Festival d’Avignon, « Un marathon théâtral ou 13 heures de théâtre », par Virginie Spies

dans Fest. Avignon 2011
"Horovitz (mis) en pièces"

 

 

L’idée m’est venue la semaine dernière : faire un marathon théâtral, en consacrant une journée complète à des pièces, dans un seul théâtre et dans une seule salle de ce même théâtre. J’ai choisi de faire cela au théâtre du Bourg-Neuf.

Voici les raisons de ce marathon, et mes intentions :

–       Me laisser porter par la programmation d’une salle du festival off. Oui. Il y a une programmation dans certains théâtres, et c’est le cas au Bourg Neuf.

–       « Se laisser porter » signifie pour moi découvrir des pièces que je n’aurais pas forcément vues si j’avais moi-même effectué le choix. Je voulais avoir le plaisir de la découverte, ou de la déception.

–       Observer enfin les effets sur mon mental, et même mon physique, sur le fait d’assister a des pièces de théâtre, de 11 h à minuit.

J’ai prévenu le théâtre, son directeur, effectué mes 8 réservations tout en passant pour quelqu’un de bizarre, auprès de la charmante demoiselle au téléphone :

–       Donc… ne soyez pas inquiète, je vais faire beaucoup de réservations.

–       Oui pas de problèmes.

–       Donc à 11 heures, je vais voir le Camus…

–       Oui c’est noté.

–       Puis le Grumberg.

–       Hum. Pas de problèmes.

–       Ensuite le vaudeville.

–       Oui…

–       Et le Vaclav Havel…

… Et ainsi de suite jusqu’à minuit. La demoiselle, compréhensive mais inquiète pour mon état mental a raccroché et a attendu de me voir arriver, à 11 heures, donc, ce dimanche, pour le Camus.

J’avais préparé mon coup : Pris un petit-dej (ce qui ne m’arrive jamais), 2 cafés, opté pour une tenue confortable, acheté de l’eau, pris des bonbons et une pomme (que j’ai oubliée au fond du sac, ce qui est regrettable car « j’ai mouru » de faim).

Je ne vous cache pas que la veille, j’étais stressée et regrettais un peu ma décision. Quelques amis m’avaient demandé ce qui m’avait pris, et pourquoi, mais pourquoi donc je m’infligeais 13 heures de théâtre. C’est une question que m’a également posée Georges, un régisseur du Bourg-Neuf, d’un air tout aussi curieux qu’amusé. Mais de toutes façons, j’avais décidé de le faire alors bon, Camus.

Enfin Camus… Pierrette Dupoyet qui interprète L’Etranger. Elle est l’une des stars du off depuis plus de vingt ans. Elle donne trois spectacles dans le festival cette année. C’est un immense talent. Seule en scène, elle interprète un Meursault attendrissant et terriblement vivant. Son interprétation nous fait ressentir la chaleur d’Alger, nous montre que L’Etranger est un texte terriblement contemporain.

Il est midi quinze, je prends mon billet pour la pièce suivante, Maman revient pauvre orphelin, de Jean-Claude Grumberg. J’ai hâte, surtout depuis que j’ai rencontré l’auteur, le metteur en scène et le comédien principal la semaine dernière (clic, clic, clic). J’ai juste le temps de prendre un café, je me précipite rue des Teinturiers, il fait bon, tout va bien.

13 heures, c’est parti pour le Grumberg. La salle est pleine, comme pour le Camus. Sous forme autobiographique, cette pièce nous emmène avec humour et tendresse, dans le monde de l’auteur. Le texte est ouvert, dans le sens où il laisse une part à l’interprétation du spectateur, et il est porté par des comédiens talentueux. C’est tout simplement beau, et c’est aussi ce que pense le public qui m’entoure : à la fin de la pièce, il ovationne les comédiens, il crie « bravo ».

Bon. Je ne dispose que de quinze minutes entre les deux pièces, file d’attente comprise. Le problème est que j’ai faim. Ça ne sert donc à rien de prendre un bon petit déj, j’en étais sûre de toutes façons. La salle sera pleine, il y a même des personnes en liste d’attente. Le Monsieur qui déchire les tickets depuis ce matin doit aussi commencer à avoir faim, il viens de dire à la dame aux cheveux courts devant moi « Bon spectacle Monsieur ». Elle a sursauté, il s’est excusé. Il est tellement concentré sur son boulot qu’il n’a pas remarqué que j’entrais à chaque spectacle. Au moins, il ne m’a pas dit Monsieur, je note qu’il faut que je remercie mon coiffeur.

14 h 15, C’est parti pour Un couple presque parfait. Il s’agit d’une successions de scènes de théâtre qui parlent des affres de la vie de couple, le tout enrobé d’une histoire dans l’histoire. C’est bien interprété, c’est drôle. Entre Courteline, Feydeau ou Jean-Michel Ribes, le temps passe très vite, les gens s’amusent, et ça tombe bien, ils sont venus pour ça. J’ai faim.

