Le jeu de la mort ou les limites de l’auto-critique télévisuelle

dans Culture et Société, Medias, Télévision

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Lorsqu’on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. C’est à cet adage que l’émission Le jeu de la mort diffusé ce soir sur France 2 m’a fait penser.

L’idée est de faire croire à des candidats qu’ils vont participer à un jeu, avec Tania Young comme animatrice. Un candidat – un comédien – doit retenir des associations de mots. En cas d’erreur un autre candidat – le cobaye de l’expérience -, doit, sous l’autorité l’animatrice, lui infliger une décharge électrique. Ce jeu est fictif, il s’agit d’une expérience qui pose la question suivante : jusqu’où peut-on aller, ou plutôt : est-ce que la télé tue ? Ce projet s’inspire d’une expérience (non télévisuelle) de psychologie sociale,  réalisée dans les années 60 par le psychologue américain Stanley Milgram, pour étudier l’importance de la soumission à l’autorité. Ce film de Christophe Nick, fait largement débat depuis quelques semaines, et je ne reviendrai pas dessus, je vais donner ma propre lecture de cette émission.

Le documentaire commence par montrer et décrire tout ce que la télévision fait de pire à travers le monde : On y parle d’« humiliation, violence et de cruauté » sur les chaînes privées. « La télé a un pouvoir énorme (…) peut-elle pousser à tuer ». On y met en scène les scientifiques participant à l’expérience et ont précise qu’ils n’ont « aucune idée préconçue des résultats » (ce qui n’est pas le cas, sinon, l’expérience n’aurait jamais eu lieu).

L’émission ne montre pas le parcours d’un candidat après l’autre, mais les mélange, au moyen du montage, et c’est aussi le cas du public : à certains moments, le public en plateau sait que c’est un jeu fictif, à d’autres moments, il l’ignore. De fait, il ne réagit pas de la même manière, donc il n’influence pas le candidat de la même manière, et l’émission ne le montre pas.

A l’inverse de l’expérience de Milgram, on ne recrute pas des quidams en leur parlant d’une expérience scientifique, mais des candidats en leur expliquant qu’ils vont participer à un jeu télé, ce qui n’a rien à voir : Durant toute l’expérience, les candidats pensent qu’ils jouent, ce qui change totalement leur perception des choses.

Dans le documentaire lui-même, se pose également le problème de la mise en scène. Tania Young est à la fois l’animatrice du faux jeu et c’est elle qui discute ensuite avec les psycho-sociologues. En ce sens, le documentaire construit un récit, raconte une histoire. De plus, en montrant ce qui a été dit aux candidats qui ont eu « le courage d’arrêter » (sur une musique douce), on condamne dans le même temps l’obéissance des autres. En ce sens, cette émission emploie exactement les stratégies qu’elle condamne.

Cette émission montre véritablement les limites de la réflexion de la télévision par elle-même. En manquant de nuance, on prouve que la télévision ne peut mettre en place une expérience scientifique dans un prime-time. Je ne doute pas cependant que les articles et ouvrages scientifiques qui parleront de cette expérience permettront d’expliquer scientifiquement les choses, mais ce n’est pas le cas ici. C’est moins l’expérience que je condamne ici, mais le documentaire diffusé sur France 2. Car cette expérience, si elle oublie entre autres le poids du public dans une émission, a le mérite de montrer le poids d’un dispositif télévisuel (mais tout dispositif a de l’importance dans l’interaction, et ce n’est pas spécifié dans l’émission), l’importance de l’autorité de l’animateur, et le fait que pour le candidat, le responsable c’est l’animateur, donc la production, donc la chaîne.

