RACE(S) ou pourquoi l’homme blanc se prend-il toujours pour le Maître du monde : l’art et la manière de rire du pire, par François Theurel

dans Fest. Avignon 2012

Prendre le parti de divertir tout en éveillant la conscience des individus sur un sujet tout sauf léger, voilà le pari de François Bourcier avec son spectacle Race(s) ou pourquoi l’homme blanc se prend-il toujours pour le Maître du monde. Le sujet en question, c’est l’histoire de la pensée raciale extrémiste, depuis ses premiers balbutiements « scientifiques » au 19ème siècle jusqu’à ses tristement célèbres développements ultérieurs sous le régime nazi.

François Bourcier a choisi d’incarner, l’un après l’autre, différents personnages historiques ayant tenté de théoriser les inégalités raciales. Ce faisant, il n’a non pas écrit un texte original mais, au contraire, repris à la virgule près des extraits historiques de conférences, thèses et textes divers dont la réalité effarante est, aujourd’hui plus que jamais, hallucinante de jusqu’au-boutisme exalté.

Comment, dès lors, arriver à adopter une démarche ludique de mise en scène qui permette à l’exercice d’échapper à une formalité conférencière ? Le choix – appréciable – du comédien est celui de ne pas s’en être systématiquement remis au pathos. Les interprétations se révèlent ainsi pleines d’humour et c’est là l’une des principales forces du spectacle : il interroge le spectateur sur son rire. Comment et pourquoi le rire se produit-il face à ces textes d’autant plus terribles qu’ils sont avérés ? C’est toute la complexité de ce mécanisme qui surgit alors, ici sous son aspect de catharsis. Rire de quelque chose semblant trop absurde, trop irréel, revient à l’exorciser. C’est parvenir à la fois à dédramatiser cette chose mais également à en accepter plus facilement la réalité. La distance à l’origine de ce rire pousse alors paradoxalement l’individu à entreprendre de la réduire. Dans le cas de Race(s), elle pousse le spectateur à développer une conscience plus aigue de la persistance actuelle de ces idéologies.

François Bourcier a donc fait le choix d’une forme éminemment pertinente. Voyage dans l’effrayant et tristement drôle rapport humain à la différence, le spectacle est un véritable tour de force transformiste qui réussit l’exploit de faire à la fois rire et réfléchir avec du sordide. Le comédien fait preuve d’un réel talent schizophrène d’interprétation dans sa manière de bondir d’un personnage à l’autre, avec un sens du détail visuel qui va parvenir à jouer, encore et encore, avec la perception du public. C’est peut-être là l’une des limites de Race(s) : s’appuyant parfois trop sur son talent pour la performance, François Bourcier finit inévitablement, face au foisonnement des personnages, par s’essouffler, recyclant de plus en plus les mêmes traits et tics interprétatifs. Il n’évite pas non plus, face à ce procédé où le propos en spirale ne peut indéfiniment échapper au répétitif involontaire, un certain écueil trop ouvertement linéaire et pédagogique.

Ces limites une fois établies, la mise en place des différentes vignettes montre le réel talent de vulgarisation du comédien. Le choix de la bande originale qu’Hans Zimmer a composée pour le film The Dark Knight comme accompagnement sonore de la pièce, particulièrement pour les transitions entre les différents tableaux, pourrait facilement faire tomber l’ensemble dans une grandiloquence mal venue. Toutefois, ce choix s’avère approprié et souligne avec une sorte de solennel urgent le voyage frénétique d’une époque à l’autre, donnant le vertige face aux tréfonds de ce que l’âme humaine peut produire de pire.

Si l’on peut regretter une fin qui franchit un peu trop facilement les frontières du mauvais goût ampoulé et de l’amalgame politiquement correct, elle n’est toutefois heureusement pas à l’image du reste du spectacle qui, globalement, reste une expérience forte et dense. A conseiller à toutes celles et tous ceux en quête d’un divertissement intelligent, donc.

François Theurel

Tous les jours au Théâtre L’Esperluette à 21h : clic, clic, clic.

Quelques mots sur l’auteur :

François Theurel est docteur en Sciences de l’Information et de la Communication et a réalisé sa thèse sur les rapports évolutifs entre pratiques du cinéma et diffusion numérique, sous la direction d’Emmanuel Ethis au laboratoire Culture et Communication de l’Université d’Avignon. Avignonnais d’adoption plutôt porté sur le cinéma et la musique, il entretient une position d’outsider très curieux sur la question théâtrale.

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