Présumé innoncent de Jean-Marc Morandini, et la mode des émissions de faits divers

dans Medias, Télévision

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Faites entrer l’accusé sur France 2, mais aussi Faits divers le mag sur la même chaîne, Au coeur du crime sur TF1, Enquêtes criminelles sur W9, Présumé innocent sur Direct 8, on ne compte plus les émissions consacrées aux faits divers à la télé, qui se multiplient comme les petits pains. Le fait divers serait le nouveau miracle de l’audience, zoom avant sur ce phénomène de mode.

Si ce n’est pas Faites entrer l’accusé qui a inventé le genre à la télé, c’est bien cette émission qui l’a remis au goût du jour en 2002, avec le succès qu’on lui connaît. Comme nous l’avons déjà vu sur le Semioblog, le succès de cette émission repose sur plusieurs facteurs que sont la mise en récit (sur le mode de l’enquête et de la série policière), l’incarnation de l’enquêteur par Christophe Hondelatte, une mise en scène qui emprunte à la fiction (qu’il s’agisse du décor ou de l’ambiance nocturne), et l’importance des témoignages, notamment des journalistes, qui attestent du réel en authentifiant le récit. La force de Faites entrer l’accusé réside aussi dans le fait que l’émission parle du réel en mettant en scène une forme fictionnelle de récit. Voyeurisme ? Peut-être, mais cette émission tombe rarement dans le pathos, ou du moins pas autant que les nouveaux programmes qui surfent sur le succès de Faites entrer l’accusé. Dans l’émission de Christophe Hondelatte, les victimes ne versent pas de larmes, elles témoignent.

Ce n’est pas le cas de Au coeur du crime, présenté par Carole Rousseau sur TF1. Dans son premier numéro du 13 octobre dernier, l’émission se terminait même sur la tombe de la victime d’un meurtre datant de 1987, et la présentatrice passait les mouchoirs à la maman de la jeune fille assassinée. Même si l’histoire dont il était alors question aurait pu être traitée dans Faites entrer l’accusé, la forme n’aurait pu être la même. Dans la nouvelle émission de faits divers de TF1, le ton est très dramatique, l’ambiance de la bande-annonce emprunte aux séries américaines, avec la prétention de faire « les dernières révélations », et de dire enfin la « vérité », car cette émission est « votre nouveau rendez-vous d’investigation ». On retrouve ici l’identité de TF1, celle de dire la vérité à des français auxquels l’état (ici la justice) a toujours menti.

Dévoiler la vérité et les manipulations, c’est aussi l’ambition de Présumé innocent, émission présentée par Jean-Marc Morandini sur Direct 8. Dans l’émission du 27 septembre dernier (et rediffusée ce soir), après un reportage (provenant d’une chaîne américaine) sur une jeune fille séquestrée pendant 18 ans, Jean-Marc Morandini interroge très brièvement un pédopsychiatre sur la question du traumatisme.

Un autre reportage est consacré à Maxime Brunerie, « l’homme qui voulait tuer le président ». A force de reconstitutions et de témoignages divers, il s’agit de revenir sur les faits, en tentant de comprendre ce qui s’est passé dans la tête de cet homme. D’autres faits divers sont abordés, comme celui de l’adolescent Corse qui a assassiné toute sa famille qui pourtant était « normale ». On essaye de comprendre « quel sens donner à ce geste insensé » . On part donc du principe selon lequel il serait possible de donner un sens à tout, même aux faits insensés… Dans le cas de l’adolescent assassin, l’idée est aussi de dire qu’au départ, les choses sont « normales », (du moins avant que n’arrive le drame), qu’il s’agit de « gens ordinaires », « sans problèmes », et ce récit est toujours appuyé par les témoins qui expliquent à quel point la famille abattue était « ordinaire ». Le reportage insiste énormément là-dessus, et met en avant l’idée selon laquelle tout peut toujours arriver, même à nous, téléspectateurs « sans histoires ». Puis Jean-Marc Morandini interroge un autre spécialiste, ici un criminoloque et psychologue. Sachons-le : à la télévision, l’insensé s’explique toujours par le désordre psychologique. Cela ne vous rassure pas ? Moi non plus. Mais les émissions de faits divers ne sont pas faites pour nous rassurer, au contraire.

On passe ensuite à un entretien « exclusif », avec « la menteuse du RER ». Elle explique sa détresse d’alors, et comment elle est tombée dans « le piège du mensonge ». « Elle voulait que son compagnon s’occupe d’elle », rien de plus. La jeune femme explique aussi ses regrets, et JMM explique qu’elle aimerait qu’on l’oublie, ce que ce reportage devrait certainement contribuer à faire…

Ce numéro est revenu également sur « une affaire déjà traitée dans l’émission » (et bien éloignée du fait divers) il s’agit de Nathalie, de Secret Story 2, « qui a voulu manipuler la presse. Depuis la diffusion du reportage, elle travaille dans la presse people ». Plus que de dévoiler, Présumé innocent trouve également du boulot aux personnalités people, c’est que du bonheur. Il s’agit de montrer comment le magazine Closer a participé  malgré lui à la manipulation de la jeune femme, mais aussi comment Nathalie a « avoué » la vérité chez Jean-Marc Morandini lui-même, dans son émission consacrée aux médias sur Direct 8. Nous sommes ici dans un cas de recyclage : média qui cite d’autres médias, mais qui se cite aussi lui-même, Jean-Marc Morandini cite Jean-Marc Morandini, dans une réflexivité abyssale que l’on pourrait également nommer autophagie.

Ce qui compte, dans Présumé innocent, c’est que les affaires dont il est question aient « fait parler la presse ». C’est le premier critère : tout fait divers est d’abord médiatique. Nous sommes par ailleurs dans un univers de la « révélation », de « l’inédit » et de la « vérité », exactement comme dans le cas de l’émission de TF1. La chaîne de télévision se présente comme une chaîne performante, capable de révéler ce qui est caché.

Comme c’est le cas pour le récit people, celui des faits divers se niche partout, et pas seulement dans les émissions spécifiquement dédiées. Dans L’objet du scandale sur France 2, ce soir, deux reportages sont consacrés à la cavale de Jean-Pierre Treiber, et les invités en plateau débattent de sa fuite. Même Bonaldi s’y colle, en expliquant comment « Jean-Pierre » est capable de survivre en forêt. On marche sur la tête.

Il existe une sorte de fascination pour les récits extraordinaires arrivant à des personnes ordinaires. Cette attraction est palpable dans la réception, et on invite le téléspectateur à une forme de voyeurisme. on exhacerbe son sadisme  D’autant plus que le téléspectateur sait, du fond de son canapé, que tout ceci est vraiment arrivé. Les émissions de faits divers ont encore de beaux jours devant elles, ou plutôt de belles nuits de terreur, à rassurer les « gens normaux », à qui tout cela n’est pas arrivé, tout en faisant peur à ces mêmes téléspectateurs « ordinaires », qui peuvent dormir sur leurs deux oreilles. La télé leur dira toujours la vérité.

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