Dans le fond, cette expérience ne pose pas (comme c’est dit) « la question du pouvoir de la télévision », mais celle (essentielle d’ailleurs), de la soumission à l’autorité. Et si elle a le mérite de montrer une réflexion sur l’obéissance, il apparaît qu’il n’est pas question du pouvoir du petit écran, ni de l’obéissance pour un gain provenant d’un jeu télé, car les candidats savent non seulement que l’émission ne sera pas diffusée (elle leur a été présentée comme étant pilote), et ils ne gagnent pas d’argent. Et on ne peut en aucun cas dire que si les règles avaient été différentes, les candidats seraient allés plus loin (ici, 81% des candidats sont allés jusqu’au bout).

En tentant de prouver ce qui est improuvable, ce programme ne fait que brosser une bonne partie de la population dans le sens du poil, à savoir que la télévision représente le mal et qu’on est capable de tout lorsqu’on est pris par le dispositif télévisuel. Cela consiste à mettre la faute sur une sorte de grand « mal », incarné par « la télé », ce qui permet de dormir tranquille, du moment qu’on a pu identifier le méchant. Mais nous ne vivons pas dans un monde binaire, et si la télévision a pour manie d’affirmer son pouvoir et que les chaînes privées proposent nombre de programmes qui dévoilent l’intimité, il n’est pas possible de tout mettre dans le même panier. Accuser la télévision (tout comme l’école ou une autre institution) permet aux individus qui se laissent bercer par ce discours de se déresponsabilisation  au sein de la société. Condamner n’est pas expliquer, et encore moins comprendre.

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8 commentsOn Le jeu de la mort ou les limites de l’auto-critique télévisuelle

  • mf Chambat-Houillon

    Complètement d’accord avec toi et j’irai jusqu’à dire en reprenant ta première phrase : lorsqu’on veut tuer les chiens de sa voisine, on dit qu’ils ont la rage. Et c’est en toute bonne conscience que le « bon » citoyen les dénonce auprès des autorités sanitaires. Après tout, l’émission est diffusée sur le service public …Désormais la critique télévisuelle est au service du marketing d’antenne et de la distinction identitaire des chaînes.

  • Ce qui me semble surtout relever de l’ « arnaque » intellectuelle, c’est qu’on nous vend une reproduction de l’expérience de Milgram, alors que le protocole mis en oeuvre ne la reprend pas exactement (et il aurait fallu alors s’attarder sur ces changements et les expliciter) :

    – chez Milgram, les « questionneurs » recevaient une vraie décharge de 45 V qui leur montrait ce que cela faisait. Ce n’est apparemment pas le cas dans le jeu de la mort. Peut-être cela pourrait-il expliquer le différentiel 62,5%-80% ?

    – le psychologue de l’émission insiste sur la solitude du questionneur, qui ne peut pas s’appuyer sur un collectif pour affiner sa décision de participer ou non. Or, ensuite, à la pression de l’animatrice (censée représenter le scientifique), s’ajoute celle du public. Là encore, cela peut être une explication de la différence de résultats entre l’expérience de Milgram et ceux du dispositif télévisuel.

    Et je ne parle pas du montage du documentaire qui, dans un second temps (le premier étant celui de l’expérience proprement dite), organise une valorisation de ceux qui s’arrêtent. Même si ceux qui sont allés jusqu’au bout ne sont pas explicitement diabolisés, on ne peut que noter la différence de traitement entre les deux groupes.

  • Gabrielle C.

    Tout à fait d’accord avec ce qui a été dit.

    Ce qui m’a aussi énormément gêné, c’est que lors du débat qui suivait le « jeu » il n’y avait AUCUN sociologue des médias ou sociologue en général. N’aurait-il pas fallu invité quelques professionnels (je ne parle pas de JMM ou de l’ancien journaliste d’arrêt sur images), universitaires, chercheurs pour débattre d’un sujet que tout le monde connaît mais que peu ont étudié ?

    le procès de TF1 et M6 a été fait. Je pense qu’il continuera ce soir avec un autre reportages sur FR2 du même réalisateur. Il est tellement bien vu et extrêmement intellectuel de cracher sur ces émissions sans les avoir regardé. Je suis toujours étonné de tous ces gens qui pensent que la télé est mauvaise, n’amène rien etc et qui ne veulent jamais en discuter lors de repas… Parler des programmes permet de les apprivoiser, sans mise à mort direct car il est plus intellectuel de ne pas les regarder et dire que c’est de la M****. Comprendre les programmes d’aujourd’hui et les regarder, permet de comprendre la société. Et en cela le jeu de la mort est forcément tronqué.