Rah, j’ai environ 30 minutes entre les deux prochaines, mais il y a déjà du monde qui attend dehors pour le Vaclav Havel. Si je ne mange pas : je tombe. J’ai maintenant l’habitude de mon petit circuit : je récupère mon billet pour la prochaine pièce, et là, entre aller au toilettes et manger, je décide de manger. Je fonce au restau Grec et demande à Rosine « combien de temps pour un Souvlaki ? » Elle me répond « 3 minutes ». Je dis banco. Avec un coca pour 1 euro en plus tiens, soyons fous. Elle a menti, elle me l’a fait en 1 minutes 30, je retrouve la foi…

…Ainsi que la file d’attente. Les gens s’impatientent. En fait, ils s’impatientent tout le temps, cela fait deux semaines que je le remarque : le public du festival d’Avignon n’a pas le temps, il a bouffé une montre et oublie qu’il est en vacances. S’il entre avec 2 minutes de retard dans un théâtre, c’est la fin du monde, et quelque soit le théâtre. Dans les files d’attente, j’ai tout entendu :

–       On va bientôt rentrer, de toutes façons, ça va commencer.

–       Ils ont terminé en retard, non ?

–       C’est quand ils veulent, hein !

–       T’as quelle heure toi ? 18 h ? Ben moi aussi.

Il faut savoir que le plus souvent, les spectacles commencent à l’heure, il n’ont pas le choix, puisqu’il y en a un après, et encore après. Mais peu importe. Le public se prend pour le lapin d’Alice au Pays des Merveilles, et il n’imagine pas une seconde que la plupart des décors se montent en moins de 15 minutes. J’ai avalé mon Souvlaki, j’ouvre mon coca, et le planque sous mon dossier de presse pour que le Monsieur qui ne me calcule pas depuis ce matin ne me dise pas qu’on n’a pas le droit de boire dans la salle… Oui je sais c’est mal.

Je décide de m’installer dans le fond de la salle, pour voir ce que cela donne. Derrière-moi, un couple à la cinquantaine bien attaquée se bécote. C’est un couple récent, puisqu’ils se bécotent. Le mec veut épater la dame, alors lorsque le Monsieur qui déchire les tickets s’approche de la scène pour demander au public d’éteindre son téléphone et de ne pas mettre les pieds sur la scène pour ceux qui sont au premier rang, donc le mec qui veut épater la dame lui dit :

–       Han… mais il est connu ce type.

–       Ah bon ?

–       Oui, il passe à la télé. Tu le reconnais pas ?

–       Non. C’est qui ?

–       Je sais pas.

Je me marre, j’écris tout cela sur mon carnet, le mec me calcule et se demande bien ce que je suis en train d’écrire… La pièce de Vaclav Havel commence. Elle s’appelle Vernissage. Un couple psycho-rigide accueille un ami pour lui montrer le nouvel agencement de son appartement. Il disent lui vouloir du bien, or nous savons tous que l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Cette pièce est une bonne surprise qui s’est imposée dans mon marathon. Les personnages sont terriblement excessifs, mais nous en avons, hélas, tous rencontré des comme ça : des gens qui veulent vous prouver que leur vie à eux est une réussite, et que vous feriez mieux de faire comme eux. Une belle critique de la pensée unique, le tout enrobé d’un humour cinglant.

Damned, il est 17 h 15 et j’ai besoin d’un café, retour rue des Teinturiers pour en commander un vite fait, car j’ai peur de ne pas tenir. Je recommence à faire la queue et je consulte le dossier de presse. Mon prochain spectacle, c’est Puck, d’après William Shakespeare. Il s’agit d’un « pestacle » musical pour enfants, voilà qui va me rafraîchir. Il y a du monde, mais la salle n’est pas totalement remplie, ce qui évite les tracasseries que j’ai vues depuis le début de la journée. Oui. Allez savoir pourquoi, mais même lorsque la salle est pleine (et que cela n’échapperait même pas à un aveugle sans son labrador), le public laisse toujours des places vides, plutôt que de remplir la totalité des sièges. Toujours. Alors, toujours, il faut venir leur dire patiemment qu’il faudrait qu’ils se décalent. Les plus tétus (et le mot n’est pas à la hauteur de ma pensée) d’entre eux le refusent, et obligent les gens à se séparer, plutôt que de se déplacer.  Bref. Ici, pas de problèmes, il peut y avoir des espaces. Pendant une répétition, des musiciens basculent dans un autre monde, menés par un elfe, Puck qui les mène dans une forêt magique. Je crois que ce n’est pas de mon âge, et je n’aime pas trop les elfes (je ne leur fais pas confiance), mais ce n’est pas le cas des enfants qui semblent apprécier l’univers musical et l’indéniable talent de ces musiciens.

