« De Big Brother à Loft Story : où en est-on avec la télé-réalité ? », par Marc-Antoine Martinez

dans Culture et Société, Medias, Presse people, Télévision

Marc-Antoine Martinez est étudiant en Sciences de l’information et de la communication à l’université d’Avignon. Il a assisté à un débat autour de la télé-réalité et la presse people et a accepté d’en faire un compte-rendu pour le Semioblog, je l’en remercie.

Mercredi 12 mai, 20h00 : la soirée que je vais passer au cinéma Utopia à Avignon va être différente des précédentes. Tout d’abord, et c’est un exploit, la personne au guichet ne fait pas la gueule. Ensuite, et c’est bien là le plus important, je ne vais pas voir une nouveauté, mais un film sorti en 1998, qui est suivi d’un débat : « De Big Brother à Loft Story : où en est-on avec la télé-réalité ? ». Quoi de plus logique quand le film projeté n’est autre que The Truman Show de Peter Weir, avec Jim Carrey dans le rôle éponyme ; l’histoire d’un sympathique américain à la vie bien rangée, Truman Burbank, marié, résidant sur une île ordonnée et huppée qu’il n’a jamais quitté, et qui est, à son insu, la vedette de l’émission The Truman Show, durant laquelle il est filmé 24 heures sur 24 pour le plus grand plaisir de millions de téléspectateurs. Mais le jour où il désire partir à l’aventure, pour retrouver un amour de jeunesse, Truman découvre que sa vie n’est qu’une vaste mise en scène… Une sorte de critique de la télé-réalité, trois ans avant l’arrivée de Loft Story dans nos salons, sur M6. Le film est disponible en DVD, pas besoin d’en dire plus.

Le débat, lui, n’est pas sur pellicule : live-report. D’un côté, Virginie Spies (maître de Conférences à l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse, sémiologue et, bien entendu, patronne de ce site), Maud Garmy (journaliste people pour le magazine Public, ancienne étudiante à l’UAPV) et, invité surprise, Cyril Paglino (ex-candidat de Secret Story 2) ; de l’autre, l’assistance. Visionner un film critiquant explicitement la télé-réalité et débattre avec une rédactrice d’un titre de presse né grâce à ce type d’émission (tout comme Closer) : oui, les débats s’annoncent houleux.

Pour commencer, Virginie Spies invite ses camarades à se présenter. Cyril Paglino, grand, athlétique, soigneusement mal rasé et extrêmement avenant, explique qu’avant d’intégrer le casting de Secret Story 2, il partageait sa vie entre Paris, Bangkok et… Le Mans, et avait une grande passion : la danse hip-hop. Après avoir reçu un mail d’Endemol sur MySpace (l’ancêtre déjà préhistorique de Facebook), le bel éphèbe a décidé, à 21 ans, de participer à l’émission de TF1 pour promouvoir sa discipline mais aussi, il l’avoue, pour l’argent. Pour lui, dans ce « loft », tout était faux, comme dans The Truman Show, des décors aux relations. Les médias étaient prohibés et les participants recevaient un rappel à l’ordre dès que des sujets « élevés » (politique, etc.) étaient abordés ; certains de ses « colocs » oubliaient même les caméras – l’hypothèse de l’alcool a été implicitement avancée. Lui était rassuré par ces caméras, cette « autorité complète ». Maud Garmy, brunette espiègle, préfère parler de ces inconnus issus de la real TV à qui on doit « recréer » une identité pour exister dans la presse people. Selon elle, « la presse people, c’est raconter des histoires », « elle prolonge l’émission ». Pour cela, les démarches sont simples : en savoir le plus possible sur l’individu, étoffer, scénariser son histoire et, si possible, se procurer des photos (souvent d’enfance) auprès de ses proches, tout en sachant que ces candidats sont de moins en moins naïfs (ils ont tous regardé Loft Story il y a quelques années) et soignent de plus en plus leur mise en scène. Cyril acquiesce, et ajoute qu’après Secret Story 2, la presse people a continué de le faire apparaitre dans ses colonnes. Eveillé, le bonhomme a compris qu’il avait de la valeur et s’est mis à vendre lui-même ses photos à la presse people, histoire d’empocher un maximum de gains (avant ça, le magot récolté grâce à une photo de sa bouille était réparti équitablement entre TF1, Endemol et lui-même), mais aussi pour empêcher les paparazzis de le faire ! Ca se tient. Il rejette (avec douceur et politesse) une quasi-accusation d’un membre du public, qui crie à la prostitution : Paglino se met au même niveau qu’un philosophe qui vend ses idées. On en parlera à BHL. Et à Zahia.

