Amy Winehouse : autopsie d’un personnage médiatique, par Mathias Alcaraz

dans Culture et Société, Medias, Presse people

Samedi soir, à l’heure où j’étais en train de boire, Amy Winehouse est morte. Elle s’est éteinte comme une cigarette, disparue dans la fumée, évanouie dans la nuit, seule dans son lit. Le lendemain matin, la nouvelle tombe comme ma gueule de bois : elle perturbe mon réveil déjà assez difficile. Le temps d’avaler quelques comprimés, je prends le temps de réfléchir, de me demander pourquoi  ces messages sur Twitter et ses articles qui commencent déjà à fleurir sur le net réveillent à ce point mon sens de l’analyse. La réponse vient rapidement : Amy Winehouse n’était pas qu’une chanteuse : c’était un personnage dont la surmédiatisation ne venait pas que de sa musique.

Logique me direz-vous. Mais outre son talent, Amy passait sans doute plus de temps à picoler et à se droguer qu’à chanter. Mais la saoule diva cristallisait les excès, ceux que nous faisons parfois dans une moindre mesure. Amy était un excellent outil pour que la presse people donne dans la catharsis, pour prouver à ses lecteurs qu’au moins une personne sur Terre  finit plus misérable qu’eux le dimanche matin. Les photos de la chanteuse à moitié nue, titubante, avec du mascara qui coule et des taches de vin sur la robe n’étaient pas seulement affligeantes : elles étaient également rassurantes pour ceux qui ont peur de consulter leurs photos de soirées sur Facebook.

Wino, c’est aussi le mythe de Sisyphe. Comme le grec qui tombe et remonte la pente sans cesse, le parcours d’Amy Winehouse est semé de succès monumentaux, directement suivis de faits sordides, comme une série perverse de Martine qui permet à la presse people de toujours trouver des rebondissements dans le roman de la vie de l’interprète de Rehab. Après « Amy et son album disque d’or », ce fut « Amy et la drogue », puis « Amy et son mari » et «  Amy et son divorce ». Ensuite, «  Amy et son concert trop bien », avant le superbe « Amy annule son concert parce qu’elle est ivre morte ». L’acte pas du tout final de ce week-end ? « Amy est morte ». A suivre, « Amy était une fille super », avant un éternel débat sur « Talent et débauche sont-ils compatibles ? »

Ce qui nous amène justement à un autre mythe, plus moderne : celui du club 27. Les stars qui meurent jeunes fascinent les foules. Amy rejoint le panthéon de ces stars mortes à 27 ans, aux côtés de Jimi Hendrix, Jim Morrison, Kurt Cobain, Janis Joplin et Brian Jones. Dans les prochains jours, les magazines sortiront leurs nécrologies, et ressortiront leurs grands classiques : ce sera beau, imprimé sur fond noir, avec une grande photo, des témoignages et des angles qui font vendre du papier. On verra apparaître « gâchis », « talent foudroyé » et « autodestruction » dans les articles, exactement comme pour les autres membres du club 27. Pour la suite, le mystère autour des circonstances de sa mort permettra de tenir en haleine les lecteurs quelques semaines de plus.

La loi du commerce et  l’oubli médiatique feront disparaître peu à peu ce que représentait Amy, ne laissant en retour que des coffrets collector et des DVD où la diva apparaîtra sobre, à peine éméchée. Ce sera l’arrivée du kitsch, la fin du feuilleton voyeuriste que l’on suivait en cachette. Se souvenir d’une personne les plus lamentables de ses états n’est pas poli. Kundera écrivait  que « le kitsch est la station de correspondance entre l’être et l’oubli ». Si on suit le raisonnement, une question se pose. Que restera-t-il d’Amy Winehouse ? Une coupe de cheveux choucroutée et une voix éraillée qui fleurait bon la Motown ? Quelque chose dans le genre, qui ressemblera aux clips que les chaînes musicales rediffusent en boucle. Un personnage qui s’oppose à la dérangeante saoule diva, releguée à une entité incontrôlable similaire au Gainsbarre de Lucien Ginsburg.

Mathias Alcaraz.

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