La trilogie des affiches, épisode 2 : l’attaque des doigts pointés ou « la délicate question de l’esthétique », par François Theurel

dans Fest. Avignon 2012, Fest. Avignon 2013, Fest. Avignon 2014

 

Nous avons pu voir, dans l’épisode 1, comment se découpent les différentes catégories d’affiches sous l’angle du discours visuel qu’elles portent. Il est maintenant temps de bondir alertement de l’autre côté du prisme analytique : observer non plus l’origine du discours, mais plutôt sa réception par les individus.

Il est donc ici question de subjectivité spectatorielle, c’est à dire de l’évaluation esthétique que les individus porteront, sourcils haussés et moue perplexe, sur le visuel tentant bravement de leur faire face au milieu du tsunami graphique.

Il convient ici de préciser que les raisons qui poussent les spectateurs à commettre un choix sont bien entendu multiples et variées. Le contenu strictement informatif de l’affiche revêt une importance certaine : le spectateur pourra ainsi faire fi d’un visuel approximatif et appréhender un spectacle à l’aune de ses propres ressources culturelles. Cette importance du contenu sémantique une fois établie, je rappelle que nous nous plaçons sur un plan d’observation purement visuel, dans le cas de figure où le noble passant, vierge de toute connaissance sur l’œuvre dont l’affiche se fait le héraut, se trouvera donc en position d’attention optimale face à l’envie que le visuel entreprend de lui transmettre, dans une perméabilité qui n’a d’égale que le port d’une paire de converse sous une pluie battante.

Le but premier des affiches est donc de créer l’étincelle de l’envie chez le spectateur. Dès lors, il semble aisé d’en évaluer l’impact : soit c’est réussi, soit c’est raté. Donner l’envie au spectateur, c’est quitte ou double. On peut toutefois établir une sorte de gradation dans cet impact esthétique que provoqueront les visuels sur l’individu goguenard, allant de la réception la plus positive à la plus négative. J’ai relevé, très arbitrairement au fil de mes observations, quatre paliers de réception visuelle. Autrement dit, quatre catégories d’affiches déterminées selon la réaction esthétique des festivaliers.

Les belles affiches ou « anomalies positives » 

Il est extrêmement rare d’entendre un passant s’extasier devant une affiche du OFF. Cet événement exceptionnel sera rendu d’autant plus difficile à observer qu’il sera nécessairement subreptice : l’individu ne voudrait en aucun cas connaître l’humiliation d’être surpris en train d’avoir l’outrecuidance d’émettre un jugement positif. Surtout pas face à un sujet comme celui des affiches du OFF, offrant tant de raisons de se gausser entre festivaliers de bonne compagnie. Mépriser aveuglément toute tranche cartonnée sur son chemin devient parfois, durant le festival, un véritable devoir de spectateur. La figure d’un passant s’extasiant bruyamment devant une affiche du OFF tient donc, au mieux, d’une légende amusante dont l’étude déborde sur les frontières de la cryptozoologie. Au pire, elle relève de la projection hautement hypothétique d’un esprit forcément fiévreux et désaxé. Toutefois, aussi rare qu’elle soit, la discrète extase visuelle du festivalier reste une réalité tangible qui peut se produire à tout moment, n’importe où. Fixer cet événement sur un support photographique ou vidéo, afin d’en fournir une preuve aux futures générations médusées, relève d’un défi probablement aussi ardu que de photographier un éclair avec un appareil défaillant dont le flash mal réglé provoque une latence de trois secondes. Chers lecteurs, il donc est impératif que vous restiez constamment sur le qui-vive, l’œil luisant et le doigt se promenant fébrilement sur le déclencheur de votre appareil. Ce cliché pourrait valoir de l’or.

Les affiches correctes ou « service minimum »

Les affiches esthétiquement « correctes » sont beaucoup moins rares que les belles affiches. Elles déclenchent généralement une indifférence polie ponctuée de borborygmes incertains, que l’œil torve et distrait du festivalier trahira sans aucun scrupule. N’ayant pas la décence d’être explicitement laides ou belles, ces affiches ouvrent donc la porte à tous les comportements spectatoriels les plus absurdes.

Il est ainsi socialement intéressant, face à ce type de visuels, d’observer le festivalier non seul, mais en groupe, le couple étant la configuration optimale pour documenter le processus de consensus mou qu’une telle indifférence ennuyée peut susciter. Nous avons tous connu cette situation collective où un groupe de connaissances entreprend d’aller voir – je prends l’exemple du cinéma – un film. Il s’agit là d’une règle quasi-immuable : après une interminable discussion où les quelques arguments solides et documentés se trouveront systématiquement noyés sous une avalanche verbale d’opinions généralement incohérentes, le groupe finira TOUJOURS par aller voir le film le plus inintéressant à l’affiche. Il y a presque une sorte de beauté déglinguée et déterministe dans ce mécanisme collectif : dans sa grande mansuétude passive, chaque individu aura la sensation d’effectuer un sacrifice chevaleresque pour le groupe en respectant le non-choix de ses amis d’aller voir un film mauvais et oubliable.

Le même type de processus est observable devant les affiches « correctes ». Lorsque Ginette laisse entendre à Roger que « ça a l’air sympa mais c’est comme tu veux », c’est le début d’une lente et pénible chute vers la non-décision collective. Poussés par une sorte d’impératif social passif basé sur la volonté de ne pas brusquer autrui, Ginette et Roger se retrouveront donc plus tard, sans trop savoir pourquoi, les fesses posées sur un banc en bois inconfortable, dans une minuscule salle bondée dont la température exponentielle boostée par les divers organismes humains en présence fera voguer l’esprit de Roger, pendant toute la pièce, vers la thématique de la perturbation des transmissions radioélectriques terrestres par les éruptions solaires. En sortant, il dira probablement à Ginette « c’était sympa mais y avait des longueurs hein ».

