La trilogie des affiches, épisode 1 : la menace cartonnée ou « ce que les affiches tentent de nous dire », par François Theurel

dans Fest. Avignon 2012, Fest. Avignon 2013, Fest. Avignon 2014

Je me suis pendant un temps demandé de quoi allait parler mon premier article pour le Semioblog. Après un certain moment passé devant un ventilateur cassé dont je suivais la rotation incertaine dans un ballet hypnotique et semi-hésitant, il m’a semblé approprié, en tant que festivalier et avignonnais depuis quelques années, de commencer par le début. Et ce début, je l’ai identifié dans le premier rapport qu’entretient le badaud désorienté avec les pièces du festival OFF : je veux bien entendu parler des affiches.

Les affiches, c’est cette chape protéiforme qui tombe chaque année sur la ville en l’espace de quelques heures, la revêtant de ses habits de lumière souvent mal ajustés, patchwork où la beauté et la laideur se livrent un duel impitoyable sur fond de carton mal découpé.

Univers étrange où l’agencement du disgracieux peut se muer en une beauté improbable, où la guerre des compagnies fait rage pour la conquête d’une visibilité souvent relative. Amoncellement chaotique et impitoyable qui finit par donner naissance à une sorte d’œuvre visuelle globale, involontaire et collective, avec un panache qui n’est pas sans rappeler, vous en conviendrez, la transformation des véhicules des Power Rangers en Megazord, entité commune en plastique mal coloré qui abrite un acteur s’évertuant à détruire les bouts de cartons constituant le décor. Pardonnez cette digression, la culture légitime me donne des bouffées exaltées.

Dès lors, face à cette entité unique en son genre, l’observateur au regard acéré ne peut s’empêcher d’analyser ce qui va, au-delà de ce chaos apparent, lui permettre d’appréhender les tendances transversales traversant les différents supports visuels. Peut-on y dresser des regroupements, voire des archétypes communs ? Ca tombe bien : ayant fait une thèse de doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication, ma grande passion consiste à catégoriser les choses, affublé d’un sourire sardonique et armé d’une démarche dont le péremptoire le dispute forcément à l’arrogance la plus totale.

Il s’est ainsi rapidement avéré qu’il existe deux positionnements possibles pour effectuer une première approche des catégories d’affiches :

–       L’appréhension des archétypes visuels dits « objectifs »

–       L’évaluation esthétique subjective

Les voies du format blog étant impénétrables, il m’est ici nécessaire de me fendre d’un « chaque chose en son temps ». Le matériau d’analyse dont il est question et les manières de l’appréhender sont denses : j’ai donc décidé de découper mes élucubrations sur les affiches du OFF en trois épisodes. Si les deux premiers de cette trilogie correspondent aux deux approches mentionnées plus haut, quid du troisième ? C’est un secret, cher lecteur, dont la découverte prochaine, je l’espère, te procurera plus de satisfaction que la saison 6 de Lost.

Le présent article va donc s’attarder sur les catégories archétypales d’affiches que nous qualifierons « d’objectives », faute d’un terme plus adapté. Par « objectives », j’entends non la manière dont les affiches seront reçues par les spectateurs, mais bien le propos de ces affiches, c’est à dire ce qu’elles « disent » à travers leurs visuels. Il est bien entendu certain qu’un discours n’est jamais objectif dans la mesure où il fixe l’idéologie spécifique de l’entité qui l’émet. Toutefois, cette trilogie d’articles consacrée aux affiches se pose avant tout du point de vue du spectateur, et c’est pourquoi l’appréhension de ce que « disent » les affiches en question relèvera avant tout d’une analyse objective.

Autrement dit, pour pouffer bruyamment devant le visuel de La Belle & la Bière, je vous conseille d’attendre l’épisode 2.

Cinq catégories principales sont apparues lors de mes observations. En voici un petit inventaire.

Les affiches factuelles

La majorité des affiches du OFF sont ce que nous appellerons des affiches « factuelles ». Elles représentent ainsi le ou les comédiens soit en action sur scène, soit en mode « photo d’identité », face à l’objectif, le regard directement dirigé vers l’observateur qui se voit ainsi contraint à entrer, bon gré mal gré, dans un mano a mano publicitaire. Prenant le parti d’une simplicité apparente, ces affiches entreprennent de créer un rapport de proximité avec le spectateur qui se trouve alors, le temps d’un regard, projeté dans le vif de l’action. Les affiches factuelles se posent donc comme une certaine vision du cœur battant du OFF. Le théâtre est vivant, le spectacle a déjà commencé et le potentiel spectateur, pris dans ce mouvement, est symboliquement amené à prendre une décision à la fois plus rapide et facile : les saltimbanques étant déjà en action, ne reste plus qu’à les rejoindre. Polka !