    Et je rajouterai que PERSONNE ne peut dire ce qu’il aurait fait dans un jeu pareil, et ce n’est pas la télé qu’il faut remettre en cause mais bien l’obéissance ; ce qui a été fait par moment dans le documentaire.

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  • Wieder Ende

    The Milgram experiment was a series of social psychology experiments conducted by Yale University psychologist Stanley Milgram. This particular experiment measured the willingness of participants
    to obey an authority figure who instructed them to perform acts that conflicted with their personal conscience.
    Professor Milgram elaborated two theories explaining his results:
    – The first is the theory of conformism, based on Solomon Asch’s work, describing the fundamental relationship between the group of reference and the individual person. A subject, who has neither
    ability nor expertise to make decisions, especially in a crisis, will leave decision making to the group and its hierarchy. The group is the person’s behavioral model.
    – The second is the agentic state theory, wherein, per Milgram, the essence of obedience consists in the fact that a person comes to view himself as the instrument for carrying out another person’s wishes, and he therefore no longer sees himself as responsible for his actions. Once this critical shift of viewpoint has occurred in the person, all of the essential features of obedience follow.

    Si l’on met de côté les bandes-annonces (et autres effets d’annonce) propre au genre télévisuel, et qui annonçait un jeu putassier, comment peut-on nier l’évidence?

    Biensûr qu’il y a des points faibles dans ce documentaire.
    Biensûr qu’il aurait été beaucoup plus intelligent (et honnête scientifiquement) de passer un documentaire sur l’expérience de Milgram elle-même.

    Mais bon sang…c’est évident que sur le pouvoir de la télé, le saut rhétorique est un peu rapide: l’important, ce n’est pas l’autorité de la télé sur les plateaux de jeux (qui est expérimentée ici) mais son autorité dans les foyers qui est plus contestable.
    Mais qui parle ? Qui écoute ? Qui comprends quoi?

    Pourquoi Milgram a réalisé ses expériences? A cause de l’immonde Nazisme. A cause d’Eischmann. Pour comprendre.

    Comment pouvez-vous nier, même dans ce pseudo-jeu, l’évidence de l’état agentique ?

    Comment nier la question de l’autonomie de l’humain, comment pouvez-nous nier les facettes nauséabondes d’une certaine télévision qui veut faire saliver l’oeil du spectateur ?

    Comment nier ce qu’appelle Serge Tisseron le concept d’extimité (l’intimité surexposée). Vous connaissez certainement ces théories mieux que moi.

    Plus tard, il faut parle aussi de ce plateau qui suit le pseudo-jeu:
    Inutile de défoncer des portes ouvertes, cette émission a fait à peine 14% de part de marché. Le pari d’Endemol est réussi. En face, les Experts, du foot et du pain.

    Que penser d’Hondelatte, l’animateur ? http://www.rue89.com/2010/03/18/christophe-hondelatte-colerique-par-conviction-143250
    Que penser de Morandini sur le plateau de l’émission, grand penseur du PAF ? « Tout est possible » dites vous ? Voyeur, racoleur, veule! « ça reste entre nous » ? Lagardère, Bolloré ? Plus c’est gros, plus c’est gros ? Et les faux duplex and Co.

    Soyons sérieux. Pour être publié, ce post ne peut contenir certaines informations que je laisse au lecteur le soin de trouver.

    D’ailleurs, quelle caution donner aux commentateurs (ici et là) qui ont pour gagne pain l’objet en question ? L’instinct grégaire certainement.

    J’ai toujours préféré regarder un documentaire de Pierre Carles (http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Carles) qu’un film de Yann Arthus-Bertrand.

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