Jean-Yves, la place de l’Horloge et le Smecta, par Marie-Caroline Neuvillers

dans Fest. Avignon 2012

 

Un triste soir du mois de juillet (oui il peut y avoir des soirs tristes au mois de juillet aussi) dans la moiteur de mon hammam à domicile – ou de mon appartement sous les toits, appelez ça comme vous voulez, le résultat est le même – il a bien fallu se rendre à l’évidence : Jean-Yves ne fonctionnait plus.

Jean-Yves c’est mon frigo. J’aime bien filer des noms aux appareils ménagers, ça donne plus de poids quand je les insulte après m’être cogné le pied dedans.

Bref.

Jean-Yves était de toute évidence KO. Le con. Au mois de juillet.

Certes je savais que Jean-Yves était fourbe mais alors à ce point… Je te raconte pas la tronche du stock de kinder entassé dedans…

Tout ça pour dire que si Jean-Yves était mort, moi pas, et pour continuer sur cette lancée il fallait bien manger. Etant donné que je n’étais qu’au Level 1 en matière de survie en période de crise, j’avais bêtement entassé toute forme de nourriture dans ledit frigo… A part boulotter le bois du parquet il ne me restait donc plus qu’une seule alternative…

C’est donc comme ça que je me suis retrouvée à 20h dans les rues d’Avignon, l’air hagard et affamé, mais quand même, surtout hagard : Effectivement c’est toujours bizarre de passer d’un appartement vide à une rue qui a l’air de contenir, niveau quantitatif, l’équivalent du public du dernier concert de Johnny au Stade de France.

Quand tu essaies de diner à Avignon pendant le mois de juillet et à partir de 20h, au début, tu es rempli d’espoir. Principalement parce que tu as faim, et que ça provoque chez toi des hallucinations, du genre trouver une table de libre sur une terrasse dans un restaurant sympa. Trop dommage, en vrai ça n’existe pas. Enfin presque pas.

Et au fur et à mesure que le temps passe, tu continues à être juste remplie d’espoir et toujours pas de nourriture.

Après être passée devant toutes tes cantines habituelles où on t’a envoyé bouler comme un malpropre, tu commences subitement à douter. Tu t’es fait humilier par des serveurs qui ont éclaté de rire quand tu leur a demandé si c’était possible d’avoir une table pour deux dehors (parce que non ça n’est pas possible, même si tu proposes de cimenter ta relation avec le serveur discrètement pour arranger la situation) et tu t’es fait doubler par une bande de néerlandais géants qui t’ont limite piétiné pour se jeter sur une table de pizzeria.

Tu insultes mentalement Jean-Yves. Tu le soupçonnes d’avoir planifié ça pour se venger de la fois où tu as oublié un pot de crème fraiche entamé pendant un mois et demi et démarré malgré toi ta propre culture de champignons.

Tu te rends à l’évidence : Tu vas mourir de faim, assise sur un trottoir.

Tu croises d’autres touristes, le regard vide, affamés qui marchent à moitié courbés en grognant et en bavant… Tu as l’impression d’être dans « Zombie». Tu te dis que Georges Romero a sans doute du chercher lui aussi un restaurant à 20h30 pendant le festival à Avignon une année et que c’est de là qu’il a puisé son inspiration. Tu te demandes si le frigo de Georges Romero a un nom.

Alors que tu envisages sérieusement d’aller plumer un pigeon pour le manger après avoir parcouru 42 rues deux fois de suite, Monsieur t’annonce qu’il ne reste qu’une solution : La place de l’Horloge.

Tes yeux s’agrandissent d’horreur.

Le pigeon picore un vieux chewing-gum.

Tes yeux se baissent en signe de résignation.

Sur la place de l’Horloge il y a toujours de la place. Parce que même les touristes néerlandais qui t’ont piétiné à la pizzeria ont compris au bout de la première fois qu’ils s’étaient fait avoir.

Après avoir parcouru apeurée l’intégralité de la place, tu dois choisir là où tu veux choper ton intoxication alimentaire. Monsieur aborde un serveur qui lui répond : «Dou iou spique franch?» Quand tu demandes une table pour deux, cette fois-ci personne ne s’esclaffe. L’angoisse te dévore. Il y a au moins 5 tables de libres mais le serveur insiste pour que tu t’installes à une table collée à celle d’un couple de hollandais. Genre vraiment collée. Genre, si tu savais parler hollandais, tu aurais pu toi aussi partager la conversation que la dame a eu avec Gurt par sms.

Tu commences par commander un Smecta. Ca ne fait pas rire le serveur. Du coup tu commandes des aiguillettes de poulet. Quand tu les vois arriver environ 10 secondes après, ça ne te fait pas rire toi. Tu demandes à Monsieur de te faire penser à démonter Jean-Yves pièce par pièce en rentrant à la maison.

Tu demandes au serveur si quelqu’un a été malade dans ton assiette, il te répond «bon appétit».

Tu as l’impression d’avoir fait un bond en arrière, quand tu étais à la cantine de l’école primaire, où tu te nourrissais de mie de pain. Tu repenses au pigeon… Tu repenses au pigeon qui picore le chewing-gum… Tu manges.

Tu te demandes si le cuisinier n’a pas une tendinite au poignet à force d’ouvrir des boites de conserve… Au bout de 10 minutes, tu renonces et tu attaques la mie de pain. Quand le serveur revient et te propose la carte des desserts, tu te penches vers lui menaçante, et tu lui chuchotes à l’oreille «Je sais que ce que vous faites. Ça me dégoute. Je vais le dire.»

Le serveur te propose un café, tu le sens moyen sincère étant donné qu’il y a l’équivalent de l’union européenne en troupeau derrière lui prêt à se nourrir de conserves et de mie de pain.

En partant tu te cognes de plein fouet avec des enfants armés de glaces en cornet à qui tu ne peux rien faire en représailles parce que leurs parents sont derrière, et aussi parce que tu es bien consciente qu’avec le kilo de sucre qu’ils sont en train d’ingérer ils ne risquent pas de dormir avant 5h du matin et que tu tiens ta vengeance.

En rentrant Jean-Yves est là, silencieux, l’air narquois dans un coin de la cuisine. Tu t’assois à côté de lui, et tu lui chuchotes au creux du bac à légumes que tu veux pas être rancunière et que tu comprends, mais que la prochaine fois, tu le vends aux cuisines places de l’Horloge. Jean-Yves se rallume. Ton espoir et ton estomac aussi, et en suçotant un Smecta, tu t’endors tout contre lui…

Marie-Caroline Neuvillers.

Quelques mots sur l’auteur :

Marie-Caroline Neuvillers aime le Festival même si ça ne se voit pas toujours et tentera cette année d’être aimable avec tous les tracteurs et les touristes à casquette qu’elle croisera. Elle tentera, elle ne promet rien. Vous pouvez la suivre sur Twitter : clic, clic, clic.

 

 

 

A lire aussi

« Avant que j’oublie », les liens qui nous lient

  C’est une jeune femme qui chaque dimanche va voir sa maman, C’est une maman qui est atteinte de

En lire + ...

Vernissage, ou les masques du quotidien

  Un soir, Véra et Michaël reçoivent leur ami Ferdinand pour inaugurer leur nouvelle décoration d’intérieur. Quoi de plus

En lire + ...

DMPP #6 – A quoi servent les animateurs télé ?

Pourquoi on adore (ou on déteste) certains animateurs télé ? Quel est leur pouvoir ? Qu’est-ce qui se joue ? Et

En lire + ...

Laissez un commentaire :

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Mobile Sliding Menu