Qui dit paparazzis dit procès, la relation entre la justice et la presse people a donc été évoquée. Virgine Spies affirme que plus les couples people sont discrets, plus les photos valent chers – mais les procès aussi ! Heureusement pour ce type de presse, il existe désormais une jurisprudence qui fait qu’un people ne peut à la fois vendre son histoire à Paris-Match, et attaquer le lendemain Voici qui raconte la même histoire. Claire Chazal en fût la première à en faire les frais. On est quand même loin de la période trash de Voici, peu avant la mort de Lady Di. Aujourd’hui, dès qu’il y a danger de procès, on ne publie pas. La boss du Semioblog nous apprend donc qu’on est passé à côté de clichés de Diam’s topless. Dommage.

Virginie parle de la différence entre star et people : les stars sont magnifiées, ont ou ont eu un talent préalable, alors que les peoples parfaites images marketing, sont juste évalués sur des critères physiques. Les lectrices-lecteurs peuvent donc s’identifier à ces derniers.

Interrogée sur l’étiquette « journalisme poubelle » que traine la presse people, Mademoiselle Garmy a rétorqué qu’avant de s’intéresser à la sémiologie, elle n’avait pas lu un seul magazine people – jusque là, elle n’était donc jamais allée dans une salle d’attente. De plus, les peoples demandent à être dans les médias, comme en témoigne leur présence massive sur Facebook ou Twitter. Pour elle, la presse people utilise les mêmes procédés rédactionnels que la presse économique ou politique (quelques rires sarcastiques se font entendre). Il faut un texte, une image, une histoire avec un début et une fin ; il y a un contrat de lecture avec le lecteur et, selon elle, on ne le prend pas pour un idiot – un grincheux personnage aux cheveux grisonnants laisse alors exploser ses argumentations belliqueuses. Virginie Spies appuie son ancienne étudiante, en expliquant que selon elle, le JT de Jean-Pierre Pernaut, qui hume bon la France profonde, est plus dangereux qu’une histoire scénarisée de Britney : Pernaut devrait être dans le réel, lui… Mais avec ses journaux télévisés privilégiant une certaine image de la France, de « sa » France, il n’est plus dans le réel. La presse people a apparemment le mérite de fédérer les gens (« Ah, j’suis moins grosse que Britney ! ») et… de flatter leur voyeurisme par les « fictions » qu’elle produit.

Dans tous les cas, Maud Garmy se considère comme une pure journaliste/rédactrice, « ça ne [la] dérange pas de travailler pour ce marché-là » et annonce, sans scrupule : « Si je ne le fais pas, ce sera quelqu’un d’autre ». Soupirs effarés dans la salle. Elle trouve fascinant de construire du « sens » avec ses articles. Re-soupirs. Malgré des échanges un tantinet tendus, Maud remercie l’auditoire pour son attention et son accueil. Elle se dit épanouie. Virginie Spies conclue en certifiant que la fiction à un bel avenir devant elle. Cyril sourit, il est sûrement d’accord.

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2 commentsOn « De Big Brother à Loft Story : où en est-on avec la télé-réalité ? », par Marc-Antoine Martinez

  • Plus que de faire le point sur la télé-réalité, ce billet a l’avantage de faire un réel lien avec la presse people et de montrer comment ces deux supports se nourrissent mutuellement.

    En effet, il y a une réelle connivence entre les deux domaines créant un vrai « story-telling » (comme dit le marketeur) entre la fiction présentée à la télévision et l’investigation de la presse à l’extérieur. On reconstruit au fur et à mesure des émissions et des parutions l’histoire complète comme le souligne « brunette espiègle » (dont je viens par la même occasion de comprendre le tweet d’hier)

    Enfin, félicitations à Marc-Antoine pour le billet fouillé mais aussi pour les pointes d’humour qui parsèment ce billet très agréable à lire

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