La question de la diffusion des images violentes a-t-elle encore un sens ?

dans Internet, Medias

Deux événements qui se sont déroulés cette semaine ont attiré mon attention de sémiologue. Il s’agit de la petite fille chinoise sur laquelle a roulé à deux reprises un camion et dont le corps a été ignoré dans la rue par un bon nombre de personnes. Ce fait a été filmé par une caméra de surveillance et a très vite fait le tour du monde, posant de multiples questions, dont celle de l’indifférence et de la non-assistance au sein de la société chinoise. Le second événement est celui de la mort de Mouammar Kadhafi, dont les images de ses dernières minutes ont tourné et tournent en boucle sur le web ou à la télévision, et dont la photo a même fait la Une de Libération ce vendredi matin.

Entre ces deux événements me direz-vous, rien de commun si ce n’est une extrême violence : celle de la mort d’un enfant dont la vidéo donne l’impression au spectateur qu’il est en train de vivre ce drame en direct, qui le positionne comme un voyeur, et ne peut le laisser insensible. Du côté du dictateur Libyen, ce sont des images prises par des téléphones portables qui montrent un homme agonisant et à terre, le visage en sang. Ce soir encore, de nouvelles vidéo paraissent, plus violentes les unes que les autres.

Ils s’agit d’événements et d’actes de différents, certes, et qui nous apportent des sentiments variés selon notre perception et notre sensibilité, mais nous en sommes abreuvés. Ici, plusieurs choses peuvent éveiller notre attention :

. La plupart des chaînes de télévision ont diffusé ces images, en précisant qu’elles étaient violentes et qu’elles pouvaient « choquer les plus jeunes »,

. On a souvent entendu, avant ou pendant la diffusion de ces images qu’on pouvait se poser la question de leur monstration, mais qu’il fallait tout de même les diffuser,

. Ces images sont accessibles depuis le web par tout le monde, il suffit de taper les mots clefs sur Internet.

 A partir de ces constats, plusieurs remarquent me semblent s’imposer :

. Oui ces images peuvent choquer les plus jeunes, mais pas uniquement. Qui pourrait être insensible aux images d’un enfant écrasé et à l’indifférence des piétons qui passent à côté de cet enfant ?

. Nous sommes la plupart du temps face à une hypocrisie du monde médiatique : on demande s’il est possible de montrer ces images, tout en les montrant, et le tour est joué : tout le monde a pu les voir. Il est donc essentiel de ne pas laisser regarder les journaux d’information aux enfants, ou si c’est le cas, de les accompagner dans la réception.

. Et puisque tout le monde y a accès par Internet, pourquoi la télévision impose-t-elle dans ses programmes de telles images et de tels récits ? Oui nous pouvons zapper, mais il faut être muni dans l’instant d’une télécommande, et ne pas céder aux sirènes d’un désir voyeuriste, ce qui est loin d’être évident.

On voit bien ici que les chaînes de télévision ont besoin de montrer leur hégémonie et leur pouvoir, et de ne pas laisser la toile devenir le seul lieu des images inédites. La force du web sur la télévision c’est qu’il reste hors d’une certaine programmation, et demande un acte volontaire : celui de chercher, celui de cliquer avant de voir.

Alors, la question de la diffusion des images violentes a-t-elle encore un sens ? A ce titre, volontairement provocateur, je souhaite répondre que oui, cette question a encore un sens, mais un sens nouveau. Tout d’abord, il n’y a pas d’images violentes en soi, mais bien des discours qui, pourvus d’images, provoquent chez le spectateur un ressenti choquant, brutal. Des discours audiovisuels qui, au-delà de ce qu’ils portent en eux de violence, peuvent avoir un effet sur le public. Comment un enfant peut-il percevoir les images d’un autre enfant en train de mourir ? Nous devons tous être préparés à recevoir ces images, et devrions, en tant que public, revendiquer le droit de ne pas nous les faire imposer à des heures de grande écoute, avoir le choix de les voir, ou pas.

Cette question de la violence des images au cœur de notre société médiatique pose, en son centre, l’autonomie du public.

Virginie Spies.

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