Ce que le 11 septembre 2001 nous a montré de la télévision

dans Medias, Télévision

Les événements du 11 septembre 2011 se sont partiellement déroulés « en direct » à la télévision. Le discours télévisuel a joué sur le registre affectif, restant au niveau de la seule description, et les journalistes comme les téléspectateur ont subi la fascination des images. La médiatisation de l’événement est apparue comme plus importante que l’événement lui-même, parce qu’il a été « vécu en direct », et que la télévision était, plus que jamais, fascinée par elle-même.

Mardi 11 septembre 2001. Il est 8 h 56 aux Etats-Unis, lorsqu’un avion de ligne est détourné, et se « crashe » sur la tour Nord du World Trade Center à New York. Un quart d’heure plus tard, à 9 h 14, un deuxième avion de ligne s’écrase sur la tour sud, provoquant une gigantesque explosion. A 9 h 43, un avion de ligne tombe sur le Pentagone à Washington. A 10 h 10, un Boeing d’United Airlines se crashe à 130 kilomètres de Pittsburgh, dans une zone boisée de Pennsylvanie. Il n’a vraisemblablement pas atteint sa cible. Dans cette même demi-heure, les tours jumelles de New York se sont effondrées. Quatre avions de ligne se sont écrasés en moins de deux heures sur la côte est des Etats-Unis et ont frappé des lieux d’affaires, de pouvoir et de vie.

Après le crash du premier avion, les télévisions américaines ont interrompu leurs programmes habituels pour montrer en direct la première tour en feu. Ainsi, lorsque le deuxième avion s’est encastré dans l’autre tour les caméras étaient braquées sur le World Trade Center.

L’événement s’est donc produit en direct, pour les téléspectateurs qui étaient devant leur poste. Il est 9 heures à New York et 15 heures à Paris, lorsque France 2 prend l’antenne. TF1 commence son direct un peu plus tard. Les programmes des chaînes de télévision seront chamboulés jusque tard dans la nuit.

Obsessions de temporalité

La question du temps est essentielle. D’une part à travers le direct, et d’autre part dans la chronologie liée au temps du téléspectateur : Le direct possède une valeur de vérité, donnant le sentiment que nous allons accéder au réel. Alors, en ce 11 septembre, le temps est d’abord nommé : Sur France 2, Daniel Bilalian indique que les événement ont été suivis « en direct » sur France 2. Plus tard, David Pujadas promet dans les titres de l’édition spéciale des « témoignages en direct », l’événement est survenu « en direct devant les caméras », dit-il.

En dehors du terme lui-même, l’heure est l’une des marques fortes du direct, les journalistes occupant toutes les cinq minutes la fonction d’horloge parlante : A 19 h 30, Daniel Bilalian indique qu’il est… 19 h 30, il rappelle précisément les heures de chaque événement. Avant le JT de 20 heures, il indique « Voilà ce qu’on pouvait dire, il est 19 h 54 ». De son côté, Jean-Pierre Pernaut sur TF1 indique également à 19 h 30 qu’il est 19 h 30, Patrick Poivre d’Arvor, en prenant l’antenne, rappelle que le direct a lieu depuis cinq heures.

Le direct serait l’accès « direct » au réel, et la mesure du temps un signe d’authenticité, comme une preuve de vérité.

Des paroles de vérité

Au-delà des présentateurs et des journalistes, la parole s’incarne dans des personnes qui vont représenter le réel ou une partie du réel : ce sont les spécialistes et les témoins.

Du côté des spécialistes, on interroge le pompier de TF1, qui parle des méthodes de désenfumage dans cet immeuble de grande hauteur (nous y reviendrons), c’est aussi un pilote de ligne qui explique sa compréhension de l’événement.

Les témoins, quant à eux, sont des personnes qui ont vécu l’événement. New-Yorkais partis ou se trouvant déjà sur leur lieu de travail, et qui ont eu l’impression que le ciel allait leur tomber sur la tête. Ils confirment les propos journalistiques, leurs cris et leurs larmes appuient la construction du discours autour du drame.

Une autre figure du témoin est plus inattendue : celle du téléspectateur associée à celle du présentateur et à la rédaction. Les journalistes insistent sur le fait que l’antenne est occupée depuis le début de l’après-midi, et que le téléspectateur, s’il était présent, a pu assister avec la rédaction, aux crashs et aux événements.  Téléspectateur et journalistes se retrouvent, formant une figure de témoin qui a assisté au drame, par le biais des images. Cela accentue une promesse d’authenticité : ce ne sont pas des journalistes venus d’en haut qui parlent, mais des hommes qui, comme les téléspectateurs, ont vécu l’événement, au même moment qu’eux.

Voir c’est vivre

Le visible a une valeur très forte. C’est peut-être même la seule valeur qui compte. Jean-Pierre Pernaut raconte qu’ « on a vu des dons de sang improvisés, on a vu des hôpitaux improvisés dans les rues ». Sur France 2, on insiste sur le fait qu’ « on voyait des bouts de chiffon » agités par les victimes. Un reportage explique qu’ « on a vu sur les écrans de télévision américains les images d’une tour percutée par avion. » Voir permet de vivre les événements, ou de les revivre comme le disent les journalistes qui présentent les différentes éditions.

