« Tellement Vrai » tellement faux par Cloé Pombo

dans Télévision

Ouvert aussi aux « sémiologues en herbe », le Semioblog diffuse des courtes analyses d’émissions de télévision. Aujourd’hui, Cloé Pombo nous parle de « Tellement Vrai », émission phare de la chaîne NRJ 12.

tellement vrai

« Tellement Vrai » est un magazine, diffusé sur NRJ12 depuis le 18 septembre 2008 et présenté par Matthieu Delormeau (présentateur phare de la chaîne puisqu’il fait notamment « Le Mag » et « Les Anges de la Télé-réalité » : il porte en lui la promesse de genre). NRJ12 est une chaîne qui cible un public assez jeune: des adolescents ou de jeunes adultes. Il y a trois versions de cette émission. D’abord, « Tellement Vrai » le magazine hebdomadaire qui est diffusé en « prime time » tous les jeudis soir, ensuite « Tellement Vrai – La quotidienne » qui est un magazine quotidien de vingt minutes seulement axé sur un reportage en particulier. Enfin, on trouve également « Tellement Vrai – Les grandes histoires » : il s’agit d’un « best of » des meilleurs reportages de l’émission, il y a donc eu une sélection auparavant. Pour l’analyse, il n’est pas nécessaire de choisir un type d’émission en particulier car les trois possèdent les mêmes stratégies de communication. Seulement, lorsqu’il s’agit de « Tellement Vrai » (en général), il est question de quatre reportages, portant sur quatre personnes différentes, mis en parallèle. « Tellement Vrai » a rassemblé environ 109 700 téléspectateurs pour une moyenne de 817 000 individus. (et une part d’audience de 3,4 %).

« Tellement Vrai », une promesse de vérité.

Cette émission met en scène des personnes « lambda » (mais qui ont tout de même un profil atypique ou un cas particulier afin d’intéresser le téléspectateur) dans leur quotidien et leur intimité autour de sujets assez divers. Malgré le fait que la chaîne soit orientée vers des téléspectateurs assez jeunes, la diversité des sujets va permettre de cibler un public plus large. Le générique de l’émission dure quatorze secondes. Celui-ci est composé de travellings avant et arrière sur des bandes rouges, qui tournent elles-mêmes autour des caméras. Il s’agit peut-être d’une manière de rappeler les caméras qui, en entrant chez les gens, abolissent la frontière entre sphère publique et sphère privée. Sur ces bandes rouges sont écrites, en typographie capitale blanche entourée de noir, des mots tels que : « destins », « révélations », « vérités », « témoignages », « enquêtes » et enfin le nom « Tellement Vrai ». L’émission semble nous promettre du véridique et de l’authentique.

Une émission cohérente par rapport à la chaîne.

L’identité de l’émission est représentée par différents procédés. En effet, dès le début de l’épisode une voix-off pose le cadre et explique la situation du personnage en question. La voix revient par la suite au fil de l’épisode afin de compléter les informations. On comprend, grâce à l’ouvrage « Introduction aux théories de la communication » écrit par Jean-Pierre Meunier et Daniel Peraya, que (selon Barthes) cette voix à une fonction de relais bien qu’elle revêt également une fonction d’ancrage. Ce système permet de répéter les informations et ainsi de dramatiser la situation. L’épisode est également segmenté par des extraits de musiques modernes (pour rester en corrélation avec la chaîne qui est aussi une chaîne radio) qui servent de transitions. Nous pouvons noter des « flashs au blanc », sorte d’arrêts sur images qui permettent de marquer une expression et de rythmer une séquence. Lorsqu’une personne parle, un bandeau rouge apparaît en bas avec le nom et le sujet auquel il appartient. Le téléspectateur peut donc allumer sa télévision en cours de route et suivre facilement. Cette émission suggère une attention totale pour le son mais une plus distraite pour l’image. Le téléspectateur n’est pas obligé de rester fixer à sa télévision. Enfin, le logo de l’émission est tout le temps présent en bas à droite. Nous pouvons constater que cette émission se termine toujours sur une touche positive. En effet, la personne subit une évolution, une prise de conscience, une acceptation de soi, ce qui donne de l’espoir pour la suite.

« Le malheur des uns fait le bonheur des autres »