Les affiches conceptuelles ou « je vous assure, un jour je ferai la Cour d’honneur »

Par-delà la factualité, de multiples compagnies entreprennent de faire la nique au figuratif pour s’engager dans le conceptuel abstrait. Elles en appellent ainsi à la curiosité de spectateurs en quête de challenges ou à ceux ayant déjà dilapidé tout leur budget destiné aux spectacles du « in ». Ce que ces affiches perdent en contact direct, elles entreprennent de le gagner en mystère punchy. Le spectateur, las de l’omniprésence des Chevaliers du Fiel ou de l’énième affiche du Songe d’une nuit d’été porté par des acteurs déclamant avec une ardeur velue, pourra se laisser tenter par cette pièce où, apparemment, un dentier chevauche un poney sur des nuages cloutés. De quoi ça parle ? M’en fous, je me sens aventureux ce soir, à moi la culture d’élite et les discussions avec les étudiantes d’école d’art, et peut-être bien que je vais pousser l’excentricité jusqu’à prendre DEUX pastis après, tiens.

Les affiches originales

N’étant ni factuelles ni complètement perchées, une frange des affiches évolue dans une sorte d’originalité qui, sans aller jusque dans une conceptualité opaque demandant une expertise préalable du spectateur en exégèse kabbalistique, témoigne d’une créativité certaine et appréciable. J’en profite pour te remercier, affiche de « Acteur de ma vie ». Je ne sais absolument pas ce que vaut le spectacle dont tu vantes les mérites, mais ton visuel sobre, clair et percutant d’un clown munchesque a fourni à mes yeux une respiration ludique et salvatrice au milieu de la surcharge visuelle ambiante et bariolée. Après avoir arpenté la rue des Lices, je vais faire dans l’euphémisme en disant que j’en avais grand besoin.

Les affiches modestes

Une partie des affiches du OFF, sans correspondre spécifiquement à l’une ou l’autre des catégories évoquées précédemment, joue avant tout la carte de la modestie. Ces affiches offrent aux regards des festivaliers des visuels peu chargés, neutres, ni beaux ni réellement laids, mettant en avant le strict nécessaire en terme d’informations sur le spectacle qu’elles sont censées vendre. Elles illustrent une sorte d’aimable refus de jouer le jeu de la sur-communication et font de cette humilité affichée un mode de séduction pour le spectateur lassé de se faire alpaguer tous les cinquante mètres par une cohue de trublions masqués hurlant l’adresse du garage où ils jouent.

Les zombies

Certaines compagnies et/ou artistes semblent avoir totalement abandonné l’idée de fournir un visuel potable. Compétences techniques défaillantes ? Inconscience ? Je-m’en-foutisme ? Telles des zombies, ces affiches disgracieuses, amochées et vaguement agressives semblent être une extrêmisation putréfiée de la catégorie des modestes, devenues  au passage des sortes d’intouchables du système de castes festivalier. Au mépris de toute base saine dans le rapport à l’image, ces affiches entrainent le spectateur stupéfait vers une espèce de wonderland où l’absence de bon sens a complètement renversé l’échelle des goûts. Ces affiches zombies, sources intarissables de fascination, incarnent un décalage complet vis-à-vis des impératifs modernes de communication. Appréhendée comme un parti-pris conscient, cette démarche incarne alors une sorte d’ode vaguement contestataire au système D le plus roots qui soit, amenant le spectateur à la désorientation et, n’ayons pas peur des mots, l’avènement de tous les possibles.

Une fois ces catégories archétypales posées, comment le spectateur va-t-il, fort de sa toute puissante et impitoyable subjectivité, pouvoir les appréhender ? Dans une transition hautement fluide, je vous donne rendez-vous à l’épisode 2.

François Theurel

Cette trilogie sur les affiches a été initialement publié lors des dernières éditions du festival. Elle reste cependant toujours d’actualité pour l’édition de 2014.

Quelques mots sur l’auteur :

Après avoir étudié les rapports entre diffusion numérique et cinéma à l’Université d’Avignon, François Theurel s’est mis à faire des chroniques  de films de genre sur Youtube sous le sobriquet du Fossoyeur de Films. Ayant affuté son coup de pelle, il revient ce Juillet dans la Semioteam car, mine de rien, le festival d’Avignon et ses démoniaques affiches lui ont manqué.

https://twitter.com/FrancoisTheurel

http://www.youtube.com/user/deadwattsofficiel

 

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One commentOn La trilogie des affiches, épisode 1 : la menace cartonnée ou « ce que les affiches tentent de nous dire », par François Theurel

  • En plus comme les créneaux de location des théâtres sont assez contraignant, pas mal de pièces sont raccourcies pour tenir et il arrive que certaines affiches factuelles, pour reprendre la terminologie de l’auteur, présentent des scènes qui ont été coupées pour rentrer dans le créneau (ou parce que trop compliqué à monter dans le lieu). Ça pourrait
    faire une catégorie supplémentaire: les affiches fantômes

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