Au-delà du visible, il s’agit de promettre d’aller vers une compréhension des événements. Daniel Bilalian le souligne lorsqu’il passe le flambeau à David Pujadas, qui fournira « toutes les explications nécessaires pour que vous compreniez ce que l’on peut comprendre ». Ces explications seront apportées par les journalistes et les spécialistes. On peut constater que, au moins pour ce soir-là, il y aura moins d’explications que de commentaires sans grand intérêt, sur des images qui semblaient, par leur caractère spectaculaire, pouvoir se suffire à elles-mêmes. Nous sommes dans la constatation, et non dans l’explication.

Entre réalité et fiction

Les présentateurs accentuent le rapport entre réalité et fiction. Daniel Bilalian fait semblant de chercher ses mots, indiquant sur un ton particulièrement dramatique et avec l’air épuisé : « Que dire ce soir, sinon que la réalité dépasse de très très loin n’importe quelle fiction ». Jean-Pierre Pernaut trouve que « ça ressemble au scénario du film La tour infernale, mais c’est beaucoup plus grave que ça… ça a été raconté dans des livres ça, des avions qui frappaient le World Trade Center, mais on n’imaginait pas qu’un jour, ça pouvait devenir réel ». PPDA ne dit pas autre chose lorsqu’il indique « La peur d’un incendie dans une tour a inspiré plusieurs films catastrophe, mais cet après-midi, la réalité a cruellement dépassé la fiction ».

Vu à la télé

Les différents discours tendent vers une réflexivité très prononcée, et l’élément dont il est toujours question est celui des images : ce qui est extraordinaire, pour les médias dont il est question ici, c’est que tout cela ait été vu à la télé.

On ne dit pas qu’on a vu un avion percuter une tour, mais, indique un reportage de France 2, « on a vu tout d’un coup sur les écrans de télévision américains, les images dramatiques d’une tour percutée par un avion ». Il est vrai que ce sont les images que l’on voit, mais ce n’est pas la question.

Ce qui est remarquable ici, c’est la fascination face aux images. Il n’est pas question de transparence mais bien de médiation. On parle des images : « images effroyables », « images saisissantes », « images apocalyptiques », « images qui resteront gravées dans l’histoire des Etats-Unis, parce que les Américains ont pu les vivre en direct sur la télévision, ont pu vivre l’agonie de ces tours ». Comme si le fait de les voir permettait de vivre l’horreur.

Contre toute transparence

Puisque l’événement est médiatique, le média parle des conditions de réalisation de son discours : le direct autorise les cafouillages, les présentateurs demandent au réalisateurs des JT ce qu’on va voir maintenant, Patrick Poivre d’Arvor s’excuse des problèmes techniques. Sur le terrain, les reportages dévoilent le dispositif télévisuel, renvoyant plus encore à une forme d’authenticité.

Face à l’événement, le discours télévisuel montre qu’il manque de mots. Pourtant, nombre de termes forts sont prononcés, en voici quelques-uns : psychose, attentats dramatiques, événements terribles, événements dramatiques, apocalypse, atroce, agonie, effroyable, terrifiant, spectacle apocalyptique, terrible drame, atmosphère de guerre, scènes de guerre, état d’urgence, etc.

David Pujadas commence son journal ainsi : « Incroyable, inimaginable, hallucinant, les mots font défaut pour qualifier la très vaste, la très spectaculaire opération terroriste menée aujourd’hui ». On parle, sur TF1, d’une « indicible horreur ». Il s’agit d’un discours qui se cherche et qui ne manque pas de signifier les difficultés qu’il a à se trouver.

TF1 se prenant en exemple

Sur TF1, à 20 h 20, on diffuse un reportage qui se penche sur la question des immeubles de grande hauteur (IGH). Partant du principe que l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, le sujet prend l’exemple de l’immeuble de TF1, pour expliquer comment on précèderait à l’éventuel désenfumage de l’immeuble. L’interview d’un pompier de TF1 est à ce titre assez étonnante. Alors qu’il explique la méthode des pompiers pour procéder  à l’extinction d’un incendie, on diffuse derrière lui, sur un écran géant, des images de l’édition spéciale de TF1, avec le World Trade Center en feu.

Plus globalement, les chaînes se citent elles-mêmes. Au-delà de la fascination pour les images télévisuelles, nous sommes en plein cœur de l’information circulaire. Le pouvoir, ou plutôt les pouvoirs de la télévision sont largement mis en avant. Etre à la source des informations, faire « vivre en direct », montrer de manière chronologique, expliquer, dépasser la fiction : il s’agit d’un positionnement médiatique par lequel la télévision montre se pouvoir.

Le discours télévisuel se regarde en train de se construire. Dans les premières heures suivant les événements, les journalistes ont peu d’explications à donner, et les images ne concourent pas à la construction d’un discours cohérent. Pas d’explications, mais des impressions : nous sommes dans le registre de l’affectif. Il s’agit de voir pour vivre et faire vivre. Les explications vont venir plus tard, dans la soirée et surtout à partir du lendemain.

Si de tels événements avaient lieu aujourd’hui, la couverture télévisuelle serait globalement assez semblable (sur les questions de fascination, du direct et du poids des images), mais elle aurait aussi évolué, car les dix années qui sont passées ont vu la naissance et l’avènement de ce que nous avons pour habitude d’appeler les réseaux sociaux. Avec Facebook et encore plus Twitter, la communication médiatique a pris d’autres formes, et les événements en direct, s’ils ne sont pas forcément plus ou mieux expliqués, sont encore plus commentés, et la forme discursive du témoignage a encore pris de l’ampleur, montrant que ce qui compte, aujourd’hui encore plus qu’hier, c’est bien la force du vécu.

Virginie Spies.

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