Tout d’abord, l’émission est basée sur le voyeurisme, on entre dans l’intimité des gens grâce à des caméras cachées. Très souvent, le téléspectateur regarde cette émission pour se sentir mieux. Il y a donc une valorisation de sa propre personne, de son ego, par le « malheur » des autres. A côté de ces cas de figure, on se sent normal, intelligent, beau, et donc supérieur. On prend du plaisir à voir que « les gens » sont dans des situations particulières et on y porte même un regard moqueur. La télévision, dans ce cas, fonctionne bien comme un « marchand de bonheur » (cf : « Le bonheur à la télé : télévision, presse people et marchand de bonheur, Virginie Spies). Pour cette analyse, je vais m’appuyer sur deux épisodes de « Tellement Vrai – La quotidienne » : « Dorothée, tous les fruits me dégouttent » et « Jérôme 27 ans toujours vierge ». On peut penser que ce sont des cas extrêmes, voire exagérés. Les témoins sont mis dans des situations qui les ridiculisent. Jérôme est montré à la télévision comme un « Tanguy » en caleçon sur son lit qui caresse des posters de Britney Spears. Quant à Dorothée, elle apparaît comme une femme perturbée car « phobique » des fruits. Ces situations « clichées » nous paraissent improbables et nous font rire. En fait, en regardant cela, le téléspectateur ne cherche pas la vérité mais du sensationnel (cela peut rejoindre la couleur rouge dominante dans le générique. Cette couleur fait également référence à la couleur de la chaîne). Le proverbe « le malheur des uns fait le bonheur des autres » d’Erasme correspond bien à ce processus. Ensuite, il est possible que cette émission fonctionne grâce au processus d’identification. En effet, il s’agit de sujets très divers qui concernent une cible large. On peut se reconnaître dans des sujets liés au poids, à la beauté, aux complexes personnels : des problèmes qui se rapportent principalement à la question du « regard des autres ». Mais il y a aussi des sujets comme la famille, le couple … Nous pouvons penser, d’après le livre d’Aristote « La Poétique » (chapitre 6) que la télévision, tout comme la tragédie à l’époque, agit chez le téléspectateur comme une purification des passions. Ainsi, en voyant ce qu’il arrive aux autres, il se sentirait mieux et libéré de ses émotions.

« Tellement Vrai » fiction ou réalité ?

D’après la charte de l’émission, il est question de créer de l’émotion et du rire. Il ne suffit pas de raconter l’histoire tranquille de la vie d’une personne « lambda » : il faut qu’il se passe quelque chose. La stratégie est de retenir le téléspectateur jusqu’au bout, de lui donner envie de rester sur cette émission et non de zapper. Pour cela, le témoin va progresser, subir une évolution, il doit avoir un objectif à atteindre. Les enjeux principaux de l’émission sont : « trouver l’amour, combattre une maladie, espérer un bébé, se réconcilier avec un proche… ». Avec l’aide d’articles de L’Obs et d’un reportage de « Compléments d’Enquêtes », nous avons pu comprendre que si les personnes témoins n’ont pas vraiment d’histoire particulière, la production en invente. « Tellement Vrai » s’inscrit dans le genre de la « script reality », c’est-à-dire de la « réalité scénarisée ». On part d’une histoire existante et on la transforme en inventant des situations. La production est donc prête à tout pour faire du « sensationnel » et pour maintenir la fidélité du téléspectateur. Les dialogues sont souvent écrits à l’avance et la production dirige les témoins comme des acteurs. Cependant, dès le départ dans le générique, l’émission se considère comme un reportage et documentaire c’est-à-dire comme une émission qui repose sur des faits réels. En réalité, « Tellement Vrai » est une mise en scène des témoins dans leur quotidien. Nous pouvons remarquer que les personnages ont l’air de surjouer ce qui est compréhensible puisque les répliques ne sont pas naturelles. De plus nous faisons intrusion dans leur intimité, ils ne peuvent donc pas faire abstraction des caméras. Il y a également une exagération des situations. Nous pouvons rattacher cela à la scène où Jérôme cuisine : il ne sait pas que le riz se cuit dans l’eau ni même qu’il est nécessaire de couper l’oignon, que celui-ci ne « fond pas comme du beurre ». On pourrait alors dire qu’il y a extrapolation des traits, une déformation de la réalité et que l’on veut tout simplement faire une caricature du célibataire (voire puceau) de 27 ans afin de faire rire le téléspectateur. En voyant cela, le téléspectateur se moque en se valorisant, ou bien il peut se dire que ce n’est pas possible, pas réel et qu’il y a du « bidonnage ». On note alors un fort décalage entre le générique qui nous promet la vérité et l’émission elle-même qui dégage plutôt une promesse de divertissement. Le générique trompe alors le téléspectateur. Enfin, nous pouvons analyser le nom « Tellement Vrai ». Ne ce serait déjà pas une touche ironique ? Nous pourrions penser que le titre est une façon de se moquer et de prendre le contre-pied de la promesse faite dans le générique.

Une émission au croisement des genres télévisuels.

Nous pouvons donc dire que « Tellement Vrai » ne promet pas du réel mais bien du divertissement ce qui s’oppose fortement à l’idée du générique. Ce dernier ressemble de très près à celui de « Sept à Huit », émission de reportages sérieuse et bien différente. « Tellement Vrai » rejoint aussi les stratégies de communication de « Confessions Intimes ». Le principe est presque le même mais les « reportages » sont principalement basés sur la famille et la vie de couple. Nous pouvons penser au piège de Remi Gaillard, qui a, en définitive dénoncé le bidonnage de l’émission. De même, dans « Tellement Vrai » trois anciens journalistes l’ont fait, en filmant les coulisses de l’émission. Cependant, comme nous l’avons vu dans l’analyse, l’émission marche et attire un nombre de spectateurs considérable (qu’ils soient conscients de la fausseté de l’émission ou non). On pourrait alors dire que « Tellement Vrai » mélange les trois grands mondes de la télévision : ludique, fictif et réel.

Cloé Pombo

Cloé Pombo est tudiante en deuxième année d’information-communication à l’Université d’Avignon. Ayant passé un bac d’arts appliqués, elle aimerait travailler comme journaliste de mode ou d’art. Elle est également passionnée par  la décoration et l’organisation d’évènements. Pour la suivre sur Twitter c’est par ici (clic, clic, clic).

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