Les images du Japon ne sont pas effroyables

dans Culture et Société, Télévision

Depuis quelques jours, les événements qui se déroulent au Japon font la une des médias : tremblements de terre, tsunami, et maintenant menace nucléaire sont une suite d’événements d’une extrême gravité. Ils forment aussi une équation idéale pour une couverture médiatique très importante. Regard sur quelques points qui peuvent, du point de vue médiatique, retenir notre attention.

A la différence du Tsunami de 2004, il y a finalement assez peu d’images qui circulent. La première raison est très simple : en 2004, ceux qui ont filmé le Tsunami  étaient des touristes, munis de caméscopes au moment même de l’événement, ce n’était pas le cas au Japon. De ce fait, les images sont moins nombreuses, et cela a eu pour effet de voir et revoir continuellement les mêmes images, commentées sans cesse. C’est toujours le cas lors des événements qui manquent d’images. On pense par exemple à la guerre du Golfe, où se succédaient des spécialistes, qui avaient de la peine à expliquer quoi que ce soit. Dans ces cas, les cartes et les graphiques font leur apparition, ils ont le mérite d’avoir une vocation pédagogique. Du point de vue des sources encore, les images qui arrivent dans les rédactions ou sur le web sont des images essentiellement faites par des secouristes japonnais. Ces derniers ne souhaitent pas montrer de corps, et donc mettre en images l’horreur qu’ils vivent, c’est une question culturelle. Nous sommes ici très éloignés des images du séisme qui a touché Haïti en 2010, qui s’approchaient au plus près du drame humain.

On constate également un usage des termes les plus dramatiques : « Menace nucléaire », « alerte nucléaire », « apocalypse », « situation hors de contrôle », « terreur nucléaire », etc. Nous  sommes dans le champ lexical de la peur. Cette mise en scène de la peur monte en puissance au fur et à mesure des journées, chacune apportant son lot d’informations inquiétantes. Ces dernières permettent de construire un récit que le public peut suivre, au fur et à mesure, tel un feuilleton qui chaque jour apporte de nouvelles histoires.

Une question que posent de nombreux médias et politiques est de savoir si la même chose pourrait arriver « chez nous ». Ah ! Chez nous… Quoi de plus important que le local ? Selon la sinistre loi du « mort-kilomètre », disant qu’un mort près de chez nous aura toujours plus de valeur que 10 000 morts au bout du monde, on ne compte plus les unes des journaux de la presse quotidienne régionale qui, pour illustrer les faits de manière locale, parlent de ce qui se passerait si cela arrivait « chez nous ». Idem pour les chaînes de télévision, qui se rendent sur différents sites français de centrales nucléaires pour expliquer comment les choses se passeraient « si jamais… ». Il y a évidemment ici un besoin d’illustrer des faits, mais également une forme d’indécence à parler hypothétiquement de nous-mêmes, alors que le drame est encore en train de se jouer là-bas. Il n’en fallait pas plus pour que nos dirigeants politiques s’emparent de la question et  que Nicolas Sarkozy explique que « les enseignements de cette crise seront tirés, que le territoire français fera l’objet d’une surveillance renforcée ». En l’espèce, la communication politique est opportuniste (clic, clic, clic).

Dans le même mouvement, l’actualité du reste du monde a presque disparu. A l’exception de quelques médias (notamment les chaînes de télévision et de radio d’information en continu), la Libye ou la Côte d’Ivoire ne font plus l’actualité. L’événement est donc également un événement médiatique, pour preuve : même Jean-Pierre Pernaut est redevenu journaliste, consacrant son journal au Japon, à travers des éditions spéciales.

On constate enfin une confusion entre les événements dramatiques, et les images dramatiques. Comme c’était le cas le 11 septembre 2001, où les journalistes trouvaient extraordinaire de  voir les événements « en direct » à la télévision,  ce sont ici aussi les politiques qui parlent « d’images incroyables ». C’était le cas de Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l’écologie, du développement durable, des transports et du logement, qui, au journal de 20 h de France 2 dimanche dernier, a constaté que « les images étaient effroyables »…

Non, les images du Japon de sont pas effroyables, ce sont les événements qui le sont.

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3 commentsOn Les images du Japon ne sont pas effroyables

  • Ce qui est très étonnant, effectivement, c’est qu’on ne vois pas du tout de morts dans les journaux et à la télévision… et même le média le plus ouvert (internet) est étonnamment muet à ce sujet !
    C’est peut-être une forme de sympathie pour ce peuple si discipliné et collectiviste qu’est le Japon. Leur courage et leur calme n’a d’égal !

  • Il y des choses qui m’épatent. Lundi, les politiques contre le gouverment actuel (donc tous ceux en dehors de l’UMP) accusaient ce dernier de négliger la question du nucléaire en France. Le PS tapait sur Eric BESSON qui faisait une déclaration d’amour concernant le système national ; Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET ressassait les discours donnés par l’Elysée, mais visiblement sans en être totalement convaincue elle-même, ce qui n’a évidemment pas échappé aux autres politiques. Et puis – le contraire aurait été bizarre – toutes les associations écologistes se réveillent et demandent l’arrêt du nucléaire français (ils demandent donc un monde utopique). Bref, une terrible catastrophe au Japon réussi à devenir un débat politique en France. Effectivement, « et si » ? « Et si » ça arrivait en France ? Pourtant, si l’on en croit la sphère politico-médiatique d’aujourd’hui, tous les partis sont désormais concernés et unis autour de la question nucléaire. C’est beau comme en deux jours on peut passer d’une excuse supplémentaire pour taper le pouvoir en place à un moyen de montrer que l’on est tous unis pour résoudre un problème commun.

  • N’a pu m’empêcher de laisser une trace après lecture de cet article.
    Un article passionnant à plus d’un titre.
    Je reste dans la forme qui, pour l’analyste de l’image, est première.
    Et si vous l’envoyez @huffingtonpost ?

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