Les affiches laides ou « de toute façon au milieu du reste on ne verra pas que je ne sais pas détourer sur Photoshop »

Ces affiches constituent, avec les correctes, la grande majorité des affiches du OFF. N’allant pas forcément jusqu’à l’immonde le plus déliquescent, elles restent approximatives et sans aucune réelle tentative créative : collages réalisés à la va-vite, silhouettes détourées à la hache rouillée par un épileptique myope, agencements de couleurs évoquant l’accident digestif d’un clown qui aurait mangé trop d’arcs-en-ciel, choix de typographie avec effet 3D toujours cheap, etc.

Ce type de visuels est souvent associé à de petites comédies autoproclamées populaires, du genre « Ma belle-mère aime les raviolis ». Y ajouter un calembour facile et/ou gras, du type « Yéti, une comédie au poil », sera la cerise trop mûre sur un gâteau où l’on aurait confondu sucre et anthrax. Mention spéciale à « Le sexe pour les nuls – La comédie qui déshabille », qui montre que la recherche d’une punchline en mode jeu de mots est capable, sans trop d’effort, d’effectuer la prouesse de s’affranchir à la fois de drôlerie et de sens. Aux gens s’étant fendus d’une telle accroche : une blague, même si elle n’est pas drôle, doit avoir une sorte de signification. Il ne suffit pas de jeter des mots aléatoirement. « Ca décoiffe » est une expression. « Ca déshabille » n’en est pas une.

Les affiches laides sont des sortes de spectres inoffensifs, errant dans les limbes du festival sans arriver à susciter une réelle attention. Elles évoluent dans un entre-deux assez périlleux, n’étant capables de déclencher ni l’enthousiasme, ni le consensus mou, ni la réaction d’horreur fascinée qui marquera les esprits. « Mouarf ! », s’écriera ainsi souvent le jeune et pressé festivalier boudiné dans son slim, probablement graphiste et photographe amateur, ôtant ses wayfarer et pointant du doigt l’affiche fautive avant d’en prendre une photo via Instagram. Il passera assez rapidement son chemin, uploadant son cliché inintéressant sur sa page Twitter en slalomant la marinière dans le vent, en quête (vaine) d’une terrasse ombragée et satisfait d’avoir magnifié la laideur grâce à son acerbe et décalé regard rétro-vintage dont ses 2698 followers pourront alors se délecter.

Les affiches outrageusement laides ou « insultes au bon sens »

Nous avons pu voir dans l’épisode précédent le cas des affiches « zombies » où la laideur outrancière peut parfois faire l’objet d’une démarche consciente. Or, l’intention des créateurs de l’affiche est une chose, la perception des spectateurs en est une autre. Qu’il y ait démarche explicite ou non, il reste que l’observateur se trouve alors posé face à des degrés parfois lovecraftiens et tentaculaires de laideur, le projetant dans l’incompréhension la plus infernale et hébétée qui soit. Comment appréhender une affiche tellement immonde que, non contente de seulement desservir le spectacle qu’elle vend, elle égratigne également au passage la cornée et la santé mentale du chaland ? Il n’est pas rare, devant ces quelques entités que le destin a ignoblement défigurées, de croiser d’honnêtes graphistes tombant en arrêt, la main posée devant la bouche, les yeux humides et écarquillés, laissant échapper de violents spasmes et effleurant le visuel d’une main tremblante comme l’on tenterait de consoler un chiot borgne et lépreux qui vient de se casser une patte en se grattant l’oreille. Le spectateur lambda passera son chemin, grand bien lui en fasse, dans un éclat de rire discrètement inquiet plus ou moins appuyé, tandis que l’observateur plus insistant et kamikaze risquera à tout moment de tomber dans un abysse nietzschéen de fascination morbide face à tout l’absurde de l’existence humaine condensé involontairement en un bout de papier collé en biais sur un poteau. Where is your god now ?

Une fois les démarches visuelles des affiches et leur réception par les festivaliers passées en revue, que reste-t-il à aborder concernant le dense et chatoyant sujet des affiches du OFF ? Dans un suspens toujours plus haletant, je vous donne, amis lecteurs, rendez-vous au troisième et dernier épisode.

François Theurel

Cette trilogie sur les affiches a été initialement publiée lors des éditions précédentes du festival d’Avignon. Elle reste cependant toujours d’actualité.

Quelques mots sur l’auteur :

Après avoir étudié les rapports entre diffusion numérique et cinéma à l’Université d’Avignon, François Theurel s’est mis à faire des chroniques  de films de genre sur Youtube sous le sobriquet du Fossoyeur de Films. Ayant affuté son coup de pelle, il revient ce Juillet dans la Semioteam car, mine de rien, le festival d’Avignon et ses démoniaques affiches lui ont manqué.

https://twitter.com/FrancoisTheurel

http://www.youtube.com/user/deadwattsofficiel

A lire aussi

Les tambours de la vie

Au premier temps de la pièce, Adrien Lepage ne vit que pour une chose : la batterie. Il sourit. À

En lire + ...

« Avant que j’oublie », les liens qui nous lient

  C’est une jeune femme qui chaque dimanche va voir sa maman, C’est une maman qui est atteinte de

En lire + ...

Vernissage, ou les masques du quotidien

  Un soir, Véra et Michaël reçoivent leur ami Ferdinand pour inaugurer leur nouvelle décoration d’intérieur. Quoi de plus

En lire + ...

Laissez un commentaire :

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Mobile Sliding Menu