Oh pétard ! Il est 18 h 45, et dans quinze minutes, j’ai Ionesco. J’aime pas Ionesco. Et je commence à être dans un drôle d’état physique. Lorsque je croise Jean, le directeur technique du Bourg Neuf, j’ai du mal à lui articuler quelques mots, j’ai un peu perdu mes repères. Je n’appartiens plus totalement au monde réel, j’en suis à ma 5ème pièce de la journée. Je n’appartiens pas non plus vraiment au public avec lequel je suis dans la file d’attente. Ils sont entre eux, arrivent de la rue, leur appartement ou d’un autre théâtre, tandis que de mon côté, je tourne en boucle depuis 11 heures du matin. Il faut que je tienne, c’est mon pari, et j’ai mauvais caractère avec moi-même. Nous entrons dans la salle. Le décor, essentiellement composé d’une immense table en forme de triangle et des chaises, est déjà habité par des personnages. On s’installe, la salle est à nouveau pleine, et nous entrons directement dans l’histoire. Puisque la pièce est presque déjà commencée, les responsables du théâtre ne demandent pas au public du premier rang de ne pas mettre ses pieds sur la scène. C’est donc pour cela que la plupart des personnes du premier rang on étalé leurs pieds sur la scène… Bon.

Jacques ou la soumission de Ionesco, c’est l’histoire cinglée de deux familles qui n’en forment plus qu’une : enfants, parents, beaux-parents, grands-parents, pression familiale, sur une lumière blafarde et des visages blancs. Je plonge directement dans l’univers de l’absurde, et la plus belle surprise de la journée est là : J’adore. C’est moderne. C’est drôle. Et terriblement, magnifiquement mené par une compagnie qui regroupe de jeunes acteurs du Cours Florent. Le public s’amuse, prend un vrai plaisir, ça joue partout, ils sont nombreux et gèrent l’espace avec aisance. A la fin de la pièce, les gens crient « Bravo ! Bravo ! » et ils ont raison : ça déchire sa race. C’est malin, j’ai envie de voir et de lire du Ionesco, moi qui avait été traumatisée à l’école par cet auteur.

OK, ma montre indique qu’il est 20 h 20, mais j’ai perdu la notion du temps. Je ne sais même pas s’il fait jour. Mes seuls repères sont ma montre et le programme du Bourg Neuf. Nom de Zeus. Ionesco en phase 6 aura eu raison de moi. Et j’ai de nouveau faim.  J’ai 20 minutes, donc je n’ai le temps de  ne rien faire, si ce n’est de prendre mon ticket pour le prochain. Il s’agira du Cabaret des Gaspards. Rien à voir avec Ionesco. Les Gaspards proposent du cabaret musical : on retrouve les chansons du répertoire, on s’amuse des scènes burlesques, l’ambiance est aussi dans la salle. Les Gaspards de sont pas modernes et ils le revendiquent, il s’agit d’autre chose : de faire la preuve de son talent sans se prendre au sérieux.

Ma montre indique qu’il est 22 h 05, l’heure pour moi de changer de salle pour le dernier spectacle, car on y joue Horovitz (mis) en pièces, et comme l’auteur sera là demain, je veux absolument voir la pièce, dont j’ai entendu beaucoup de bien. Go, go, go ! Va falloir être à la hauteur, les amis, je suis au taquet, et je n’ai toujours pas mangé.

Les jeunes comédiens ont vraiment été à la auteur. Horovitz (mis) en pièce est une invitation au voyage dans l’univers d’Israël Horovitz, dans lequel huit comédiens jouent sept pièces, mèlent plus de trente personnages. La mise en scène est à la hauteur du texte, et Horovitz a été bien inspiré de confier son texte à cette jeune compagnie. Il y a de l’arrêt sur images, des scènes à l’intérieur des scènes, on y parle d’amour, d’hypocrisie, d’université, de scènes de la vie quotidienne et de scènes de guerre, on y dénonce la tragi-comédie humaine et on assiste même à la mise en scène d’une incroyable course à pieds. Les acteurs savent jouer la comédie, danser, chanter, faire de la musique. Allez les voir pour le texte, vous les aimerez aussi pour leur talent et cette incroyable mise en scène. Je suis bluffée. Il est minuit quinze, en sortant, je retrouve Dominique, le directeur du Bourg Neuf (qui est aussi metteur en scène) et je suis à fond, je lui dis : « C’est génial ! Tu te rends pas compte de la mise en scène !!! … Enfin si bon… tu te rends compte mais bon… Il serait peut-être temps que j’aille me coucher moi… »

Je fais le chemin inverse de ce matin, les rues d’Avignon sont vides, il fait froid, je n’ai toujours pas mangé. Mais j’ai vécu une magnifique expérience que de voir 8 pièces, de vivres 8 histoires et même plus. 37 comédiens présents pour faire vivre ces histoires, 8 régisseurs pour les éclairer, les mettre en musique. J’ai eu la chance de voir le théâtre autrement. Dans la variété de sa programmation, de ses propositions, de ses jeux d’acteurs. J’ai aussi pu observer la vie d’un théâtre pendant le festival, la présence importante de ses directeurs, son directeur technique, mais aussi la totalité de ses personnels, qui sont à toute la journée, qui entrent, qui sortent, qui parlent avec les comédiens comme avec le public, qui se soucient du bon déroulement de la journée.

Si vous êtes dans les parages, n’hésitez pas à aller, jusqu’au 31 juillet, à la rencontre de Ionesco, Horovitz, Grumberg, Havel, Camus, et si vous avez une pomme au fond de votre sac, pensez-y.

Virginie Spies.

Retrouvez des extraits des pièces citées ici : clic, clic, clic.

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