la chaîne : profiter d’une case horaire à l’audience réduite pour boucler son cahier des charges en condensant à peu de frais, en une seule émission, divertissement, mise en valeur du patrimoine culturel francophone, promotion de la littérature et ouverture sur le monde. Un salmigondis au milieu duquel nos fameux « grands du rire » finissent par passer au second plan, mais dont le côté baroque, pour ne pas dire kitsch, rend cette émission finalement assez attachante, d’autant que les invités y sont ceux que l’on ne voit pas ou plus ailleurs : chanteurs populaires poursuivant leur carrière au contact d’un public retreint mais fidèle et auteurs inconnus de livres non-racoleurs. Autant de personnalités qui nous apparaissent foncièrement sympathiques dans la mesure où, visiblement, elles sont ici davantage pour répondre à une invitation que dans la perspective irréaliste de faire s’envoler le chiffre des ventes. C’est dans ce genre d’émission estivale « fauchée », au contenu et au montage presque aléatoires, que la télévision montre encore un visage humain.

A lire aussi

Vernissage, ou les masques du quotidien

  Un soir, Véra et Michaël reçoivent leur ami Ferdinand pour inaugurer leur nouvelle décoration d’intérieur. Quoi de plus

En lire + ...

DMPP #6 – A quoi servent les animateurs télé ?

Pourquoi on adore (ou on déteste) certains animateurs télé ? Quel est leur pouvoir ? Qu’est-ce qui se joue ? Et

En lire + ...

DMPP EC#1 – Dans les coulisses de VOICI

« Des médias presque parfait » a pour ambition de proposer des vidéos d’analyse et de réflexion sur les médias. Avec

En lire + ...

Laissez un commentaire :

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Mobile Sliding Menu