Festival d’Avignon, « La grande place du marché » par Johanne Tremblay

dans Fest. Avignon 2011

Pendant le mois de Juillet, le Semioblog vous invite au festival d’Avignon. Aujourd’hui, Johanne Tremblay dresse le portrait d’un Festival d’Avignon qui est aussi un marché du spectacle vivant.

Demain, je rentre à Avignon, après une semaine dans un autre sud : Montpellier. Concerts classiques, jazz… parfois en plein air, et souvent gratuits (clic, clic, clic). Rien à voir avec l’autre. Donc, demain, je rentre à Avignon, après une semaine au cœur du monde musical, mais surtout, surtout, après une semaine de rédaction de thèse sur ma terrasse fréquentée par des spécialistes en vocalise dont je me serais bien passé. Désolée d’offenser les provençaux qui pensent que les cigales sont des créatures célestes, voire des vaches sacrées, mais mes références à moi les associent plutôt au jugement dernier. Donc, je rentre à Avignon demain pour retrouver mon bureau de l’université et ouvrir grandes mes soirées au théâtre avant qu’il ne reprenne le train.

Avignon. Sur le coup, quand j’y pense, ce que je mes images intérieures me présentent a autant à voir avec le théâtre qu’avec un grand marché très fréquenté.

Un marché du spectacle vivant –BIS, CINARS, etc.-, tels que j’en ai fréquentés lorsque j’étais tourneur, ou agente, comme vous voulez, et que –voici venir un mot douloureux aux oreilles des français qui étaient présents- je vendais des spectacles, très professionnels par ailleurs, aux programmateurs… français. D’une façon à peine éloignée, ce cadre avignonnais me rappelle également un marché du film, comme on en retrouve à Cannes, à Toronto, à Montréal, à la différence près que, pour s’y présenter, le paiement d’une salle ou d’un billet de train suffit. Nul besoin d’être cité dans quelque répertoire d’artistes ou d’avoir été «fait» par un grand bonnet. C’est possible, mais ce n’est pas nécessaire. On y décroche simplement un lieu en espérant au moins faire ses frais, ou plus, si affinités.

Tout cela n’enlève ni n’ajoute quoique ce soit à la qualité de la prestation, de l’idée ou du talent des acteurs. D’autant plus ou moins que oui, les bijoux se trouvent aussi sur les places de marché. Les fruits ratatinés, le préfabriqué et le réchauffé aussi. Ce n’est pas le cadre qui y changera quoi que ce soit. Quoiqu’en disent ceux qui grimacent en disant venir faire du théâtre à Avignon «parce que» contre le «capitalisme» ou le «marché».

Il y a pourtant des signes qui ne trompent pas : les affiches, les catalogues, les points de vente, les nouveaux théâtres, glaciers, terrasses et restaurants qui apparaissent et vont disparaître sitôt le Festival terminé, les boutiques qui ouvrent à des heures tardives (ou normales, pour les gens des villes), et les bons conseils que l’on s’échange en faisant la file. Le désert ne s’installe plus entre 12h00 et 14h00, ni même après minuit. Les sandales de marche ont remplacé les pantoufles du quotidien avignonnais. Des adolescents sortent au théâtre avec leur père ; les femmes bien habillées sont soudainement partout, les lieux d’expression publique aussi ; les gens se regardent et se parlent. C’est le festival !

La concurrence est rude et le soleil tape. Assez qu’avec pour seul avantage concurrentiel, on en vient vite à inviter les passants à grands coups de « salle climatisée ! »

Tout y est : la séduction, les ventes insistantes, les accroches (pour ne pas dire le rabattage) ; l’avance timide, la sollicitation désolée ; même la comédienne maquillée qui, lorsqu’elle rencontre dans la rue des amis, parle encore avec sa voix béate de souris, de renard, ou de je ne sais quoi. Et moi qui m’étonne de ne pas m’étonner qu’elle en soit encore là, année après année.

Comme dans tout marché, beaucoup de choses de qualité bien différente se retrouvent en vente libre. L’incertitude inhérente au spectacle vivant prend à Avignon des proportions que tous n’ont en revanche pas les moyens de se payer (à 15, 20 ou plus euros pièce, qui a envie de se «tromper»?).

Avignon, la ville, devenue centre des congrès, où chacun peut y louer son stand, ou sa vitrine, techniciens inclus (chapeau ! en passant), contient en juillet des petites et grandes trouvailles qu’il faut dénicher, comme on fait les puces, ou les antiquaires, selon son humeur…. ou l’épaisseur de son porte-monnaie ou de ses «entrées». Les professionnels y installent des points de rencontre et de délibération ; les affiches et les cartonnettes s’empilent, on sait d’où on vient, mais pas toujours où on va.

Le jour de mon départ, samedi dernier, des familles attablées scrutaient au crayon le catalogue du OFF comme je le faisais petite fille du catalogue Sears trois semaines avant Noël. Elles échangeaient sur les spectacles vus la veille et lisaient les descriptions des autres à «se faire» à partir de midi, pour «en voir un maximum».  Les parents jonglaient avec les horaires, les stratégies de circulation et les demandes de chacun. Même les enfants s’en mêlaient, discutaient, apprenaient à s’exprimer en festivalier. La relève paraissait assurée. Une fois le plan mis en place et la stratégie d’accès votée, la mère s’exclamait: on y va, on est prêt, c’est parti ! La tête pleine d’espoir et les yeux grands ouverts comme un panier à courses, les gens marchent ensemble à Avignon, en juillet, avec pour projet de faire le plein ! de belles et bonnes choses, et de souvenirs à partager.

Le régime de coordination de cette économie complexe et multiforme en est un de conviction. Et avec un tel régime, il faut se côtoyer, et se frotter à tous ces dispositifs permettant aux uns et aux autres de sortir du lot, d’être vus, d’être choisis, d’être achetés.

Je rentre donc à Avignon en me disant que pour arriver au théâtre je devrai traverser le cadre, ce cadre. Un cadre aussi célèbre que le Festival lui-même, où la valeur y est malgré tout symbolique et la mesure entièrement soumise à l’action humaine.

À vos marques !

Johanne Tremblay

Quelques mots sur l’auteur :

Québécoise, Johanne Tremblay enseigne à l’université d’Avignon, où elle prépare une thèse sur la stratégie de renouvellement des opéras, entre tradition et innovation, sous la direction d’Emmanuel Ethis. Habituée du Semioblog, elle aime vivre à Avignon comme une américaine amoureuse de la France.

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